(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur Suez et ses environs historiques (octobre 1956) » pp. 80-82
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Sur Suez et ses environs historiques (octobre 1956) u

Un dialogue

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A. Aidez-moi, bon monsieur, je suis sous-développé.

B. Intéressant ami, que vous faut-il ?

A. Si vous ne m’aidez pas, sachez-le, je me jetterai dans les bras de Moscou, et c’est vous qui m’y aurez poussé ! J’ai besoin d’un barrage .

B. Entendu. Vous aurez des capitaux. Je vous demanderai seulement…

A. Quoi, déjà des conditions politiques ? Sachez, monsieur, que je suis souverain. Je vous refuse le droit de vous mêler de mes affaires

B. Je croyais qu’il s’agissait d’un  barrage , que c’était une affaire, et votre affaire d’abord, et que vous me demandiez de m’en mêler.

A. Vous me jetez dans les bras de Khrouchtchev ! Je ne veux pas de conditions politiques.

B. Je n’en ai pas parlé. J’allais dire justement que mes capitaux seraient administrés par vous. Cependant, j’eusse aimé suggérer certaines garanties de bonne gestion.

A. Me prenez-vous pour un sous-développé ?

B. Je vous prends pour quelqu’un qui a besoin d’un  barrage, mais qui n’en a pas les moyens.

A. Je les aurai demain, à Moscou, si je le veux.

B. Mais à quelles conditions politiques ?

A. Vous vous mêlez de nouveau de mes affaires privées ! Nous irons dénoncer devant l’ONU cette abominable pression !

B. Comment vous avancer les capitaux requis sans, par là même, intervenir dans vos affaires ?

A. Assez de sophismes et de provocations impérialistes ! Vous êtes riche, je suis pauvre, vous devez donc me donner de quoi devenir riche à mon tour.

B. Pourquoi vous ferais-je ce don sans garanties, à vous qui m’insultez en me le demandant ?

A. Pour éviter que je me jette dans les bras de Moscou.

B. Pourquoi vous jeter dans les bras de Moscou, qui ne vous aidera jamais sans conditions ?

A. Parce que Moscou vous emm… et que ça me plaît.

B. Si je vous donnais les capitaux, Moscou ne changerait pas pour si peu. Je vous rendrais plus fort contre moi, et vous ne m’aimeriez pas davantage. Vous n’aimez pas vos intérêts, pourquoi donc m’intéresseraient-ils ? Vous aimez seulement me haïr. Cherchez ailleurs que dans mes dons les moyens d’assouvir votre haine.

Nasser n’est pas Hitler

Toujours en retard d’une dictature, l’opinion occidentale exige qu’on riposte à Hitler quand elle voit se dresser [p. 81] Nasser. Au vrai, ces hommes n’ont en commun que les réactions qu’ils provoquent chez les démocrates libéraux, réactions identiques dans les deux cas, excessives en paroles et déficientes en actes.

L’affaire Hitler était locale, politiquement : elle ne concernait que les rapports des États-nations de l’Europe. Son importance réelle était plutôt religieuse, « idéologique » comme on dit. L’affaire Nasser est au contraire mondiale, elle compromet l’ensemble des rapports entre l’Occident et l’Asie, elle met en cause l’une des deux politiques fondamentales pratiquées par l’humanité : la politique des relations maritimes, mère du progrès des civilisations.

Deux politiques

La politique continentale a dominé pendant des millénaires l’immense espace ouvert qui va de l’Est européen jusqu’aux confins de la Sibérie et jusqu’au désert de Gobi. Essentiellement réactionnaire, elle a pour principes permanents le despotisme et l’immobilité, parfois coupée d’accès de nomadisme stériles ou destructeurs. Au contraire, la politique maritime, caractéristique des peuples occidentaux, a toujours été celle du mouvement libérateur, de la découverte et des échanges. L’une tend à la formation de blocs fermés, l’autre à l’établissement des réseaux de relations entre pays éloignés, centres d’activités autonomes, foyers de rayonnement culturel et commercial. L’une centralise, l’autre fédère. L’une est conservatrice et l’autre progressiste.

En travers de la politique maritime des Occidentaux : l’Islam.

L’histoire du canal de Suez illustre ce dialogue et cette évolution.

Le verrou de l’Islam

Les Pharaons, ancêtres de la civilisation occidentale, ouvrent le canal du Nil à Suez, sous Séthi Ier, en 1300 av. J.-C. ; Sésostris, Nécos, Darius achèvent son œuvre. Sous Nécos (ou Néchao), cent vingt mille ouvriers paient de leur vie ces grands travaux. (Nasser attribuera ces pertes en vies humaines à Lesseps et à l’Occident.) Trajan fait rouvrir le canal, temporairement ensablé. Quelques siècles plus tard survient l’Islam. Le canal permettant aux Infidèles l’accès de Médine et de La Mecque, villes saintes, l’Abbasside El Mansour le fait boucher en 762. Le fameux « verrou de l’Islam » va séparer l’Europe de l’Inde durant des siècles. Réactions de l’Europe : essor vers l’Est d’abord, par les chevaliers teutoniques, puis exploration de l’Océan par Colomb et Vasco de Gama. Le premier trouvera l’Amérique. Le second, découvrant la nouvelle route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, s’étonnera de rencontrer à Calicut les Égyptiens et les Chinois « unis comme des compères » 57 . Préfiguration de Bandoeng, avant toute entreprise « colonialiste ». Mais, en fait, l’Islam est tourné.

Aussitôt, Venise réagit : elle convoque la Commission des Épices. « Les Vénitiens, aussi intéressés que l’Égypte à traverser les progrès des Portugais, proposèrent au Soudan d’Égypte de couper l’isthme de Suez à leurs dépens. Ils eussent par cette entreprise conservé l’empire du commerce des Indes, mais les difficultés firent évanouir ce grand projet. » (Voltaire, Essai sur les mœurs.) L’idée du canal sera reprise par les Français : projets de Girardin en 1685, de Savary en 1696, de Volney en 1789, enfin de l’ingénieur Le Père sur un ordre de Bonaparte. Les Saint-Simoniens, premiers socialistes français, envoient des volontaires pour travailler au canal. « Suez est le centre de notre vie de travail. Là, nous ferons l’acte que le monde attend pour confesser que nous sommes mâles », écrit le Père Enfantin, au moment où il débarque avec un groupe de fidèles en Égypte. Ces plans, cette idéologie progressiste et humanitaire, étudiés et repris par Lesseps, violemment combattus par les Anglais, mollement soutenus par les Khédives, aboutiront en 1869. Mais le Khédive, mis en difficulté par les dépenses somptuaires de l’inauguration (Aida, commandée à Verdi pour l’occasion, lui a coûté cher !), revend ses actions aux Anglais, champions de la politique moderne des océans. L’Islam est au plus bas de sa longue décadence. L’Occident maritime domine le monde.

Mais que l’Occident se divise et que l’Islam relève la tête, aussitôt le canal de Suez se voit de nouveau menacé d’ensablement. Telles sont les données millénaires d’un conflit qui dépasse largement les intérêts d’une compagnie capitaliste et d’un dictateur acculé.

L’URSS entre deux politiques

Quand la Russie veut se rapprocher de l’Occident, elle déplace sa capitale vers la mer. Quand elle revient à sa politique traditionnelle, continentale et asiatique, Moscou reprend son rôle central. La crise de Suez trouve donc l’URSS hésitante. Depuis la mort de Staline, elle tendait à s’ouvrir au commerce, à la liberté des échanges, au progrès dont le Canal reste le grand symbole. Mais ses intérêts politiques sont du côté de l’Islam réactionnaire : barrer Suez, c’est peut-être livrer à l’Empire soviétique russo-chinois le reste de l’Asie [p. 82] coupée de l’Occident… On conçoit qu’en présence d’une option de cet ordre, Chepilov ait gardé à Londres une attitude constamment ambiguë.

L’Europe devant le nouveau défi

Certes, le « monde arabe » est encore faible, s’il crie fort. Mais il peut couper les pipe-lines : il tient donc sous sa dépendance l’une des sources principales d’énergie de l’Occident. Si le verrou islamique se referme, l’Occident pourra-t-il réagir comme fit l’Europe de la Renaissance ? Quelles seront nos Grandes Découvertes ? La réponse ne fait pas de doute : notre « Amérique » sera cette fois-ci le Nouveau Monde de l’énergie nucléaire et solaire.

La vraie question que pose le geste de Nasser n’est pas celle de la souveraineté de son pays, mais bien celle de l’indépendance de toute l’Europe. La vraie réponse ne sera donc pas de forcer militairement le passage du canal, mais de susciter en Europe des sources d’énergie nouvelles. Si le Parlement français le comprenait enfin, il voterait l’Euratom sans un jour de délai.