(1961) La Nouvelle Revue française, articles (1931–1961) «  Sarah, par Jean Cassou (novembre 1931) » pp. 804-805
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Sarah, par Jean Cassou (novembre 1931) b

Quelque chose d’espagnol dans la démarche ; un tour qui ferait penser aux conteurs de la fin du xviiiᵉ ; des sujets dans le goût allemand, tels sont les éléments qui composent non sans paradoxe ce recueil de « motifs » romantiques et de frissons anarchiques. Le thème commun, c’est sans doute l’atrocité de la « vie normale », ou si l’on préfère, l’amertume du cœur humain découvrant son impuissance à susciter dans le monde l’amour dont il aurait besoin, qu’il imagine et dont il meurt. Car la vie est une espèce de marâtre et n’a que faire de nos tendresses. Les sujets de Jean Cassou sont très particuliers — jusqu’à l’arbitraire parfois —, ce dont on hésite à lui faire reproche, car ce qui lui importe, comme à nous, c’est précisément le sentiment d’absurdité qui se dégage de pareils faits lorsque l’esprit s’y attache et que l’amour ou la pitié essaient sur eux [p. 805] leurs forces. Le monde est habité par des êtres dont le « bonheur » consiste à ne pas se rendre compte de ce qu’ils vivent. Dans quelques-uns des plus significatifs de ces récits (Dieu et le sommeil, Les Fins Dernières) l’on assiste à un réveil, explosion de révolte ou de joie, tellement incompatible avec les « conditions » de la vie que mort s’en suit.

Sarah est donc un recueil de contes romantiques, cas tout à fait rare dans la littérature française, et qui comporte en soi quelque chose de déconcertant. Il semble bien que Jean Cassou trouve ici sa forme la plus personnelle et persuasive. Son espagnolisme et son germanisme révèlent ici d’heureuses complicités sentimentales. Ce qui gêne pourtant, en plusieurs endroits, c’est un certain tour désinvolte, le coup de pouce voltairien, l’élégance trop rapide. Il n’est pas bon qu’un conteur laisse voir la moindre ironie vis-à-vis de ses personnages ; car il risque de les priver par là de cette autorité mystique, absolue et naïve où gît leur profonde raison d’être. C’est pourquoi les meilleurs contes du volume sont ceux dont la lenteur nous retient. Ainsi Sarah, Monsieur Hoog, qui atteignent à une qualité d’émotion vraiment pure et insistante. Mais le mérite original et important d’un tel livre me paraît résider avant tout dans l’ordre des faits qu’il met en jeu, dans la problématique qu’il parvient à susciter au cours de ces brèves imaginations, avec une bonhomie d’autant plus touchante qu’elle figure, je pense, pour l’auteur, une sorte de consolation un peu forcée que le cœur s’accorde en dépit de tout, tandis que l’esprit demeure évasif et lucide devant les conditions que le monde lui propose.