(1986) Cadmos, articles (1978–1986) «  Écologie, régions, Europe fédérée : même avenir (printemps 1979) » pp. 5-12

Écologie, régions, Europe fédérée : même avenir (printemps 1979) i

[p. 5] Nous ne sommes pas réunis pour ébaucher un programme d’action militante, une politique des mouvements écologiques, mais plutôt pour tenter d’interpréter certains conflits qui sévissent dans notre siècle entre le monde mécanique et le monde organique, entre la machine et le corps, entre les lois de l’augmentation matérielle indéfinie et celles de la croissance naturelle, autoréglée, entre l’exploitation forcenée des « réussites » d’hier et l’aménagement de l’avenir désirable — expression qui définit une politique, traduisant des impératifs écologiques.

Cela ne signifie pas que notre colloque j doive rester sans effets réels sur nous-mêmes et sur ce qui vient.

Que veut dire, en effet, la phrase fameuse des Thèses sur Feuerbach selon laquelle les philosophes, jusqu’ici, n’ont fait qu’interpréter le monde, alors qu’il s’agit désormais de le transformer ? Marx, auteur de cette thèse, n’a transformé le monde qu’à la mesure de ses moyens de philosophe, c’est-à-dire en l’interprétant.

    

1. Un rite veut qu’on commence par définir les termes d’un débat, ici Écologie et Politique. Nous savons tous la vanité de ces définitions : trop faciles parce que trop nombreuses et déformables à souhait, au gré de l’ignorance ou de la malveillance.

La définition la plus facile de l’écologie, et donc la plus courante, consiste à dire que c’est « une mode », ou encore : « Une tarte à la crème ! Ça signifie tout et rien ! Autant de sens du mot que d’écologistes ! » (Je l’ai lu hier encore.)

L’Écologie serait « une douce manie de rousseauistes épris d’idylle et entretenant la nostalgie du jardin d’Eden » (var. : « du retour aux cavernes et de l’éclairage à la bougie ».)

[p. 6] Ou au contraire : elle serait une « névrose d’Apocalypse ». On dit aussi des écologistes adversaires du nucléaire qu’ils ont été « traumatisés par Hiroshima. » (Les partisans du nucléaire, eux n’ont apparemment rien senti.)

Enfin, une circulaire confidentielle de l’EDF définit les écologistes comme ayant pour but véritable « d’entraver le fonctionnement des institutions existantes ».

Ces mouvements seraient « soutenus » (entendez : payés), affirme-t-on à l’EDF, par les « banquiers américains », mais Sakharov dit au contraire, selon Le Monde, qu’ils sont payés par le gouvernement russe.

En ce point, l’on s’aperçoit que l’écologie n’est pas jugée sur son mérite, mais sur les visées politiques qu’elle est censée traduire tout en les dissimulant.

    

2. Dans les écoles primaires de Suisse romande, une compagnie productrice d’électricité fait distribuer une brochure  sur les centrales nucléaires : celles-ci, bien sûr, sont « nécessaires », elles sont « sûres », elles sont « propres ». Les enseignants ont à présenter ces  brochures . Mais si l’un ou l’autre s’avisait de présenter aussi une  brochure critique pour le nucléaire, la direction le rappellerait aussitôt à l’ordre, car « il est interdit de faire de la politique à l’École ».

D’où cette nouvelle définition de la politique : si l’on est pour le nucléaire, on fait de l’information, si l’on est contre, on fait de la politique.

En fait, l’écologie est un terme créé par le biologiste Ernst Haeckel en 1882, au moment où se développent à la fois l’agression industrielle contre la Nature et l’agression étatique contre la société coutumière. C’est le moment où s’instituent dans nos pays les écoles primaires obligatoires et universelles : la conscription obligatoire et universelle ; la grande presse (grâce à l’invention de la linotypie) et les agences d’État : Wolf, Reuter, Havas, Stefani, sans l’aide desquelles la guerre de 1914 n’eût pas été concevable. Développements presque aussitôt suivis par l’agression européenne contre l’Afrique : la belle époque du colonialisme durera de 1878 à 1938 environ.

Au triple alignement des esprits par l’École, des corps par la Caserne, des curiosités mêmes par la Presse, répond ce terme, qui passe alors inaperçu, d’écologie, désignant les « rapports des êtres vivants avec leur milieu naturel ».

[p. 7] « Écologie » va reparaître après la Deuxième Guerre mondiale, signifiant alors bien des choses sympathiques, mais hétéroclites : à la fois protection des petits oiseaux et lutte contre les avions supersoniques qui risquent d’endommager la couche d’ozone ; parcs nationaux et dénonciation des grands ensembles ; mesures contre la pollution des eaux de table, mais aussi des océans ; relations entre les taux de délinquance et le nombre des étages dans les HLM, etc. Aux yeux des politiciens de droite, l’écologie est un complot contre « la société existante », aux yeux des politiciens de gauche, sa fin principale paraît être « d’enlever des voix au parti socialiste » ou de défendre les privilèges et le confort des riches. (C’est aussi ce qu’en pense le Tiers Monde.)

En fait, si nous prenons un peu de recul pour considérer le phénomène dans son ensemble, c’est très simple : l’Écologie est une réaction de défense (peut-être de rejet) contre la civilisation industrielle et ses agressions de plus en plus brutales contre la Nature et contre l’homme qui vit de la Nature et en elle 19 .

    

3. Plutôt donc que de l’écologie comme science, nous considérons ici le souci écologique, qui s’est manifesté avec force au lendemain d’Hiroshima et s’est constitué en mouvement de plus en plus nettement politique après la crise du pétrole (1973) et la politique du « tout nucléaire » préconisée dès lors par plusieurs gouvernements.

Il est normal que ce souci se soit manifesté d’abord en Europe, première partie du monde à s’être développée industriellement, donc à avoir subi l’agression mécanique.

On nous dit : « Le souci écologique est un souci de riches ! » Non. C’est le souci des premiers atteints par le mal industriel, qu’ils ont d’ailleurs inventé. C’est le souci de ceux qui ont déchaîné la Dénature contre la Nature. De ceux qui ont inventé et produit une civilisation qui tend à détruire du même mouvement — comme c’est aussi le cas de l’urbanisme sans frein — à la fois les écosystèmes naturels et les communautés humaines. L’Agression s’est produite d’abord en Europe, au xixe siècle puis aux USA. Elle s’étend à toutes les parties de la Terre où la civilisation européenne apporte le « développement ».

[p. 8] On pourrait dire, peut-être en simplifiant beaucoup, que nous sommes ici en présence d’une révolte de l’écologie contre l’économie (ou de la volonté de vivre contre la volonté de profit) et que le phénomène, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, a pris soudain des proportions à ce point alarmantes que les gouvernements de nos États nationaux — si lié que soit leur sort à celui de la croissance industrielle — se sont vus contraints de créer des ministères de l’Environnement (signes des temps plus que remèdes efficaces, les titulaires de ces ministères sont les premiers à le reconnaître.)

Si la croissance de la civilisation industrielle correspond exactement au développement du cancer, le souci écologique correspond lui à la création d’anticorps contre les maladies de civilisation (physiques, psychiques et psychosomatiques.)

Mais en même temps que l’agression industrielle se formait en Europe l’État-nation, l’une aidant l’autre. L’exercice de la puissance, c’est-à-dire finalement la guerre, est un principe de leurs développements concomitants, et demeure leur « horizon indépassable ».

La civilisation industrielle, d’essence cartésienne, a voulu se développer sur une tabula rasa — qu’elle a créée au besoin — d’où ses liens de complicité essentielle avec la désertification résultant, sur trois continents, du « progrès » industriel, du « développement ».

De même, l’État-nation est né de la volonté d’uniformiser les humains, d’écraser leurs différences ethniques, culturelles, coutumières, de régler et de contraindre (non de stimuler et de convaincre). L’École primaire est l’instrument par excellence de l’État-nation centralisé. Pour l’École primaire, l’esprit de l’enfant est une tabula rasa ou maison vide qu’il s’agit de « meubler » de certitudes simples, abstraites, géométriques, alignées et les préparant à devenir des recrues alignables.

Je vois donc une profonde analogie de structure entre agression industrielle contre la Nature et agression stato-nationale contre les communautés locales ou ethniques.

La réaction contre l’agression industrielle s’appelle Écologie. La réaction contre l’agression stato-nationale s’appelle Région. Voilà un premier lien fondamental entre les deux réalités. Il y en a d’autres.

a) C’est au niveau régional que les mesures d’écologie concrètes peuvent et doivent être élaborées et appliquées : rivières, lacs, chutes d’eau, forêts, agriculture, architecture, énergie, transports publics…

[p. 9] b) C’est bien souvent autour d’un problème écologique : lac ou rivière polluée, projets de centrales nucléaires, usine d’épuration, route « pénétrante », autoroutes divisant des domaines ou des quartiers, destruction de forêts, que la conscience régionaliste alertée s’organise et entre en action.

Voilà donc le premier temps : l’exigence écologique entraîne des exigences régionales. Mais l’obstacle est le même dans les deux cas : l’État-nation.

Exemple : quand la CEE propose un plan européen de lutte contre la pollution, tel gouvernement répond : d’accord, mais seulement dans une mesure compatible avec ma souveraineté nationale. Et l’on sait à quelles résistances de la capitale et de sa police se heurtent les tentatives de prises de responsabilités régionales.

    

4. Or, au-delà des exigences écologiques régionales niées, refusées, minimisées par l’État-nation qui a peur qu’elles le divisent, il y a des exigences écologiques continentales, également niées, refusées ou minimisées par l’État-nation qui a peur qu’elles le dépassent.

Le Rhin amène à la mer du Nord 60 millions de tonnes de déchets par jour. Ces déchets viennent de Suisse, de France, de RFA, de Hollande, chaque pays pollue souverainement, et s’assure que ce sera toujours moins que les trois autres additionnés… Même jeu quand il s’agit des mers et des océans menacés, des changements de climat, du pillage des ressources non renouvelables. Tout État-nation, par nature, s’oppose identiquement à ce qui le dépasse tant par en haut que par en bas, c’est-à-dire qu’il s’oppose à presque tout ce qui existe ou voudrait exister indépendamment de son contrôle. Critique classique adressée dès les années 1930 de ce siècle par les personnalistes à l’État-nation : il est à la fois trop petit (à l’échelle mondiale) et trop grand (à l’échelle des régions) pour jouer encore son rôle d’État — d’animateur, d’arbitre, de protecteur.

L’État-nation est donc l’obstacle commun aux solutions écologiques et régionales, d’où l’identité d’intérêts politiques entre régionalistes et écologistes, mais aussi entre fédéralistes européens et régionalistes.

    

5. Mais je m’aperçois que je devrais préciser le sens que je donne au mot région.

Il y a des régions ethniques qui ne correspondent à aucun État aujourd’hui existant : Catalogne, Euskadi, Occitanie, Bretagne, Pays de Galles, [p. 10] Écosse, Flandres, Alsace, Corse, Sud Tyrol, etc. Ce sont les plus évidentes, les plus pittoresques, les plus explosives, celles aussi dont la cause paraît la plus facile à défendre.

Il y a les régions transfrontalières : deux douzaines environ sur la carte qu’avait dressée pour le colloque tenu au Conseil de l’Europe en 1972, V. von Malchus, et qui chevauchent parfois les frontières de trois pays, des Calottes du Nord (Norvège, Suède, Finlande) à l’Öresund (Danemark et Suède), à l’Euregio (Rhin-Ems et Gueldre), à la Regio Basiliensis (Suisse, France, RFA), et sur l’arc alpin, aux régions Alpes-Adriatique (Italie, Autriche, Slovène), Lémano-Alpine (Suisse-France) et Alpazur (France-Italie).

Mais il y a surtout, à mon sens, les régions — déjà existantes, en formation, ou encore à créer — que je définis comme espaces de participation civique, régions assez petites pour permettre à la voix d’un citoyen de s’y faire entendre et qu’on puisse lui répondre.

    

6. Il s’agit donc, si l’on veut arriver à des solutions écologiques, à restaurer, maintenir et développer des écosystèmes viables, de dépasser l’État-nation d’un même mouvement, c’est-à-dire d’instituer en interaction permanente les régions et la fédération continentale.

Le principe de répartition des pouvoirs est des plus simples : il consiste à situer les pouvoirs de décision au niveau communautaire le mieux accordé aux dimensions de la tâche considérée, et toujours en partant d’en bas, c’est-à-dire des plus petites unités.

C’est ce que le diplomate américain D. Moynihan formulait naguère à propos des États-Unis, mais qu’il est facile de transposer en termes européens :

Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. Ce que la famille peut faire, la municipalité ne doit pas le faire. Ce que la municipalité peut faire, les États ne doivent pas le faire. Et ce que les États peuvent faire, le gouvernement fédéral ne doit pas le faire.

Dans le même sens se prononcent aujourd’hui la plupart des sociologues et politologues européens, et nombre d’hommes politiques responsables aux USA : la décentralisation de l’État, de l’économie et des activités culturelles leur paraît la condition même d’une renaissance civique, économique et culturelle de leur pays.

À part les guerres d’agression et les centrales nucléaires, qui exigent les unes et les autres une centralisation ombrageuse, tout marche mieux, sur une petite échelle, dans les autonomies locales. « Coopératives [p. 11] d’habitation, énergie solaire, petites entreprises, compost, alimentation au détail, banques locales, les communes (neighborhoods) commencent à retrouver le sens de leur autonomie, à reprendre en main leurs destins » 20 . Il est faux que le plus grand soit le plus efficace. E. F. Schumacher a démontré le contraire, d’une manière décisive, dans son célèbre ouvrage Small is beautiful.

    

7. Les relations d’interaction systématique que l’on vient de relever conduisent d’une manière nécessaire, à mon sens, à des conclusions politiques d’importance décisive au seuil de la campagne pour la première élection du Parlement européen.

— S’il est vrai que la cause européenne, qui semblait endormie ou qu’on croyait perdue, s’est réveillée par l’intervention imprévue des régionalistes et des écologistes ;

— s’il est vrai que ni la région ne se fera sans l’Europe fédérée, ni celle-ci sans des régions à sa base ;

— s’il est vrai enfin que les problèmes écologiques ne peuvent être résolus qu’à l’échelle régionale ou continentale, jamais à l’échelle nationale ;

— alors il devient évident que les organisations écologistes devraient entrer au plus vite en relation avec les organisations régionalistes et fédéralistes dans tous nos pays et à l’échelle continentale.

— en vue d’établir un programme commun aux trois mouvements, et de prévoir des tactiques adaptées aux situations qui diffèrent d’une manière importante d’un pays à l’autre chez les Neuf 21 .

Encore un mot sur mon titre-slogan. Je n’ai pas dit : même combat, mais bien : même avenir. Un combat peut être perdu et c’est fini. Un avenir adviendra certainement. Ce qu’il m’importait de souligner, c’est que nous n’aurons ni éco-société, ni régions, ni Europe fédérée, si nous [p. 12] n’obtenons pas les trois à la fois ; c’est qu’aucune de ces trois virtualités exigeantes ne peut se réaliser seule ; c’est que l’avenir de chacune d’elle est celui des deux autres, et qu’en cette trinité réside l’espoir des Européens et de la Paix.