(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Tristan Tzara, Grains et Issues (juin 1935) » pp. 430-433
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Tristan Tzara, Grains et Issues (juin 1935) o

Ce livre comporte une partie poétique précieuse et somnifère, et une partie critique dont l’intérêt dépasse tout ce que les surréalistes nous ont donné jusqu’ici. Il y a là une puissance de réflexion et de synthèse, dont les ouvrages de Breton illustraient glorieusement l’absence. Mais il y a là aussi une certaine erreur exemplaire de pensée dont il vaudra la peine de chercher l’origine, qui est peut-être celle, permanente, de l’erreur hégélo-marxiste.

Tzara explique p. 271 que « les formes de langage sont… symboliques et sont sujettes aux critiques que l’on est en droit de formuler quant à la logique dont elles ont l’air de vouloir procéder ». M’autorisant de cette remarque, je me mets à critiquer les formes du langage de Tzara. Je constate un certain nombre d’erreurs minimes, mais constantes, de « lapsus révélateurs » : il lui arrive d’accorder le verbe non avec le sujet, mais avec le nombre des compléments : « Si les mots ne naissent que lorsque l’idée qui les désignent… » (p. 270) ou : « le processus… projettent des faits » (p. 282) 22 . Erreurs infimes, que l’on devrait peut-être attribuer au typo ? Mais elles vont toutes dans le même sens. Suivons-le. La syntaxe de Tzara est commandée par des associations verbales d’un type particulier, dont la page 39 donne un bon exemple, trop long à citer, la phrase ayant 18 lignes (il y en a de beaucoup plus longues). Un certain rythme monotone entraîne une matière vocabulaire disparate, faite de grandiloquence imagée et de copules et incidences abstraites, s’appelant de proche en proche, mécaniquement. On retrouve dans cette syntaxe le même mouvement d’esprit qui explique les fautes d’accord relevées plus haut : un linguiste dirait que la formule de ce style est la contagion. Je mets ce phénomène en relation avec la théorie de la métaphore qu’on trouvera p. 257. Théorie du type hégélien le plus scolaire : la signification [p. 431] du premier terme d’une métaphore, selon Tzara, est « absorbée intégralement » par le second terme, « en vue d’une conciliation » dans laquelle la qualité de ce premier terme deviendra quantité. (?) Ce processus tout mécanique de quantification, que l’on retrouve dans la théorie marxiste (voir Marx : Salaires, prix, profit) figure selon Tzara « l’acte de connaissance, qui est quantité, et que nous désignons sous le nom de poésie ». On peut toujours évidemment « désigner sous le nom de poésie » tout ce que l’on veut. Mais si je crois aussi, avec Arnaud Dandieu (chap. sur la métaphore dans son Proust) que la métaphore est un acte, j’entends par acte, justement, la position d’une qualité incomparable, jaillie de l’opposition de deux termes aux noyaux irréductibles. Si l’un des termes était réellement « absorbé » par l’autre, le langage poétique ne serait plus qu’un vaste télescopage, et les livres de M. Tzara se réduiraient peut-être, logiquement et en fait, à un seul mot. Je force le raisonnement à l’absurde pour faire apparaître le caractère proprement fantasmagorique de la logique hégélienne vulgarisée. Le langage est précisément ce qui sépare, et non ce qui confond. C’est le verbe (qui est acte) qui distingue et caractérise les choses et les êtres, dans le magma larvaire de la réalité non encore informée par la raison de l’homme.

Mais j’en viens à l’explication psychanalytique que Tzara donne du monde actuel. Monde dominé, dit-il, par l’angoisse de vivre (complexe de castration). La cause de cette angoisse est dans les refoulements qu’imposent la morale, l’Église, les exploiteurs, la raison. Le rêve se trouve refoulé par le langage rationnel. Il s’agit donc de faire sauter tous ces « barrages », de confondre à nouveau rêve et veille, et de ressusciter le type primitif des sociétés irrationnelles, « sous une forme supérieure ». Selon Tzara, ceci doit nous mener à une société collectiviste, marxiste. Je ne comprends pas cette déduction. La revendication de Tzara est exactement celle de l’hitlérisme sous ses formes les plus virulentes. Dans une anticipation lyrique (tout au début) il glorifie la révolte des puissances obscures, les crimes gratuits, les enthousiasmes collectifs, l’hystérie organisée, bref tout ce que Keyserling appelle l’irruption des forces telluriques. Keyserling disait un jour qu’il considérait à cet égard la révolution hitlérienne comme un phénomène incomparablement plus important que l’établissement brutal de l’étatisme en Russie, nommé révolution bolcheviste. On comprend mieux la portée de ce propos après [p. 432] avoir lu Tzara. Mais on ne comprend plus du tout la légèreté avec laquelle les surréalistes adoptent les méthodes de Staline, si rigidement rationalistes. Elles vont exactement à l’encontre du but  qu’ils rêvent. Par ailleurs, si j’accepte le diagnostic de Tzara, si j’admets que le complexe de castration est la dominante de l’époque, je constate que ce complexe se manifeste justement par l’adoption des hypothèses du matérialisme historique. Cette croyance que la vie se fera toute seule et que des « lois » inexorables se chargent de transformer le monde, cette démission de la personne 23 est en effet le signe d’une castration psychique caractérisée.

Il est troublant de constater cette erreur capitale, et stérilisante pour l’action, chez un homme dont la pensée paraît souvent plus audacieuse et subversive. Tzara critique avec vigueur la poésie de propagande et le désir secret de « sécurité » qu’elle trahit. Il veut que l’esprit soit un risque (p. 284 et suiv.). Nous le voulons aussi. Mais ce n’est pas là, n’est-ce pas, ce qu’on veut à Commune, revue officielle du PC. Il veut que le langage s’assouplisse au point de pouvoir intégrer les formes nouvelles de penser instituées par la physique relativiste. Mais Staline, on le sait, a condamné Einstein. Il semble bien que ces « barrages » et ce conformisme brutal soient en train de provoquer chez Tzara une prise de conscience toute nouvelle, et qu’à cette réflexion, plus réellement dramatique, l’on puisse attribuer les quinze dernières pages de ce livre, où l’on retrouve parfois le ton des grandes utopies du premier romantisme allemand. Le style reste baroque (un rococo jésuite qui n’économise pas sur les volutes !). Mais la pensée se dégage mieux.

Quoique toute douleur morale puisse être ramenée à un système de coordonnées sociales, on a trop oublié dans les remous de la bataille qu’à travers un nouvel ordre économique, c’est l’homme et sa libération qui en reste l’enjeu et le  but ; il serait donc vain et dangereux qu’au lieu de combattre la société actuelle, tout en préparant la culture à venir sur le solide terrain de l’économie psychique, l’on s’attaque à un système général de choses en ignorant cette misère morale qui, trop profondément ancrée en l’homme pour qu’elle disparaisse par une simple incantation de mots d’ordre, détermine néanmoins… la composante affective de la volonté de changer [p. 433] radicalement le monde.

Bien des confusions traînent encore dans cette phrase. (« solide terrain de l’économie psychique » ?!) Mais cette affirmation du primat de l’homme sur les dispositifs économiques, ce rappel d’une misère qu’ignorent tous les partis, voilà qui rend un son que nous reconnaissons. Voilà qui appelle enfin la réalité.