(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Note sur nos notes (novembre 1936) » pp. 346-347
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Note sur nos notes (novembre 1936) u

Il y a longtemps que Diderot l’a dit :

Tirer un peuple de l’état de barbarie, le soutenir dans sa splendeur, l’arrêter sur le penchant de sa chute, sont trois opérations difficiles ; mais la dernière est la plus difficile… On décline par un affaissement général auquel on s’est acheminé par des symptômes imperceptibles répandus sur toute la durée fastidieuse d’un long règne. La longue imbécilité d’un monarque caduc prépare à son successeur des maux presque impossibles à réparer.

S’il s’agit de littérature, la traduction des métaphores de Diderot est trop aisée. « Affaissement général », symptômes imperceptibles. On n’a qu’à se baisser, vraiment. Des éditeurs lancent chaque automne leur douzaine de nouveaux romanciers. Quand ils en publiaient naguère deux ou trois, la critique se montrait attentive. Mais on n’aime pas que « l’afflux des jeunes talents » soit si visiblement déterminé par les clauses d’un contrat commercial. La littérature d’aujourd’hui pose à chaque instant des questions qui ne sont pas du tout littéraires. Le monarque caduc c’est la culture, c’est l’art, c’est cette littérature qui parle dans le vide, pour rien de grand, pour personne de concret, ni pour aucune communauté, — pour on ne sait quel « prestige » évanouissant, ou quels bénéfices commerciaux… Voilà le mal « presque impossible à réparer ».

La faute n’est pas à la littérature seule, mais à tout un régime social qui l’a laissée devenir ce qu’elle est ; et plus encore à chacun de nous dans le cœur duquel ce régime plonge ses dernières racines vivantes. Il ne s’agit pas de morale ! Ni de condamner pour le mauvais plaisir d’avoir raison. Mais il s’agit de refaire une amitié humaine d’où jaillisse la joie créatrice. Il faut bien constater d’abord qu’elle n’est plus là.

Nous ne sommes pas une école littéraire. Nous ne pensons [p. 347] pas que le temps soit venu d’inventer des canons esthétiques, ni même une rhétorique commune, ou un jargon d’équipe, ou je ne sais quel sabir personnaliste. Au jour où nous en sommes, on ne refait pas un art avec un point de vue d’art, ou de philosophie, ou de morale, mais en refaisant une société où l’art exerce une fonction nécessaire. Toutes les grandes littératures sont nées d’une révolution, non d’une émeute dans les lettres. Pour qu’une école se crée, il faut qu’une base commune existe, qui n’existe plus aujourd’hui, qu’il faut commencer par refaire et qui suppose le développement sur tous les plans de la révolution personnaliste.

Nous ne répétons ces choses, ici, que pour mieux définir notre rôle, notre « partialité » fondamentale dans la critique. Nous serons ramenés à tout propos, bon gré mal gré, aux mêmes questions : pourquoi écrivez-vous ? et pour quoi, et pour qui ? Or on ne peut poser ces questions-là que si l’on sait, pour son compte, y répondre. Elles jaillissent d’une passion de construire, d’une vision grande du but commun.

Bien écrit, mal écrit, talent ou pas talent, original, influencé, etc., tout cela n’importe qu’à partir des réponses que l’on donne au problème éternel : où sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ?

Alors seulement, après cela seulement, le reste aura le droit d’être littérature.