(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur la neutralité européenne (II) (avril 1957) » pp. 68-70
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Sur la neutralité européenne (II) (avril 1957) aa

Une neutralité « helvétique » ?

Ayant écarté sans recours l’idée de neutralité morale, ou « neutralisme », comme étant insensée ou de mauvaise foi, voyons si les motifs d’une vraie neutralité (donc limitée et contingente, comme celle des Suisses) sont réalisés en Europe, pour l’ensemble de nos nations soi-disant souveraines, et fragilement alliées plutôt qu’unies.

J’avais énuméré quatre de ces motifs, et les rappelle.

1. La cause ou l’enjeu des conflits à prévoir n’intéresse pas l’intégrité du groupe d’États considéré.

Ce n’est pas le cas de l’Europe, qui ne serait pas intégrale sans les pays de l’Est colonisés par l’URSS.

2. Une prise de parti militaire dans les conflits à prévoir disloquerait l’union existante. Le seul danger sérieux à cet égard, en cas de guerre entre les deux Grands, réside dans l’existence des PC en Europe. Mais se déclarer neutres à cause d’un tel danger équivaudrait à escompter la trahison des communistes européens, à la rendre d’avance payante. Si l’on croit que les communistes trahiraient leur nation respective, il faut dissoudre les PC, préventivement. Mais si l’on n’y croit pas, ce motif de neutralité ne tient plus.

3. Le groupe d’États considéré se réserve un rôle humanitaire, ou d’intermédiaire bénévole entre les camps .

C’est exclu dans le cas d’une Europe divisée.

4. Le groupe d’États, satisfait de son sort, renonce à toute idée de conquête ou d’extension, et prétend assurer seul, et sans alliés, sa défense.

Ces conditions ne sauraient être réunies que dans le cas d’une Europe vraiment unie, par où j’entends une Europe intégrale incluant les pays de l’Est, dotée d’un pouvoir fédéral, d’un Parlement et d’une armée.

Une neutralité « à la suisse » n’aurait donc aucun sens avant l’union. Elle serait pratiquement impossible sans un Pouvoir qui la déclare et qui l’assume, et elle ne saurait donc être considérée comme un objectif souhaitable que par ceux qu’animerait en même temps une ferme volonté d’union.

Une tentative de diversion

Il y a deux ou trois ans que l’idée fut émise de faire un peu de vide entre les Blocs.

Neutralisons les États satellites et l’Allemagne (réunifiée), séparons par une zone d’un millier de kilomètres les avant-postes actuellement au contact, « désengageons » les forces armées des Blocs et le tour sera joué.

Ce fut d’abord l’idée d’Eden. Un peu étroite. Elle revenait en somme à créer un négatif de ligne Maginot. Burnham l’élargit aujourd’hui, et Bevan le rejoint dans L’Express. Tout arrive.

Du point de vue militaire, je ne puis juger l’idée. Du point de vue de la spéculation politique et journalistique, elle est brillante. Elle fait appel à l’empirisme toujours-un-peu-boiteux-mais-réalisateur comme aux profonds calculs machiavéliques, au pacifisme ému par la peur atomique [p. 69] comme à la Realpolitik. Elle peut réussir. Mais elle signifierait alors la fin de l’Europe.

Couper l’Europe en tranches pour plaire aux Soviétiques et rassurer peut-être les Américains (tout en gagnant des voix aux élections anglaises) reviendrait en effet à sacrifier l’union, que cent autres raisons nous imposent comme la seule solution viable.

« Je n’ai jamais trouvé qu’il y ait la moindre force dans l’idée d’une Europe unie », déclare Bevan 63 . Par chance, on ne l’a pas attendu. La CECA et le Marché commun se contentent fort bien d’exister, même si Bevan persiste à les croire nés de rien.

Que propose ce politicien ? D’abandonner l’Europe et de la diviser selon les craintes et les calculs des autres. Faire de la Grande-Bretagne et de la France isolées des pions sur l’échiquier américain, livrer les pays de l’Est aux entreprises des Russes (ces pays « pourront d’ailleurs rester communistes s’ils le veulent », ajoute-t-il sans rougir au lendemain de Budapest !) voilà le plan du héros de la Nouvelle Gauche française et de l’arrière-garde anti-européenne. Qui défendra l’Europe, réduite aux côtes de l’Ouest ? L’Amérique, cela va de soi, elle est là pour payer — et l’on sait que les bombes H coûtent plus cher que nos divisions réunies — mais alors c’en sera fait de l’espoir d’une indépendance reconquise. Et qui se laissera convaincre de « désengager » les États satellites et l’Allemagne de l’Est ? Nos « progressistes » par antiphrase, sans aucun doute. Quant aux Russes, enchantés de nous voir jouer leur jeu, ils ne seront pas si bêtes que de nous décourager : tout ce qui peut faire obstacle à notre union les sert. Mais on ne peut espérer qu’ils seront assez fous pour laisser nos pays de l’Est rejeter le communisme détesté. Or ce n’est pas seulement leur présence militaire qui assure les régimes « populaires » : il n’y a plus de troupes russes en Tchécoslovaquie. Ce qui maintient le système dans les pays de l’Est, c’est la simple menace d’une intervention russe. Les troupes russes peuvent très bien se retirer de Varsovie, de Budapest, de Bucarest et de Leipzig, comme elles se sont déjà retirées de Prague, sûres qu’elles sont de pouvoir y rentrer sitôt que les régimes communistes s’y trouveraient gravement menacés. Selon le plan Bevan, il n’y aurait plus d’armées (européenne, américaine ou nationales) pour s’opposer à ces remises au pas. Il n’y aurait que les bombes H américaines. Or il est clair que ces bombes H ne seront jamais utilisées si les Russes interviennent chez les « neutres » de l’Est. Quant aux « neutres » de l’Ouest, la question ne se pose pas. Imagine-t-on les USA venant « mettre au pas » une France, une Italie passant au communisme ? Le jeu n’est pas égal et les dés sont pipés. L’Europe neutralisée, sans union préalable, serait donnée par Bevan aux Russes. De plus, elle serait condamnée au permanent désordre économique entretenu par ses divisions. Le peu de progrès dû à « l’idée européenne » (la CECA, le Marché commun, l’UEO et l’OECE) serait immédiatement sacrifié si l’Europe était découpée en zone « désengagée » et en zone « atlantique ». Sans l’Allemagne, les Six ne sont rien ; sans les Six, l’union ne se fera pas.

Le vrai problème

Si l’on revient au sérieux de la chose, on s’aperçoit que la seule question concrète est l’indépendance de l’Europe. Car il faut être indépendant pour rester neutre ou pouvoir se déclarer tel. Mais nous ne serons jamais indépendants si nous refusons de nous fédérer.

Ici, deux grandes questions se posent :

1° L’union faite, cette neutralité serait-elle « dans les vrais intérêts » de l’humanité entière et de l’Europe conjointement ?

Une foule de motifs très divers concourent à me faire répondre à la première question par un oui presque sans réserve. Prenons les pays neutres de l’Europe ; adhérer à une fédération qui serait neutre aussitôt que faite, n’entraînerait plus pour eux nul changement de statut. Le principal obstacle à l’adhésion de la Suisse (plus neutre que la Suède et que l’Autriche), disparaîtrait d’un coup sans discussion possible. Prenons les pays satellites (qui n’aiment pas qu’on les nomme ainsi, et c’est bon signe !) : la neutralité de l’Europe entre l’URSS et les USA faciliterait l’évolution qu’ils désirent tous vers des formes occidentales de démocratie socialiste, et priverait les Soviets d’un de leurs meilleurs prétextes à stopper brutalement ce progrès. Prenons les neutralistes de bonne volonté, ébranlés dans leurs préférences (inavouées mais indiscutables) par la tragédie de Budapest : ils verraient dans une vraie neutralité l’occasion de se refaire une vertu sans changer trop visiblement de vocabulaire. Prenons les intellectuels antiaméricains de Paris, d’Italie et parfois d’Angleterre : une Europe neutre entre le coca-cola et les  camps de travail forcé leur paraîtrait enfin équilibrée. Prenons les grandes masses [p. 70] populaires : on n’ose dire que l’OTAN les passionne, mais l’idée d’une union directe entre ennemis d’hier, pour que les deux « dernières » soient vraiment les dernières, aurait de quoi les émouvoir. Et prenons enfin les jeunes gens : l’idée de servir une Europe capable d’assurer leur avenir pacifique, mais aussi de leur offrir le grand risque commun de l’indépendance reconquise, leur paraîtrait sans doute plus attirante que le service militaire national. (Même s’il est vrai que les jeunes sont facilement dupés, pourra-t-on leur cacher longtemps que nos armées nationales ne paient plus ?)

Reste ma seconde question. Supposons l’union faite, d’autant plus vite, d’ailleurs, qu’on l’aura présentée comme la vraie condition d’une neutralité générale. Quelles seront alors les chances de l’Europe et de la paix ? Unie, neutre, et armée, l’Europe indépendante deviendrait le plus grand des Grands occidentaux. (Elle compterait en effet plus d’habitants que l’URSS et les USA additionnés.)

Nous voici ramenés aux problèmes d’une partie d’échecs à trois rois. Il s’agit maintenant d’en prévoir les principales combinaisons et ouvertures.

(À suivre.)