(1977) Bulletin du Centre européen de la culture, articles (1951–1977) «  Les grandes béances de l’histoire (printemps 1974) » pp. 60-66
[p. 60]

Les grandes béances de l’histoire (printemps 1974) cb

Ne cherchez pas, vous ne trouverez le mot ni dans Larousse ni dans Littré, mais il s’explique sans eux, me semble-t-il.

Entre certains comportements politiques et certaines attitudes de pensée que l’on observe dans le même temps, mais qui appartiennent à des ères différentes de l’histoire humaine, il y a béance.

Et par exemple : nos ministres et nos penseurs vivent aujourd’hui dans des temps différents. Les discours des premiers réaffirmant avec une sorte d’emphase anxieuse que l’unité de la nation est le bien suprême, que son indépendance doit rester absolue et son État indivisible, ne font que prolonger le xixe siècle. Mais les ouvrages des seconds démontrant que l’État-nation est une formule dépassée, se trouvent anticiper sur le xxie  : entre les deux, notre xxe est en pleine béance de l’histoire.

Illustrons cela de citations qui n’appellent que très peu de commentaires.

L’État-nation est le bien suprême

Discours de M. Georges Pompidou à Poitiers, le 25 janvier 1974, pour inaugurer le Conseil régional récemment nommé :

L’expression Europe des régions non seulement me hérisse, mais me fait dire que ceux qui l’emploient font un étrange retour en arrière. Il y a déjà eu l’Europe des régions. C’était le Moyen Âge et la féodalité.

(Erreur sur la féodalité, système juridique qui n’a rien à voir avec la région ; erreur aussi sur la région, qui n’est pas une souveraineté ni un fief, ni un État.)

À quoi M. Michel Debré fait écho quelques jours plus tard en déclarant :

Briser les nations pour leur substituer des régions ? Tendance absurde à bâtir l’avenir sur un système médiéval.

Dans le même discours de Poitiers, M. Pompidou rappelle « qu’il a fallu mille ans d’efforts en France pour créer notre identité nationale, notre existence nationale ».

(C’est dire quelle résistance des peuples on a dû vaincre, ne fût-ce que pour oblitérer sept langues par une seule, et les réduire au statut de patois !)

[p. 61] La région ne doit à aucun prix être une arme ou un moyen dirigé contre l’État… Soyons nationaux et Français !

(Mais l’État n’existerait-il que dans la capitale ?)

Enfin M. Sanguinetti, Secrétaire général du parti gaulliste UDR, convaincu que les militants autonomistes en France sont « des imbéciles ignorant l’histoire », « des inadaptés », « des gens qui agissent pour le compte de l’étranger », « des réactionnaires ou des gauchistes », ou encore « les tenants d’un certain mythe européen, celui de l’Europe des régions, qui est une absurdité ». Ce qui n’a pas à être démontré puisqu’en effet, selon le dogme de l’État-nation, « le bien le plus précieux, c’est l’unité nationale ».

Je m’étais étonné, en janvier 1974, qu’au moment où la « réforme fondamentale » qu’était censée représenter la création des régions en France entrait en vigueur avec la nomination des Conseils régionaux, les gouvernants, à commencer par le chef de l’État, au lieu de saluer l’événement, ne parlaient que des dangers de la réforme, et précisaient surtout ce qu’elle ne devait pas être. Pas un mot sur sa nécessité, sur les avantages qu’on en attendait pour la prospérité économique, et plus encore : pour une réelle participation civique. De sévères mises en garde remplaçaient les vœux de succès confiants qui sont de routine en pareille occasion. Au lieu du coup d’envoi, un impérieux coup de frein.

Je constate aujourd’hui que les candidats  « sérieux » à la présidence de la République française, qu’ils soient de gauche ou de droite, ou gaullistes, revendiquent tous dans les mêmes termes l’indépendance absolue de leur pays (face aux seuls USA, bien entendu), la défense prioritaire des intérêts du pays (dont ils sont juges) et sa présence dans les conseils et colloques internationaux, présence destinée sans nul doute à faire valoir la dite indépendance et les dits intérêts.

Personne, que je sache, n’a parlé des devoirs de la France, si tous ont parlé de ses droits. Personne n’a invoqué la solidarité — pourtant factuelle, quoi qu’on en pense — de la France et de l’Europe, de l’Europe et du monde.

[p. 62]

L’État-nation, une formule périmée

Mais tandis que déclament les hommes de l’État, dont pas un ne paraît même soupçonner que son discours est démodé depuis cent ans, ceux qui réfléchissent sur notre société et sur les causes de sa crise aboutissent à des conclusions politiques non seulement contraires à celles des politiciens, mais situées sur un autre plan de réalités.

Dès 1932, le groupe personnaliste de L’Ordre nouveau 103 se livre à une critique radicale de ce qu’il nomme l’État-nation — résultat de la confiscation d’une nation par un appareil étatique — formule qui ne peut mener qu’à la guerre totale et aux régimes totalitaires, comme vont le confirmer les événements de 1939-1945. À l’État-nation napoléonien, L’Ordre nouveau oppose la fédération à base de communes groupées en régions.

En 1949, Bertrand de Jouvenel publie son grand ouvrage Du Pouvoir 104 , où tout en annonçant qu’il va se borner à « rechercher les causes et le mode de croissance du Pouvoir dans la Société », il dénonce en fait l’étatisation de la nation, étouffant les libertés locales, anéantissant la participation civique, et conduisant à « l’atomisation sociale », c’est-à-dire à « la rupture de tous les liens particuliers entre les hommes, qui ne sont plus tenus ensemble que par leur commun servage envers l’État ».

Depuis quelques années, le terme d’État-nation paraît entré dans l’usage commun des politologues anglo-saxons de tous bords (« Nation-State » dans Toynbee, J. Fawcett, H. Kahn, etc.) et des auteurs français opposés au gaullisme mais non-communistes. Les Allemands préfèrent le terme classique d’État national, mais l’utilisent dans la même acception, et surtout avec la même connotation de formule périmée, de régime « en contradiction avec les besoins vitaux » du monde actuel, qui est donc condamné à terme, et qui doit être remplacé au plus vite, sous peine de catastrophes aisément calculables. Ainsi Georg Picht :

Comme aucun des grands problèmes mondiaux ne peut être résolu dans un cadre national, la raison exige l’édification rapide de systèmes supranationaux et le démantèlement correspondant des souverainetés nationales. L’ordre international [p. 63] actuel est basé sur la conception qu’il est raisonnable et conforme à la nature des choses de diviser la surface du globe en parcelles, que nous désignons comme des territoires nationaux, et d’abandonner le pouvoir sur leurs habitants et la libre disposition de leurs richesses aux gouvernements qui administrent ces territoires. Ce schéma de l’administration de notre terre est en contradiction aussi bien avec la structure des systèmes techniques qu’avec les besoins vitaux de notre monde. Il s’accorde mal avec les principes de l’économie, comme avec les exigences de la justice. 105

Dans le même sens, les sociologues, politologues, économistes et écologistes du Club de Rome observent, dans le tout récent Rapport de Tokyo sur l’homme et la croissance 106 . que jusqu’ici l’on n’a guère étudié « que les structures et le mode de fonctionnement des États-nations existants. Or, on s’accorde de plus en plus à penser que, sans changements majeurs de ce modèle, on n’aboutira pas à des solutions valables ». Et de proposer aussitôt la création « d’instances de décision assez décentralisées pour obtenir l’adhésion d’une majorité du corps social ».

La prospective et la futurologie elles-mêmes en viennent enfin à considérer la possibilité d’une Europe des régions se substituant dans un laps de temps prévisible au régime des États-nations.

Citons ici les passages les plus caractéristiques du chapitre III (p. 71 à 74) du dernier livre d’Herman Kahn, À l’assaut du futur 107 paru chez Laffont en 1973, à Paris :

Aujourd’hui nous tenons pour acquise la légitimité des États-nations existant en Europe occidentale… Certains d’entre eux remontent à plusieurs siècles. L’existence de ces États-nations nous paraît tellement normale qu’il nous arrive d’oublier que leurs frontières actuelles… sont fondées sur une longue série d’accidents et de coïncidences historiques… Chacun s’est forgé une histoire nationale qui démontre que son développement était inévitable, et son destin arrangé par la Providence, comme le mythe français des « frontières naturelles »…

Le grand État unifié offre-t-il à ses habitants plus et mieux que le petit État ? se demande H. Kahn. Et de constater que « la France [p. 64] n’a pas une économie nécessairement plus saine que celle de la Belgique, et aucune des deux n’a une économie plus saine que le Luxembourg ».

De même,

la France n’est pas plus en sécurité que la Belgique et aucune des deux n’est plus en sécurité que le Luxembourg (lequel d’ailleurs a dissous son armée).

Pourquoi, dans ce cas, un Breton (ou un Sicilien, ou un Écossais ou un Flamand) devrait-il continuer à tolérer de faire partie d’un État plus grand qui lève ses impôts, se moque de ses allures et de son dialecte… Il est peut-être temps que les nations submergées de l’Europe renaissent…

De sérieux troubles pourraient être provoqués par les luttes de quelques autonomistes pour l’égalité des droits, un gouvernement propre, une autonomie régionale ou même l’indépendance totale… Le processus pourrait s’étendre à l’Europe tout entière.

Le rôle essentiel d’un État-nation — la défense — s’est fortement amenuisé. Les exemples de la Finlande, de la Norvège et du Danemark montrent combien un petit État peut être viable et très bien réussir.

Les raisons essentielles de l’existence des États-nations européens sont en train de disparaître ; il se peut qu’elles soient historiquement dépassées ; elles peuvent alors être remplacées.

[…] une Europe constituée d’États-nations éclatés pourrait former une communauté politique plus effective que le système actuel.

Traduisons : les États-nations éclatés ne sont autre que les régions.

L’avenir serait donc à l’Europe des régions.

À Paris, les  candidats à la présidence de la République proclament à l’envie qu’ils sauront faire prévaloir « les intérêts de la France ». L’égoïsme sacré, propre à tous les pays, serait-il en passe d’être si contesté qu’il faille en faire un point de programme électoral ?

De Gaulle seul avait entrevu les voies et moyens du passage à l’ère nouvelle. Il les avait évoqués dans son discours de Lyon en [p. 65] 1968 : à la séculaire centralisation étatique devaient succéder les régions, nouvelle formule de la prospérité ; et ces régions devaient « s’ouvrir » à leurs voisines au-delà de la frontière nationale : Nord à Belgique, Lorraine et Alsace à RFA, Rhône-Alpes à Suisse et Italie, etc., jusqu’à « Normandie aux Anglais ».

On sait que de Gaulle n’a pas été suivi à l’occasion du referendum qu’il avait tenu à organiser — contre l’avis de ses conseillers — sur le problème des régions.

Ma thèse : le problème des régions lui offrait un point de chute idéal. Le paladin de l’Europe des nations et d’une certaine idée de la France, devenait aux yeux de l’Histoire le précurseur de l’ère nouvelle, celle des régions. Il gagnait sur tous les tableaux. Il opérait la grande soudure du xxe siècle.

Cette hypothèse, émise dès 1969, trouve dans le livre de Jean Mauriac, Mort du Général de Gaulle 108 , plus de confirmation que l’historien le plus méfiant ne saurait en exiger.

À la veille du referendum, de Gaulle déclara au général Lalande, l’un de ses collaborateurs les plus intimes : « Même si j’échoue, je serai gagnant, car, aux yeux de l’histoire, qui est le seul plan qui me concerne, l’avenir dira que j’ai été renversé sur un projet qui était essentiel pour le pays. »

Devant ses anciens collaborateurs réunis à Colombey après sa chute, il manifeste « une certaine satisfaction : celle d’avoir réussi son départ. […] Il se montrait préoccupé du jugement que l’histoire porterait sur son retrait ».

« J’ai pris la bonne sortie devant l’histoire », ce thème revient dix fois dans les propos recueillis par Jean Mauriac, et toujours en relation avec la régionalisation. Exemples : « La réforme des régions, c’était le dernier service que je pouvais rendre à la France. » « Partir sur le refus d’une grande réforme n’est pas mauvais. Je ne le regrette pas pour moi, mais pour la France qui connaîtra pas avant longtemps de vraies régions 109 , et qui va se vautrer dans la médiocrité. »

« Dans mes Mémoires, j’expliquerai pourquoi il fallait faire cette réforme des régions… Elle était absolument nécessaire. C’était une affaire fondamentale. » 110

[p. 66] Et enfin : « Ma seule tâche aujourd’hui, c’est de préparer l’avenir par mes Mémoires, l’avenir des grandes choses que connaîtront d’autres générations. »

Il est certain que dans le nombre des « grandes choses », la région n’était pas la moindre.