(1930) Articles divers (1924–1930) «  Le prisonnier de la nuit (avril 1930) » pp. 10-12
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Le prisonnier de la nuit (avril 1930) o

I

Depuis le temps qu’on tire du canon
à son perdu
depuis le temps que sonnent les marées
à flots perdus
sous la coupole errante des prières
à dieux perdus.

II

Je ne sais pas où tu m’entends
mais ces hauts murs d’ombre et de vent
autour du monde où nous vivons
parquent les visages les sons
brassent les lueurs des messages
et des sanglots perdus qui rôdent
à la recherche d’un corps faible.
Je ne sais pas où tu m’attends
mais je sais comment tu pleurais.
Au carrefour des cris perdus
j’écoute encore une voix nue
qui vient de dire ton nom même
avec l’accent de notre amour
et mon visage est immobile
tourné vers l’ombre où tu m’entends.
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III

Fais rentrer dans leur peau d’ombre
ces mots qui voudraient fleurir
tourne le dos ferme les poings
ne fais qu’un ou deux pas
que les souvenirs s’épousent entre eux
pendant que tes yeux s’ouvrent
n’attends rien d’autre qu’un désert
qu’un sol dur aux genoux
tends les mains au vent captif
 
délivre un souffle
tes lèvres battent doucement
écoute-les.

IV

Tends moi la main à travers cette ombre rapide
si je te joins nous la tiendrons  captive
écoute les cloches et le scintillement des étoiles
les eaux profondes qui échangent leurs douceurs.
Tiens moi bien nous allons partir
l’air s’entrouvre un feu rose éclôt
voici ton heure au regard le plus pur
je suis à toi dans le triomphe du silence
sereine tu es toujours plus sereine
infiniment nue dans la douceur du feu et de la joie.

V

Oh qui a retiré tes mains des miennes
quand je te regardais trop profond pour te voir ?
Maintenant je suis seul à redescendre au jour
dans l’aube sans refuges…
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VI

Prisonnier de la nuit
mais plus libre qu’un ange
prisonnier dans ta tête
mais libre comme avant
cette naissance aux lents vertiges —
quand la nuit s’effeuille et se fane
prisonnier d’une saison morte
au tombeau des fleurs obscures
les mains de l’absence
se ferment sur le vide
tu pleurerais
mais la grâce est facile comme un matin d’été
la grâce tendrement dénouée de ta vie
comme de cette nuit le jour d’un grand été
qui consent…