(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Les joyeux butors du Kremlin (août 1956) » pp. 3-16
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Les joyeux butors du Kremlin (août 1956) t

On discutera longtemps encore, peut-être, pour savoir si la « déstalinisation » a commencé dès la mort de Staline 44 ou par elle. Ce qui est indiscutable, c’est l’importance psychologique du phénomène ; mais son sens historique reste conjectural : on ne sait encore ni d’où il vient ni où il va. Il peut sembler toutefois que, de la mort du despote à la publication du rapport de Khrouchtchev en Occident, une courbe régulière se dessine, reliant toute une série de points remarquables : mort de Staline, liquidation de Beria, affirmation du pouvoir collégial, dégel, excuses à Tito, esprit de Genève, XXᵉ Congrès, thé à Windsor, relâchement des liens entre Moscou et les PC européens… Ne serait-ce pas qu’une logique interne, ou qu’un plan savamment préconçu, détermine l’allure de la courbe ? La tentation de la prolonger devient alors irrésistible. D’où les innombrables études sur l’avenir probable de l’URSS : la plupart me semblent céder à la manie d’historiser le présent, et de n’en vouloir juger — si l’on peut dire encore — qu’au nom de ce qu’en va faire le mouvement de l’Histoire, fiction commode.

Loin d’ajouter à cette littérature, j’examinerai les trois questions suivantes : Que se passe-t-il en réalité ? Que deviennent les anti et les pro-communistes privés de la figure de Staline ? Enfin, quelles sont les « contradictions » majeures qui menacent d’éclatement l’univers communiste ?

I. Le changement  des icônes

Les faits les plus frappants semblent se situer sur une courbe ascendante et continue, allant de la tyrannie démente vers une sorte de démocratie, par une progression contrôlée. Il se peut qu’il n’y ait là qu’une illusion d’optique. Notre idée préformée d’évolution — aspect mental de l’inertie — nous incite à combler les lacunes, à déplacer un peu les points remarquables pour qu’ils s’alignent plus régulièrement. Elle nous incite surtout à ne pas tenir compte d’une série de faits moins frappants (puisqu’il s’agit d’omissions calculées et non plus de déclarations) — faits tout de même, qui, reliés à leur tour, définiraient une courbe d’allure bien différente…

Je ne prétends pas que la courbe [p. 4] descendante soit plus vraie que l’ascendante, ou l’inverse, car elles sont illusoires toutes les deux. Mais l’illusion d’un retour à la démocratie comble nos vœux, tout concourt à l’accréditer : qu’il s’agisse du besoin d’avoir moins peur de leurs propres chefs chez les Russes, du besoin d’avoir moins peur des Russes chez les Occidentaux, ou enfin du besoin d’un retour au bon sens chez les militants des PC.

Pour corriger le daltonisme provoqué par cette illusion, pour mieux voir ce qui se passe, voyons ce qui ne se passe pas.

 

1. Les circonstances de la mort de Staline ne sont pas encore éclaircies. K. n’ignore pas les bruits qui circulent à ce propos ; mais il omet de les réfuter dans son rapport.

2. K. limite ses attaques contre Staline à ce qui s’est passé depuis 1934, et seulement aux dépens des « bons communistes ». Que penserait-on d’un Nazi d’aujourd’hui qui n’attaquerait Hitler que pour avoir pendu de « bons Allemands » après le 20 juillet ?

3. Pour illustrer la folie du despote, K. cite les inculpations d’espionnage pour le compte de l’impérialisme anglais ou américain, prodiguées par les procureurs de Staline. Mais il omet de rappeler que l’acte d’accusation publié au lendemain de la mort de Beria dénonçait ce dernier comme « un agent de l’impérialisme international ». Cette bouffonnerie, probablement insurpassable, porte à sa perfection le style d’un Vychinski, stalinien s’il en fût jamais. Elle n’en marque pas moins la naissance du nouveau régime collégial.

4. K. décrit les procès staliniens comme des machinations délirantes et stupides, mais il omet d’en proposer la révision. Il reprend au contraire leurs verdicts à son compte, s’agissant de leurs victimes les plus spectaculaires.

5. K. n’ose pas publier lui-même son rapport, se réservant ainsi le droit de le démentir, en cas de besoin, selon les effets produits par la publication confiée aux soins du State Department.

6. K. promet la prochaine « démocratisation » du régime qu’il appelle en même temps « le plus démocratique du monde ». Mais il refuse d’envisager la seule mesure qui donnerait un contenu concret à cette promesse : la reconnaissance du droit d’opposition.

7. K. demande la libération des colonies occidentales, mais il refuse aux satellites de l’URSS le droit de disposer d’eux-mêmes. (Niet aux élections libres en Allemagne de l’Est).

8. K. dénonce le « culte de la personnalité », mais se garde bien de faire raser le Mausolée de la Place Rouge.

9. K. justifie sa servilité envers Staline en invoquant les risques qu’il courait. C’est justifier Vichy et, du même coup, condamner toute espèce de Résistance : à bon entendeur, salut ! Et c’est aussi contraindre les PC étrangers, pour lesquels l’excuse ne vaut rien, à justifier « dialectiquement » leur servilité spontanée. Celle-ci étant acquise, K. ne risque plus grand-chose à exiger « l’autonomie » d’esclaves aussi rigoureusement conditionnés.

10. Enfin, tout étant dit, K. reste en place, omettant de tirer les conclusions concrètes de ses dénonciations spectaculaires. Il entend donc rester le bénéficiaire des crimes qu’il vient de révéler.

Quelques-uns de ces points appellent un commentaire.

Au sujet du culte de la personnalité dont K. et tous les PC (obéissant spontanément à ses ordres) nous rebattent les oreilles, il suffit de poser deux questions : ce culte était-il vraiment si dangereux ? est-il réellement condamné ? Les réponses vont de soi. Le culte, en tant que tel, n’a pas fait le moindre mal à l’URSS, ni aux PC 45 . Bien au contraire. La [p. 5] meilleure preuve, c’est qu’on le conserve en changeant seulement les photos. Lénine, substitué à Staline, ne serait-il pas une « personnalité » ? Et son mausolée de la Place Rouge, le lieu d’un culte ? Thorez et Togliatti se seraient-ils éclipsés ? De qui se moque-t-on ? De la presse occidentale, qui a donné dans le panneau, comme toujours ? Mais l’heure n’est pas aux plaisanteries faciles. La condamnation spectaculaire, mais uniquement verbale, du culte des chefs, répond à une nécessité plus impérieuse : c’est l’alibi de la dictature, devenue difficile à défendre, mais qu’il faut maintenir à tout prix. Sacrifier post mortem le seul Staline, ce n’est rien sacrifier du tout, mais c’est détourner l’attention du fait même de la dictature, cause réelle et vraie condition des crimes que l’on impute au seul Staline. Or la direction collégiale n’est que la continuation par d’autres moyens (ou les mêmes) de la dictature de Staline. Elle pourrait se justifier au nom du même prétexte : la dictature du Prolétariat, dogme intangible du marxisme. Mais les crimes de Staline illustraient trop clairement les vices de tout système dictatorial. Que faire pour donner le change, quand on ne veut rien changer ? Exactement ce qu’a fait le rapport de K.

Au sujet de la folie de Staline, K. recourt au même procédé de mystification ou de camouflage. Rien ne prouve qu’il parle au nom de la santé, lorsqu’il en appelle de la dictature d’un paranoïaque à celle de ses favoris. Au vrai, ce n’est pas tel ou tel trait de folie d’un dictateur qui doit retenir l’attention, mais le fait de la dictature. Ce n’est point par accident qu’un dictateur est fou, car il faut être fou pour se faire dictateur, la dictature étant la forme politique de la démence paranoïaque. « Toute collectivité régie par un chef souverain qui n’est comptable à personne se trouve entre les mains d’un malade », écrivait Simone Weil au temps d’Hitler, qui était aussi le temps de Staline. Et que la dictature se dise collégiale ou s’avoue personnelle n’y change rien 46 . K. dénonçant Staline au nom de ses créatures — et des seules que Staline ait épargnées — ne donne aucune indication quelconque et moins encore de preuves que le groupe des nouveaux chefs se sente comptable envers qui que ce soit. Parler de « direction collégiale » dans un régime monolithique, c’est une simple figure de langage : elle n’a jamais gêné Staline lui-même 47 . « Dictature du Prolétariat » est une autre figure de langage. Mais comment fait-on cela ? Qui fait cela ? Le mouvement de l’Histoire ? Ou certains hommes ?

Résumons : le culte de la personnalité, moyennant un  changement  d’icône, reste en place. La dictature, moyennant un  changement  d’adjectif, reste en place. Enfin, le dernier carré des complices de Staline, moyennant un crachat sur sa tombe, reste en place. C’est ainsi qu’on déstalinise. L’énormité d’une pareille imposture, la brutalité de l’outrage à toute honnêteté de pensée comme à toute dignité humaine, peuvent déshonorer K. devant les siècles, mais assurent son impunité dans l’immédiat. C’est trop gros, trop invraisemblable, et parce qu’on n’ose y croire, on n’a rien vu. Voilà bien son calcul méprisant. Tout se passe comme si rien d’insolite ne venait de se passer sous nos yeux. Quand les complices d’un chef de bande, liquidant sa mémoire non ses gains, s’instituent ses dénonciateurs à seule fin d’ajouter une prime de moralité au produit de leur commune exploitation du peuple, personne ne songe à contester à ces joyeux et francs butors l’usage enfin « démocratique » et « pacifique » des produits de trente ans de « crimes ».

Un peu de morale

Lorsque Mussolini, s’étant emparé des Baléares à la faveur de la guerre civile, offrit de les rendre à Franco moyennant une solide contrepartie, j’écrivis : « Aujourd’hui, c’est le voleur lui-même qui rapporte contre récompense. » Mais les gens du Kremlin font mieux : ils pensent que d’appeler « crimes » les moyens de leur fortune (j’entends bien : de leur pouvoir présent) légitime leur propriété ou du moins [p. 6] leur droit d’usufruit, et leur vaudra, de plus, l’estime des libéraux, l’amour des progressistes, et un prestige accru.

Honte aux hommes de ce temps, le calcul semble juste : l’immoralité phénoménale du procédé n’a guère été notée par notre opinion libre, tandis que les « progressistes » la portaient au crédit de la sagesse insondable du Parti. (Seul le Politburo peut la sonder.) L’hypocrisie était jadis l’hommage que le vice rendait à la vertu. Elle est devenue la vertu même, pour ceux qui jugent au nom du « mouvement de l’Histoire ».

Ces réalistes me diront : vous parlez au nom de la morale, mais K. et ses amis ont bien d’autres problèmes. Au lendemain de la mort de Staline, que pouvaient-ils donc faire, sinon ce qu’ils ont fait ?

— Bien des choses, en somme, et d’abord s’en aller. Si trente ans de pouvoir total sur les esprits, et d’entraînement systématique des cadres, n’ont pas formé les trois douzaines de chefs qui permettraient aux rescapés de la vieille équipe d’aller vivre en paix sur leurs rentes, dans la datcha du terroriste retraité, c’est que le régime valait encore moins qu’on ne l’a cru. Mais ce départ sans gloire n’était pas le seul possible.

Il y a beaucoup de places vides dans les camps sibériens. Quelques années de « rééducation » ne feraient pas de mal à tous ces fonctionnaires dont les réflexes ont été conditionnés pendant trente ans par un paranoïaque. S’offrir pour une Relève des Innocents — ceux qu’ils durent condamner sur ordre, nous disent-ils — ne serait-ce pas un beau geste « dialectique » ? Ne serait-ce pas un moyen, que dis-je, le seul moyen, de sauver cette méthode éminemment marxiste, dont on pourrait croire, autrement, qu’elle ne sert qu’à tromper les peuples, à nier les évidences, à fuir les châtiments, et à mettre les crimes dans le sens de l’Histoire, pour les rendre acceptables aux mandarins français ? Idée chrétienne, diront mes réalistes avec mépris. Mais idée russe aussi : Tolstoï, Dostoïevski (qu’on republie précisément en URSS) l’auraient sans doute comprise et approuvée plus facilement que le Doyen de Cantorbéry.

« Le crime seul doit placer l’être qui l’a commis hors de la considération sociale, et le châtiment doit l’y réintégrer. » (Simone Weil.) Voilà qui eût justifié, en théorie du moins, les fameux camps de rééducation. Mais K. et ses collègues, en se refusant en corps au châtiment prévu par leur propre régime pour les fauteurs de « crimes sociaux » et leurs complices, et les familles et les amis de ces complices, ruinent à jamais, par un exemple décisif, la seule excuse des camps qu’ils ont peuplés.

Oui, c’est bien de morale qu’il faut ici parler, de morale politique et sociale, on l’entend, la seule qui non seulement nous donne le droit de juger, mais nous en fasse un impérieux devoir civique. Le procédé de K., s’il demeure impuni devant le tribunal de l’opinion mondiale — seul existant, hélas ! au-dessus des despotes — est de ceux qui dégradent non seulement un régime et les idéaux qu’il proclame, mais toutes les relations humaines dans une époque. Cet exemple donné de très haut, par des médiocres tout-puissants bafouant avec succès, sans nulle opposition, l’honneur et le sens le plus commun de la justice, sous l’œil intéressé des masses du monde entier, — pour qui sonne-t-il le glas ? Pour le seul « stalinisme » ? Non, pour tout ce qui permet de le condamner.

Qui a tué Staline ?

Tout cela tendrait-il à prouver qu’il n’y a pas eu « déstalinisation » ? Nullement. Je cherche à voir un ensemble de faits que le mot ne suffit pas à caractériser ; et à mettre en lumière ce qu’il tend à cacher. Il est clair que Staline est renié. Mais il est non moins clair que les méthodes et les procédés communistes — baptisés « staliniens » quand ils deviennent gênants — qui furent en vigueur sous son règne, ne se voient dénoncés que des lèvres, et à seule fin d’exonérer le groupe qui entend bien rester libre de les appliquer.

Quant au sens général du phénomène, j’ai dit qu’il est encore conjectural. On ignore, on effet, son vrai point de départ. K. s’est tu sur la mort de Staline. Or, selon qu’il s’agit d’un meurtre concerté, ou d’une disparition providentielle, obéissant aux desseins insondables du [p. 7] fameux mouvement de l’Histoire (seul le Politburo les a sondés), les perspectives se modifient radicalement ; et l’on jugera que le « stalinisme » peut encore se porter aussi bien que ceux qui ont liquidé Staline ; ou qu’au contraire, le dépassement du « stalinisme » s’est bien réellement opéré par les soins du mouvement de l’Histoire, entraînant au moment voulu la mort naturelle d’un Staline qui se trouvait avoir fait son temps.

La seconde hypothèse est celle d’Isaac Deutscher, reprise et approuvée presque dans les mêmes termes par Jean-Paul Sartre dans Les Temps Modernes 48 . La voici condensée par Sartre en quelques lignes d’une clarté limpide, mais trompeuse :

« Ceux qui gouvernent en URSS, je reconnais qu’ils ont eu des postes et des charges du vivant de Staline ; mais faut-il en conclure que ce sont d’enragés staliniens qui se léninisent sous la menace ? La vérité, c’est que le stalinisme s’est supprimé lui-même en créant, par l’industrialisation de l’URSS et par l’élévation continue du niveau matériel et culturel des Soviétiques, les conditions d’une politique nouvelle. Les dirigeants actuels sont les hommes de cette politique : ils la font, et ils sont faits par elle. »

Notons d’abord que Sartre « reconnaît » que K. et les siens eurent « des postes et des charges du vivant de Staline ». (Il serait difficile de le nier.) Ils étaient donc les hommes du stalinisme. Celui-ci s’étant « supprimé lui-même », on pourrait se demander ce qu’ils font encore là. Passons sur cette métamorphose — la dialectique en a fait d’autres — et posons une question plus gênante : le stalinisme est-il un système différent — si peu que ce soit — du bolchevisme en général ? Il le faut bien, puisque, selon Sartre, il aurait pu « se supprimer lui-même » sans entraîner, que l’on sache, la fin du communisme. Reste alors à le définir. S’il était, par exemple, la réponse « historique » du marxisme ou du communisme à l’état arriéré de l’industrie russe jusque vers 1953 — comme on le déduit du texte précité — n’était-il pas anachronique pour l’Occident ? Pourtant, le PC de France se disait stalinien, et Sartre l’approuvait en général (« Ses positions, dans l’ensemble, ont été justes »). Il approuvait donc, pour la France, et sous le même nom de stalinisme, autre chose que ce qu’il dit que le système était « nécessairement », ou « historiquement », pour l’URSS ? D’autre part, il faut croire qu’en URSS même le stalinisme contenait autre chose que ce que Sartre et l’Histoire en pouvaient approuver, puisqu’il est aujourd’hui condamné — et non pas simplement dépassé — par ceux-là mêmes en qui Sartre veut voir les meneurs du mouvement de l’Histoire qui les mène. (« … ils la font, et ils sont faits par elle. ») Quelle était donc cette autre chose qui est condamnée, et que Sartre n’approuvait pas ? L’action personnelle de Staline, en tant que distincte du stalinisme nécessaire ? Ne serait-il pas plus simple de le dire ? Non, car tout se compliquerait aussitôt. Si Staline et le stalinisme n’étaient pas une seule et même chose, l’un pouvait donc survivre à l’autre ? Or ils sont morts, si j’en crois Sartre, au même instant, par une extraordinaire coïncidence (la déstalinisation ayant commencé, déclare-t-il, « par une progression savante… dès la mort de Staline »). Il est hors de question que Staline se soit « supprimé lui-même ». A-t-il donc été tué par le mouvement de l’Histoire ? Ah ! qu’il est encombrant, ce cadavre ! Et comme l’existence vient se moquer des systèmes et de leur dialectique ! Si l’on déduit du « stalinisme » selon Sartre, d’une part ce qu’il en approuvait en dehors de l’URSS et de ses conditions, d’autre part ce que K. et les siens viennent d’en condamner en URSS même, on voit mal ce qu’il peut en rester qui ait pu se livrer à l’autosuppression, sinon précisément ce qui dure encore : la dictature, le personnel stalinien, le mythe de l’infaillibilité historique du PC, etc.

Soyons sérieux : la seule vérité bien certaine, c’est que Staline est mort et que, trois ans plus tard, ses successeurs ont jugé nécessaire de dénoncer ses crimes, mais non son héritage. Tout le reste est conjectures, affirmations sans preuves, alibis transparents, wishful thinking, ou construction d’experts à la Deutscher.

[p. 8] Rien ne prouve que le stalinisme ait jamais existé comme système défini, en dehors de l’action de Staline ; rien ne prouve que l’action de Staline ait été une phase « nécessaire » (voulue par le mouvement de l’Histoire) du bolchevisme ; rien ne prouve donc que l’élimination de Staline par ses favoris inaugure une période nécessairement nouvelle du communisme soviétique et mondial.

Au total, je ne pense pas que le phénomène relève d’une dialectique justifiante de l’Histoire (ainsi que le veulent Deutscher et Sartre), dialectique dont la « nécessité » aurait le grand avantage de rendre vain tout espèce de jugement moral, actuel ou rétroactif, et de ridiculiser d’avance toute demande de comptes s’adressant non seulement aux acteurs du drame (qui s’en moquent), mais encore aux intellectuels qui ont approuvé les dits acteurs quand ils faisaient le jeu de Staline, et les approuvent encore quand ils disent ne plus le faire.

Je pense, au contraire, que Staline a été brutalement liquidé par l’action beaucoup moins calculée que panique d’un groupe d’hommes dont la vie se trouvait menacée ; que ce groupe d’hommes noircit la mémoire de son chef à seule fin de se blanchir lui-même ; que K. ne récuse d’ailleurs que certains des « excès » clairement démentiels de Staline, aucune de ses méthodes fondamentales, lesquelles étaient et restent celles de la dictature ; que le « stalinisme », si on en défalque Staline, n’était rien d’autre que le bolchevisme, lequel dure, comme on le voit, sous l’administration des hommes que Staline a formés ; et qu’enfin le seul grand  changement  produit par la mort du despote et son reniement proclamé est un  changement  psychologique : le rapport de K. le reflète, l’accentue et le rend irréversible.

J’examinerai maintenant les conséquences qui peuvent ou doivent découler, dans l’immédiat, de cette situation en partie renouvelée, pour les anticommunistes d’abord, puis pour les partisans de l’URSS, enfin pour les PC eux-mêmes.

II. Les anticommunistes à l’épreuve

Depuis bien des années, l’adjectif anticommuniste représente une sorte d’injure dans la bouche d’une bonne partie de l’intelligentsia occidentale, bien que les communistes y soient très peu et assez mal représentés. « Verser dans l’anticommunisme », aux yeux d’un Sartre, par exemple, c’est quitter le parti de la bonne foi. Ce lieu commun, solidement installé dans l’esprit de milliers de libéraux par ailleurs attachés à la démocratie, entretient un climat de confusions intellectuelles et morales dont les seuls staliniens ont pu se réjouir. Leur crise présente appelle une mise au point des positions de leurs adversaires aussi bien que de leurs alliés. J’essaierai de la faire dans les termes les plus simples.

Qu’est-ce qu’un anticommuniste militant ? C’est un homme qui s’oppose à toutes les tyrannies quel qu’en soit le prétexte allégué. Cette attitude le rend suspect aux yeux des adversaires de toutes les tyrannies sauf une. S’il est aussi contre celle-là, disent-ils, c’est qu’il est pour les autres, « objectivement » parlant.

Pour peu que l’anticommuniste montre une certaine persévérance ou vigilance dans sa critique, il se verra bientôt stigmatisé sous le nom d’anticommuniste systématique. C’est mon cas et je m’en explique. Je fus aussi, et au même titre, un antinazi systématique. Communisme et nazisme, en effet, ne sont pas seulement des systèmes, mais des systèmes totalitaires. Il n’y a donc pas, en eux, à prendre et à laisser. (Je prends le Plan, je laisse les camps ; je prends K. et son groupe, je laisse Staline ; je prends les idéaux, je laisse les faits.) Ce que prétendent laisser nos libéraux jobards et nos soi-disant neutralistes, c’est la condition même de ce qu’ils entendent garder : le Plan suppose les camps (les esclaves non payés), la direction collégiale (au nom du prolétariat non consulté) suppose la dictature, et K. suppose Staline, qui l’a fait. Dans un système totalitaire, par définition tout se tient. Il est parfaitement stupide, ou d’une insigne mauvaise foi, ou les deux, de prétendre appliquer à un pareil [p. 9] système des critères sélectifs qui valent à plein pour nos régimes démocratiques, mais sont exclus par le principe actif du communisme soviétique 49 . À proprement parler, il n’y a pas d’excès dans un régime totalitaire, faute de critères d’évaluation indépendants de la ligne fixée par le régime lui-même. Et parmi les hommes que j’ai dit libéraux, neutralistes ou progressistes, certains le savaient très bien, puisque, en effet, ils justifiaient toute action de Staline en tant que seul juge de la Ligne et porteur du mouvement de l’Histoire !

D’où l’on voit qu’un anticommuniste qui se veut « non systématique » n’est finalement qu’un anticommuniste inconséquent ou, pour mieux dire, incohérent. On conçoit qu’il préfère se nommer progressiste.

Ajoutons un dernier trait à la description formelle de l’anticommuniste authentique, donc systématique. On lui reproche de « n’être qu’un anti » ; et comme, en fait et en logique, on ne connaît pas d’opposition qui n’implique une certaine position, on s’en tire en disant : celui qui est toujours contre, il faut bien qu’il soit payé pour… 50

L’anticommuniste, en revanche, n’est pas tenu de croire que les hommes qui l’attaquent sont payés par Moscou, pour si peu. N’étant pas marxiste-léniniste, l’anticommuniste systématique estime qu’un homme peut se tromper sans être à cela matériellement déterminé par l’argent de la classe ou du parti dont il attaque les adversaires. Je suis certain que Sartre, par exemple, tire honnêtement ses revenus de la classe bourgeoise, qui achète ses livres et applaudit ses pièces bien qu’il n’ait pas cessé de l’attaquer, et qu’il n’a nul besoin de l’argent du communisme, qu’il défend sans y adhérer.

Mais il est temps d’en venir au contenu concret de l’attitude anticommuniste. Que disions-nous, en somme, depuis quelque dix ans ? Nous affirmions, en nous fondant sur l’examen critique des faits connus de tous :

1. que Staline était un fou cruel et rusé (le « Caligula du Kremlin », écrivaient Preuves et le BEIPI), un mégalomane en proie au délire de persécution, comme la plupart des chefs totalitaires ;

2. que la guerre contre Hitler (celle que les communistes qualifiaient au début d’« impérialiste », leur pacte avec l’Allemagne ayant permis de la déclencher) n’avait pas été gagnée grâce à Staline, au contraire, ni même grâce au marxisme-léninisme ;

3. que Staline glorifié, en gros et en détail, par tous les communistes du monde entier, en tant que responsable du mouvement de l’Histoire, était en réalité un faussaire de l’Histoire, qu’il faisait récrire à sa guise ;

4. que la destruction de millions de koulaks par Staline au nom du progrès, était aussi monstrueuse que celle de millions de juifs par Hitler au nom du racisme, et compromettait au surplus un idéal universel, ce que n’avait pas su faire Hitler ;

5. que les procès de Rajk, Kostov, Slanski, etc., menés au nom des mêmes doctrines et par les mêmes procédés délirants que ceux de Boukharine, Zinoviev et consorts, et que celui de Beria et de ses agents, prouvaient que les États communistes étaient gouvernés depuis trente ans soit (s’il fallait en croire Staline) par une majorité de traîtres et d’espions au service du capitalisme, soit (comme nous le [p. 10] pensions, et K. le confirme) par une minorité de scélérats, Staline en tête, dont la plupart des créatures sont encore au pouvoir en URSS ;

6. que les camps de travail forcé non seulement existaient bel et bien, mais qu’ils étaient peuplés de millions d’innocents, condamnés comme « ennemis du peuple » au nom des intérêts « historiques » du Parti ;

7. que la politique du Kremlin approuvée par tous les PC, loin de servir la paix, détruisait la confiance, provoquait des guerres, dites « locales », empêchait tout désarmement et retardait ainsi le progrès économique ;

8. que le niveau de vie des travailleurs, dans tous les pays communistes, restait très inférieur à ce qu’il était dans les pays capitalistes et socialistes, dont pourtant les régimes ne se justifiaient pas au seul nom de l’émancipation prolétarienne ; et que les conflits du travail, réglés chez nous par conventions bilatérales, étaient réglés à l’Est par les canons des tanks ;

9. que les intellectuels communistes d’Occident, simples valets de plume du PC, calomniaient et louaient sur ordre, stakhanovistes de la servilité ;

10. qu’enfin tout cela résultait normalement de la doctrine marxiste-léniniste, incarnée par Staline pendant trente ans ; la contre-épreuve d’un tel jugement étant fournie par les procommunistes eux-mêmes, qui justifiaient tout cela par le Diamat.

Parce que nous disions cela, les communistes nous accusaient de « mépriser l’homme », de vouloir l’injustice sociale, de servir un impérialisme, de favoriser le fascisme, etc. C’était conforme à leur doctrine et à leur discipline terroriste. Mais il était plus surprenant de voir les simples AAC et PPC (les anti-anti communistes et les pro-parti communiste) nous resservir les mêmes insultes, sous l’emballage peu trompeur de formules telles que « faire le jeu de… », « servir objectivement les intérêts de… », etc. Rien ni personne ne les obligeait, eux, à croire que nos dénonciations du communisme — stalinien durant toute cette période — étaient de « mauvaise foi », inventées, mensongères, calculées pour provoquer la guerre, payées par les Américains, etc. ; ni à l’écrire, s’ils ne le croyaient pas.

Que se passe-t-il aujourd’hui ? Quel est le « profond  changement » introduit dans la situation par le rapport K. et ses suites ?

Sur les points 1 à 8 de ma liste d’exemples, K. et les siens, pour l’essentiel, donnent raison aux anticommunistes. Sur le point 9, voir les révélations précises, ou confessions, de Pierre Hervé. Non seulement toutes ces choses ne sont plus niées (les camps, la folie de Staline, son incapacité militaire, sa politique « erronée », ses falsifications de l’Histoire, l’extorsion des aveux par la torture, les génocides en URSS, le niveau de vie inférieur des ouvriers russes, et la servilité des écrivains staliniens), mais encore toutes ces choses sont dénoncées par les chefs mêmes du communisme, comme autant de scandales ou de trahisons, en sorte que toutes les justifications qu’en donnaient nos intellectuels, acrobates de la dialectique, se trouvent balayées d’un seul coup, ridiculisées sans espoir, et ramenées à ce que nous disions qu’elles étaient en réalité : de pures et simples mystifications, au sens marxiste de l’expression.

Quant au point 10, qui résume tout, sa vérité résulte des points qui le précèdent, et sa confirmation héroïque et sanglante s’inscrit dans les émeutes ouvrières et dans la Résistance intellectuelle de l’Est.

 

Que vont dire, dans ces conditions, nos AAC ? Et que vont faire nos PPC ? Proclamer que nous avions raison ? S’excuser de leurs calomnies ? Se frapper la poitrine ? Avaler leur stylo ?

Rien de tout cela, jusqu’ici. Mais deux arguments misérables, au hasard d’une panique croissante.

Premier argument : Puisque tout ce que vous condamniez a été « supprimé » avec le stalinisme, vous n’avez plus de raisons de vous méfier de l’URSS.

Réponse : Tout n’est pas condamné, loin de là, et ce n’est point par hasard que ces « crimes » furent commis : ils étaient la praxis d’un système cohérent, comme le délire paranoïaque sait l’être. Rien ne prouve que les [p. 11] motifs justifiant toutes ces choses dans l’esprit des chefs russes et le vôtre aient changé. Répéter contre Staline et Beria ce qu’ils disaient contre Trotski, Kamenev ou Toukhatchevski, dans les mêmes termes, avec les mêmes sanctions, n’est pas sortir du stalinisme. Dénoncer la dictature d’un seul homme, au nom de la dictature d’un seul collège, n’est pas renier la dictature. Mitrailler dans les rues de Poznań les ouvriers qui souffrent de cette dictature, bien qu’elle soit en principe la leur, n’est pas revenir à la démocratie, même si l’on tire au nom du bien de ceux qu’on tue. Et, pour tout dire, recevoir l’ordre d’être libre, de telle manière prescrite et limitée, n’est pas encore se libérer en obéissant. Cela peut être aussi bien asservir davantage. Je reviendrai tout à l’heure sur ce point : c’est le nœud des sophismes de K.

Second argument : « La métamorphose qui porte les maîtres du Kremlin… à l’avant-garde de l’antistalinisme soumet les idéologues de ce que nous pourrions appeler l’anticommunisme vulgaire à une épreuve bien dure. » En effet, elle supprime « la base de leurs convictions et souvent aussi de leurs revenus » 51 .

Réponse : En ma qualité d’anticommuniste beaucoup moins distingué, sans doute, que M. Fejtö, et beaucoup moins subtil que ses amis d’Esprit, donc carrément « vulgaire », j’essaie de mesurer mon « épreuve bien dure ». Est-il vrai que l’antistalinisme tardivement proclamé par K. détruise la base de mes convictions ? J’ai cru voir, au contraire, qu’il la consolidait, en lui apportant une éclatante infirmation. Est-il vrai que le rapport de K. me rejette à la condition d’intellectuel en chômage ? Au pire, j’aurais encore ma conscience pour moi… Mais, à supposer qu’il soit vrai que l’existence du stalinisme soit la condition de mes revenus, j’ai dit plus haut les bonnes et solides raisons que j’aurais, dans ce cas, de rester optimiste.

M. Fejtö me dira qu’il ne me visait pas, qu’il s’étonne même que je me sois cru visé. On lui demandera des précisions, des noms. Visait-il donc Koestler, ou Souvarine, ou Silone, Spender, ou Milosz, ou Aron ? Non, bien sûr, vous n’y pensez pas. Les anticommunistes vulgaires seraient-ils donc ceux qui n’ont pas de nom ? Il faut pourtant bien qu’ils existent : où serait, sans eux, la bonne conscience des anticommunistes « distingués » ?

Je croyais, naïvement, que le rapport K. devait, en somme, et en quelque manière, gêner plutôt les staliniens et leurs alliés, AAC, PPC et consorts. Que sont-ils, en effet, et quelle tête peuvent-ils faire, au lendemain du XXᵉ congrès, s’ils sont honnêtes ?

 

Ils invoquaient le bien de la classe ouvrière. C’est au nom de cette cause unique qu’ils justifiaient l’URSS à tout coup. Justification erronée : les moyens employés par Staline, qui fut pendant tout le temps de notre débat l’incarnation incontestée du communisme, n’étaient pas ceux de la fin que Staline alléguait, ni dans le fait (comme nous le disions alors) ni même dans l’intention (comme K. l’affirme) ; ils étaient les moyens généraux de tout système totalitaire, ou les moyens particuliers d’un impérialisme national conduit par un paranoïaque.

Ils croyaient servir la justice et approuvaient régulièrement toute injustice, pour peu qu’elle fût commise au nom de l’URSS. Ils croyaient servir « le libre développement de tous » et justifiaient les camps de travail forcé, ou niaient leur existence, ou les deux, cela s’est vu.

Leurs mandarins disaient : « Taisons-nous sur les camps : nous ferions le jeu de l’Amérique capitaliste. » C’était faire simplement le jeu des camps. C’était faire le jeu de Staline, fauteur et pourvoyeur des camps. (Mais il n’y avait pas de camps !, criait Würmser. Si maintenant le Kremlin annonce qu’il les supprime, nous avions donc doublement tort : de les dire bien réels, puisqu’on va les vider, et de les dire mauvais, puisqu’ils étaient en URSS…)

Lorsqu’eut lieu le procès de Rajk, nous ne disions pas que cet homme était un innocent : il avait les mains rouges d’un agent de la Terreur. Mais nous disions que les chefs d’accusation produits par la « justice » au nom du « peuple » hongrois étaient proprement scandaleux, et visiblement fabriqués. Benda [p. 12] déclarait, au contraire : « Le malheur pour cette thèse est que les faits relevés contre les inculpés sont établis, bien autrement que par leurs aveux, par les témoignages les plus formels 52 . » Et Courtade, témoin du procès, osait écrire : « On cherche en vain sur ce visage une trace d’humanité 53 . » Rajk étant réhabilité par les porteurs actuels du « mouvement de l’Histoire », on aurait tort d’attendre aucun mea culpa des superstitieux de ce culte. Leur discipline exclut toute distinction morale entre la vérité et le mensonge. La bonne foi, c’est la foi du Parti. La mauvaise foi consiste à lui désobéir en vertu de convictions « abstraites » ou personnelles. Courtade était donc de bonne foi en ne trouvant pas une trace d’humanité sur le visage de Rajk vivant. Il est encore et toujours de bonne foi en retrouvant cette trace sur le cadavre du même Rajk réhabilité. N’a-t-il pas obéi dans les deux cas ? De quoi donc devrait-il s’excuser ?

Nos censeurs de l’anticommunisme n’ont pas tous atteint ce degré de pureté révolutionnaire. Demeurés à mi-chemin entre l’idée de bonne foi telle qu’un Sartre pouvait jadis la définir, et la discipline du PC, on conçoit le malaise qu’ils endurent. Il serait puéril et vain, malgré tant d’apparences, de leur dire aujourd’hui : « Reconnaissez vos torts. » Ils vivaient sur des mythes verbaux et littéraires d’une indéniable consistance psychologique. Ça ne se guérit pas en un jour. Tous leurs mots, groupes de mots, et tabous : révolution, contre-révolution, capitalisme, réaction, gauche et droite, stalinisme et fascisme, dictature, liberté formelle, mauvaise foi, volonté des masses, mouvement de l’histoire, etc., se tenaient entre eux dans leur mythologie, mais ne collaient plus à rien de réel et de vérifiable : « névrose constituée » du langage. Ils jugeaient honnêtement, sincèrement, je n’en doute pas, sur la foi d’un système d’étiquettes proposé par les communistes. La dialectique servait à corriger le contraste entre les étiquettes « de gauche » et les contenus. Elle commandait ainsi de se taire sur les camps, ou de les mettre au crédit de la « vraie » démocratie ; de qualifier de « fasciste » le goût de la liberté quand il dressait contre la dictature les ouvriers de Berlin-Est ou de Poznań ; d’approuver le nationalisme comme « complément » de l’internationalisme ; de voir dans Jaspers un nazi, dans Staline un penseur, et dans Stil quelque chose ; enfin de situer « à gauche » le despotisme russe, « à droite » l’esprit critique, le doute, la liberté, et de ne tenir pour vrai que ce qui était dit « de gauche » ; bref, dans tous ces exemples choisis à la volée, de vider le sens des mots ou de leur faire dire chaque fois le contraire de ce qui est, donc de mentir.

On se tromperait en croyant que j’instruis un procès : il s’agit simplement de poser un diagnostic. L’indignation morale reste sans prise sur des troubles de cette nature. Et, plutôt que de leur retourner tant d’insultes outrées dont on voit la fonction sans doute nécessaire dans leur cas, cherchons à comprendre pourquoi leur constante « mauvaise foi » ne mérite cependant pas le terme de « salauds » qu’ils prodiguent. On sentira bientôt que l’erreur qu’ils commettent, dans laquelle ils vivent, qu’ils existent, n’est pas de celles dont on peut se tirer par un raisonnement plus correct, ni par un supplément d’information ; et qu’elle exclut tout geste de fair-play à l’adresse d’adversaires intellectuels. Il s’agit d’une « erreur » si longuement constituée, cohérente et conditionnée, que seul un acte comparable à la conversion religieuse, seule une révolution — mais personnelle, intime — suffirait à les en libérer.

III. « Soyez libres ! »

En dissolvant le Kominform, au mois d’avril dernier, l’URSS entendait manifester sa volonté d’accorder leur autonomie aux partis communistes de l’Ouest. Ces derniers n’en demandaient pas tant. L’ordre de Moscou : « Soyez libres ! », les a jetés dans un désarroi que le rapport de K. porte à son comble. « L’émotion légitime » qu’ils évoquent à ce propos n’est qu’un bien pâle reflet de la difficulté où les met l’injonction du nouvel anti-pape.

[p. 13] Porter au crédit de la tyrannie soviétique un règlement de comptes entre le tyran défunt et ses successeurs ; attribuer du jour au lendemain tout le mal qui s’est fait sous Staline à un « culte de l’homme » qu’on se bornait à nier, mais qu’il faut à présent renier 54  ; déclarer du jour au lendemain que le mouvement de l’Histoire oblige à changer le signe d’un acte sur deux du Despote, par suite à justifier Tito, mais non Trotski, Rajk et Kostov, mais pas encore Slansky, cela fait partie des exercices courants d’assouplissement de l’échine, on en a vu bien d’autres. Plus ennuyeux, déjà, ce procédé de K. invoquant la terreur qui régnait au Kremlin — mais non pas à Paris ni à Rome, que l’on sache — pour s’excuser de n’avoir vraiment pas pu crier au fou du vivant de Staline… Ainsi K. bat sa coulpe sur les joues de Thorez, de Duclos et de Togliatti. Le bon vieux drill fait place à la brimade directe, mais on laisse aux victimes le droit de se plaindre un peu, c’est nouveau, c’est la mode à Moscou… (Togliatti a saisi l’occasion, mais Thorez est encore perplexe.) Où les choses se gâtent pour de bon, c’est quand on reçoit, en plus, l’ordre d’être autonome ! car tout change aussitôt, du seul fait que la question n’est plus simplement d’obéir, mais de savoir comment obéir !

Logiquement, le problème est insoluble. Soit qu’on accepte l’ordre ou qu’on le refuse, on ne peut pas devenir libre au commandement.

Supposez que l’on obéisse. On s’efforce anxieusement de se montrer libre. Mais c’est perdu d’avance : la liberté que l’on feint n’est qu’une minable comédie, illustrant d’une manière touchante ou hypocrite l’ardeur qu’on met à plaire au Maître indiscuté.

Supposez que l’on refuse d’obéir. On ne se libère pas pour autant. On affirme, en effet, un besoin d’esclavage qui transcende l’obéissance technique, et ne peut récuser qu’un seul ordre : celui de ne plus obéir.

Le mouvement de l’Histoire, espiègle pour une fois, veut que nos deux grands PC soient contraints d’illustrer chacun l’une de ces deux hypothèses. Togliatti décide d’obéir et, pour bien nous montrer qu’il a compris les ordres, risque une critique prudente d’un argument de K. (Ce dernier s’en déclare enchanté : « J’étais sûr de mon vieux Togliatti ») 55 . Mais Thorez, Fils du Peuple, s’accroche au Père des Peuples : il n’a pas liquidé ses complexes. Sa « rare capacité d’adaptation », pourtant louée par Sartre, soudain semble en défaut. Certes, son refus tacite de « déstaliniser » peut prendre aux yeux de certains un air d’indépendance : ne serait-ce pas le seul moyen « concret » d’obtempérer à l’ordre humoristique des joyeux Butors du Kremlin : « Désormais, chaque PC volera de nos propres ailes » ? Non, car l’ordre voulait qu’on se déclare autonome en reniant le nom de Staline, mais qu’on se montre obéissant, d’une manière spontanée, aux plans remodelés de Moscou.

On ne sort pas d’un tel embarras. Le décrire n’est déjà pas facile… Mais une fable simplette va nous y aider peut-être.

Soit un Chef absolu qui ordonne à ses sujets de se peindre le visage en rouge. Cela dure des années, sans problèmes : on se borne à liquider ceux qui refusent de se peindre. Mais voici que le même Chef, un beau jour, s’avise de déclarer aux mêmes sujets : « À partir de demain, je l’ordonne, soyez libres ! Peignez-vous comme il vous plaira et cessez d’obéir comme des brutes ! » Aussitôt la panique se répand dans les cœurs. L’opinion publique, engourdie, hésite à trahir son réveil, dans sa crainte d’un nouveau coup de matraque. Chacun donc, sans trop réfléchir, essaie comme il peut de s’en tirer. La plupart se peignent en vert, mais plusieurs en violet ou en rose. Quelques-uns restent rouges, et l’on peut se demander s’ils n’ont rien trouvé de mieux, ou s’ils tentent de prévenir les vœux secrets du Chef qui les met à l’épreuve. Cependant, deux ou trois se débarbouillent la figure et décident de quitter le pays.

La question qui se pose est celle-ci : les [p. 14] sujets n’ont-ils fait qu’obéir une fois de plus — ou sont-ils enfin devenus libres ?

Réponse : Il faut se laver, si l’on veut être libre. Refuser toute espèce de couleur. Telle est la seule révolution qui compte, la seule qui ne conduise pas, inévitablement, à plus de tyrannie qu’avant. Comprenez qu’il n’est pas d’autre voie, et que vous ne serez jamais libres à moindre prix.

 

D’autres difficultés créées ou révélées dans l’univers du communisme soviétique et mondial par la Turbulence que l’on sait seront ici brièvement indiquées : elles présentent le même caractère de sophisme concret, sans issue, conduisant à l’idée de rupture nécessaire.

Comment dire la vérité dans le monde communiste ? — Le problème est nettement posé par le rapport K. et ses suites. Jusqu’à la veille du rapport, en effet, dire que Staline était le génial Père des Peuples était « vrai » au nom de l’Histoire, s’exprimant par la bouche du Parti. Mais dire que le despote était fou, en se fondant sur l’observation, c’était « faux » parce que cela desservait le Parti. K. nous dit aujourd’hui que le despote était fou. Il dit vrai (selon l’observation), mais au nom de ce qui sert le Parti. Que la « vérité du Kremlin », adoptée par tous les PC, coïncide actuellement avec le vrai tout court, voilà qui est loin de prouver que K. et les PC aient rejoint le parti de la vérité. Cela prouve au contraire qu’ils persistent dans leur erreur fondamentale, qui est de croire que la vérité doit être dictée, non cherchée, et dépend de l’intérêt du Parti, non de l’examen libre des faits. Cette vérité qu’ils disent maintenant par ordre, et que nous disions par conviction, c’est la même et ce n’est pas la même. Ils la disent comme ils la niaient : parce qu’ils croient que cela sert leurs intérêts. Ils réussissent ce tour de force « dialectique » de mentir en disant le vrai, ou de dire le vrai comme on ment, avec le même accent et pour les mêmes motifs. Que dis-je ! les Thorez, les Duclos, rédigeant leurs résolutions, ils m’ont l’air encore plus menteurs en critiquant Staline par ordre, qu’en le traitant de génial bienfaiteur des prolétaires du monde entier.

On dira que cette morale formelle n’a pas d’importance politique. Il est vrai, mais nous sommes dans une ère scientifique. Ou, plus exactement, technique. Le mensonge y devient erreur, et l’erreur y est frappée de sanctions immédiates, qui ne sont point morales, mais physiques. On ne fait pas de découvertes à coups de mensonges, mais à force de calculs exacts et de vérifications critiques. (La dialectique marxiste, en sciences, n’a produit que des pannes, et Lyssenko). Un monde tel qu’on ne peut plus y dire la vérité, n’est pas seulement répréhensible et rétrograde, mais inapte à durer dans notre âge.

L’infaillibilité du Parti de Lénine. — Elle résultait de la triple identification des chefs soviétiques avec le Parti, du Parti avec le Prolétariat, et de celui-ci avec le mouvement de l’Histoire, qui, par définition, ne peut se tromper, puisque c’est lui qui détermine la « vérité ». Le rapport K. remet tout en question. En effet, regretter, comme le font nos PC, que la presse bourgeoise ait seule publié le Rapport, c’est dire, en d’autres termes : le Parti de Lénine (dont on souligne encore « l’autorité dans le mouvement ouvrier international ») a toujours et nécessairement raison, qu’il soit incarné par Staline comme hier, ou par K. et son groupe comme aujourd’hui, sauf qu’on reconnaît « spontanément » qu’à partir d’aujourd’hui Staline se trompait hier, en même temps qu’on suggère que K. peut se tromper. Entre les deux, où se place l’infaillibilité ? Qui, désormais, en sera le vrai porteur ? Faudra-t-il dissocier les chefs et le Parti, sacrifier les premiers pour garder pur le second ? Ou dissocier le Parti et le Prolétariat ? (On recule encore devant le troisième blasphème…). Car l’erreur a bien dû se glisser quelque part ; elle est là et on l’a reconnue ; et pourtant, il s’agit de limiter les dégâts… Mais que devient alors la fameuse cohérence léniniste et monolithique de tous les échelons du système ? K., hier encore, la proclamait vitale. Insoluble problème, et les risques sont graves. Car ou bien tout se défait ; ou les « crimes de Staline » apparaissent comme le fait du système tout entier.

Une analyse marxiste des crimes de Staline est-elle possible ? — Répudier, comme le font nos PC, les « actes d’arbitraire reprochés à Staline », ce n’est pas encore expliquer ni pourquoi ni comment il a pu les commettre. [p. 15] K. déclare que le despote agissait à l’encontre des intérêts prolétariens. Mais il omet de nous dire au nom de quelle classe (ou de quelle puissance en tenant lieu) cette trahison aurait été commise. Omission stupéfiante de la part d’un marxiste pour qui toute déviation, opposition ou trahison, ne saurait être motivée que par les intérêts d’une classe bien définie. Ce n’est pourtant pas l’individu, on le sait, qui fait l’Histoire. En voici un, pourtant, qui l’a mal faite. C’est donc qu’il faisait le jeu d’une force bien réelle, comme par exemple la nouvelle classe des bureaucrates ? Mais K. et ses amis sont aujourd’hui ses chefs. Au surplus, chacun sait que les classes ont été abolies en URSS.

Lorsque le PC français réclame imprudemment « une analyse marxiste approfondie » de ces faits, prévoit-il l’éventualité d’une démonstration par l’absurde ? Car une telle analyse, si elle reste orthodoxe, devrait montrer soit que Staline n’a jamais rien fait par lui-même — ce qui aurait pour effet de le réhabiliter, mais d’incriminer tout le système — soit que la méthode elle-même ne vaut rien dans ce cas ; mais alors à quel saint se vouer ?

 

Les difficultés singulières dont on vient de relever quelques exemples sont sans précédent, semble-t-il, dans l’histoire des mouvements politiques, mais non pas dans l’histoire des Églises. Elles font voir à quel point le PC se distingue de tout autre parti totalitaire, limité à une seule nation et privé de doctrine universelle ; mais elles montrent aussi que « l’univers communiste » est le lieu des contradictions insurmontables, non seulement en logique (on l’a vu), mais peut-être aussi en pratique.

La crise est telle, au moment où j’écris (fin juin 1956), qu’on ne saurait plus refuser sans examen l’hypothèse d’une dislocation de cet « univers communiste ». Pour prendre un exemple précis : on peut imaginer que les PC étrangers, faute d’une rapide reprise en main, se détachent bel et bien du Kremlin, nolens volens, un jour ou l’autre, après bien des à-coups imprévus. Or, une reprise en main ne pourrait guère s’opérer que dans le style que le Kremlin vient de condamner, et, s’il l’a condamné, c’est qu’il y était forcé. La dialectique, encore un coup, arrangerait cela au besoin. Mais est-il sûr que le Kremlin souhaite vraiment retenir ses PC étrangers ? Tout indique, au contraire, qu’il les pousse prudemment vers un statut d’églises autocéphales, conforme aux traditions de l’Orthodoxie.

Imaginons encore un peu plus loin. Une fois détachés de Moscou, les PC perdraient rapidement le prestige qu’ils tiraient de leur étroite dépendance envers un Parti au pouvoir, de leur appartenance bien visible et tangible à une Église monolithique, enfin de leur connivence active avec la Terreur même régnant à l’Est, et dont on sait que la fascination leur a valu tant d’adhésions à l’Ouest. Pour l’URSS, la perte ne serait pas moins grave, car l’URSS sans ses partis ne serait plus que la Russie. Aussitôt, son impérialisme, dépouillé de ses prétextes religieux (qu’on appelle idéologiques), démasquerait son vrai visage nationaliste et stalinien. Mais est-il sûr, ici encore, que l’équipe du Kremlin ne désire pas justement liquider cet impérialisme ? Supposez qu’elle estime qu’il lui coûte davantage qu’il ne peut encore rapporter, ayant fait son plein vers l’Europe, tandis qu’il est barré par la Chine en Asie ? Supposez, au surplus, qu’elle se soit avisée que la condition prolétarienne en Occident ne sera pas supprimée par des complots marxistes, mais plutôt par l’automation ? Moscou pourrait demeurer La Mecque des communistes, mais deviendrait avant tout la capitale d’un État désireux de se stabiliser, d’élever son niveau de vie, de rattraper l’Amérique et de faire du commerce comme les autres. Un tel État tendrait à se débarrasser des entraves dogmatiques et de ceux qui les vénèrent… À supposer que l’arrière-pensée d’un K. soit quelque chose qui ressemble à ce qu’on pourrait appeler « le dépassement du communisme dans un seul pays », agirait-il en fait autrement qu’il n’agit, bien que disant, pour quelque temps encore, ce qu’il faut bien qu’il dise, donc ce qu’il dit ?

Un jour viendra, sans doute, où l’on s’apercevra que l’adjectif « communiste », en URSS, ne signifie plus autre chose que bon ouvrier, bon soldat, bon gratte-papier, bon élève, ou bon Russe. Ce jour-là, le mythe [p. 16] bolcheviste sera vraiment « dépassé par l’Histoire », — comme le sont dès maintenant ceux qui s’accrochent encore à l’utopie marxiste, plus lente que la technique…

Mais laissons ces rêveries, proposées au dédain des experts unanimes des deux camps. Je m’étais un peu moqué de leur propension à anticiper l’avenir…

Ceterum censeo…

Une seule chose est certaine : les échanges de personnes, d’idées, d’informations et de produits se multiplient déjà et ne s’arrêteront plus. Qu’adviendra-t-il de ces échanges d’idées, si les Russes, qui se forment aux sciences, croient de moins en moins au Diamat, dans le même temps que les Européens, formés aux lettres d’aujourd’hui, croient de moins en moins à ce qu’ils sont ? Les premiers quêtant les secrets d’une liberté que les seconds renient ? Ceci me rappelle un embarras de logique diaboliquement imaginé par l’innocent Lewis Carroll, dont l’humour consistait à tout prendre à la lettre. A et B, tous deux hommes politiques, se rencontrent au club pour un échange d’idées. Au terme de la discussion, A se trouve avoir convaincu B, tandis que B a convaincu A. Le moment délicat se présente à mi-chemin : A (ou B) à moitié convaincu, que peut-il opposer encore à l’adversaire qui le fasse basculer dans le camp que lui-même quitte ?

Voilà le danger. Mais il n’est pas fatal que l’Occident libre y succombe.

À de libres échanges, qu’avons-nous à gagner ? Peu de choses sur le plan des idées, vraiment rien regardant les méthodes spirituelles 56 . Nous pouvons apporter aux Soviétiques le sens du doute, sans lequel il n’est point de foi digne de ce nom. Nous pouvons les convaincre aussi que l’amour de la liberté n’est pas un cliché de banquet, une philosophie de requin, mais le secret de toute création. Au total, le gagnant serait la paix, pour l’ensemble d’un Occident auquel l’URSS, par là même, se verrait intégrée. Encore faut-il vouloir une paix vraiment vivante, j’entends une paix qui ne résulte pas du contact de deux apathies et de l’échange de deux démissions.

Le dialogue désormais engagé ne sera fécond et profitable à tous les deux que si l’un au moins des partenaires détient le secret de la générosité, qui n’est rien d’autre que la force, la vraie force, celle qui naît de la confiance en ce que l’on croit.

J’en conclus qu’il faut faire l’Europe. Nous rendre assez forts pour donner, pour mieux vivre et pour rayonner. Que cela soit attendu par les meilleurs à l’Est, nous le savons désormais, voilà qui oblige. On nous met au défi de donner un peu plus que nous ne possédons ? Il nous faudra donc le créer.