(1979) Rapport au peuple européen sur l’état de l’union de l’Europe « VI. L’Europe et le tiers monde » pp. 149-157
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VI.

L’Europe et le tiers monde

1.

État des problèmes

La civilisation qui s’est développée et que les Européens — découvreurs, missionnaires et commerçants puis colonisateurs  — ont exportée dans les Amériques, en Asie et en Afrique y a produit au xxe siècle une série de phénomènes indicateurs d’une évolution beaucoup trop rapide pour n’être pas inquiétante, en dépit de tout ce qu’elle représente de « progressiste » en termes occidentaux :

une croissance démographique d’allure explosive, dont les principaux facteurs actuellement connus sont la diminution de la mortalité infantile, l’élimination des grandes épidémies et la réduction des maladies infectieuses, grâce à la médecine et à la pharmacopée occidentales ;

— au contact de la civilisation européenne à travers les écoles et les administrations coloniales, [p. 150] la découverte des machines et des techniques, les voyages et la TV, un désir généralisé d’imiter les modes de vie occidentaux sans distinguer mieux que nous entre leurs avantages et leurs nuisances ;

— en même temps, une volonté de copier les modèles politiques et les objectifs économiques des États  colonisateurs , tout en croyant de la sorte se libérer et affirmer son indépendance.

C’est ainsi qu’ont été créés dès la fin de la Seconde Guerre mondiale quelque 80 États-nations de toutes tailles, succédant aux anciennes colonies européennes en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, en Afrique. Parmi eux les régimes absolutistes et les dictatures militaires sont la règle, les démocraties l’exception.

L’« idéal » de développement industriel a été adopté par ces États neufs avec encore moins de précautions et de sens critique — si possible — que les Occidentaux n’en avaient jamais montré à son égard.

D’où la convergence remarquable entre le désir de développement industriel affirmé comme besoin fondamental et prioritaire de leur peuple par les dirigeants des nouveaux États ; et le désir proclamé par les États occidentaux d’aider ce développement par tous les moyens qu’indique la charité bien ordonnée : celle qui commence par soi-même. Pour le tiers monde, l’Occident représente la maîtrise des méthodes scientifico-techniques grâce auxquelles le [p. 151] pétrole, par exemple, qui n’était rien sous le sol des déserts, est devenu la richesse fabuleuse des Arabes et le liquide vital de l’industrie occidentale. Des transmutations analogues ont produit de l’or à partir du cuivre ou de l’uranium, du bois, des peaux de phoque, ou même de la main-d’œuvre à bon marché, qui permet aux multinationales européennes, exportatrices de technologies, de faire des bénéfices très supérieurs à ce que coûte aux contribuables européens le chômage qui en résulte chez eux.

Telles étant les données principales du problème des relations contre l’Europe et le tiers monde, quel peut être l’avenir du Développement auquel ils sont autant l’un que l’autre et dans tous les sens du terme intéressés ?

2.

La crise mondialisée

À partir de la « crise du pétrole » suivant de peu la guerre du Kippour à l’automne 1973, certains des conflits latents dans la situation qu’on vient de décrire se sont déclarés d’une manière dramatique.

II est apparu tout d’abord que l’exploitation accélérée des ressources non renouvelables du tiers monde (hydrocarbures et minerais) laissait déjà prévoir leur épuisement dans des délais relativement rapprochés, frustrant non seulement les générations à venir en Occident, mais le tiers monde dans son [p. 152] ensemble ; des professeurs du très célèbre Massachusetts Institute of Technology lui démontraient en effet qu’il devait renoncer à tout espoir de rejoindre jamais le niveau de vie actuel des pays occidentaux : il n’y avait simplement pas assez de pétrole, d’acier, d’aluminium et de cuivre sur toute la Terre pour fabriquer la quantité d’autos, d’avions, de téléphones et de matières plastiques nécessaires pour un tel « développement ».

Il est apparu ensuite que les « victoires » remportées par les pesticides fabriqués en Europe déclenchaient en réalité dans le tiers monde des cascades de nuisances, voire de désastres. Ainsi du DDT employé contre la malaria. « À Ceylan, dans les années 50, la campagne d’assainissement est massive ; la mouche propagatrice meurt, les autres insectes aussi ; faute d’insectes, les geckos dépérissent, faute de geckos les chats émigrent, faute de chats les rats pullulent, ne mourant plus que de faim et d’entassement ; dès lors les parasites du rat, vecteurs de peste, sautent sur les hommes, lesquels recourent à la mort-aux-rats, de sorte que la peste progresse mieux encore. Il faut parachuter sur l’île, en toute hâte, des milliers de chats qui rétablissent l’équilibre. » 38

L’histoire du barrage d’Assouan n’est pas moins exemplaire : URSS et USA rivalisent pour « aider » [p. 153] l’Égypte à se doter d’une source d’énergie industrielle dont ce pays agricole n’avait pas jusqu’alors éprouvé le besoin. Le barrage est construit. Il interrompt les cycles d’inondation de la vallée du Nil, qui étaient la source quadrimillénaire de ses richesses. Il donne beaucoup moins d’énergie que prévu, à cause de l’évaporation des eaux retenues en amont. Il provoque la formation en aval de lagunes où se développe la bilharziose, grave maladie infectieuse qui affecte les paysans et les pêcheurs. Enfin, il détruit la faune du delta et de toute la Méditerranée orientale dont il ruine les pêcheries. Une catastrophe nationale.

Les monocultures imposées à nombre d’États du tiers monde par leurs anciens  colonisateurs les rendent excessivement vulnérables aux effets des crises économiques et monétaires en Europe, outre qu’elles éliminent les cultures traditionnelles et les procédés agricoles indigènes, toujours mieux adaptés à la nature des sols et au climat.

Mais, dira-t-on, les « aides techniques » apportées par la civilisation occidentale ont tout de même permis, ou vont permettre de surmonter les antiques fatalités de la misère des masses et des famines périodiques dont chacun sait qu’elles accablaient depuis des siècles les populations des Indes, de la Chine, de l’Afrique…

Soyons sérieux : c’est le contraire qui est en train de devenir vrai. La conjonction de l’explosion démographique, de la rupture des équilibres habitués, de la [p. 154] destruction des forêts, du labourage trop profond, des monocultures et de la mécanisation est en train de produire et va produire dans, le Sahel, au Biafra, au Bangladesh, en Chine, en URSS bientôt, des famines comme l’humanité n’en avait jamais connu, et dont la cause générale n’est autre que le « Progrès » imposé par les Occidentaux puis par leurs successeurs au pouvoir dans le tiers monde.

D’une manière générale, il devient patent que l’influence et l’action des grandes sociétés européennes, prenant la relève des États colonisés, agissent dans le sens d’une destruction des équilibres religieux, coutumiers et culturels qui assuraient bon an mal an la vie sociale dans ces pays.

Un chiffre, un seul, en dira long sur la dégradation morale qu’inflige au tiers monde le Progrès : depuis la fin de la dernière guerre, le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) a réussi à visiter dans le tiers monde 300 000 prisonniers politiques, ce qui implique, si l’on connaît les obstacles partout opposés par les Pouvoirs à ces visites, un total de tortures quotidiennes qui n’est pas loin de l’ordre de grandeur du Goulag.

Si l’on maintient qu’en dépit de ces « bavures », l’aide occidentale au tiers monde est une contribution « sérieuse », c’est-à-dire économique, financière, technologique, chiffrable, nous rappellerons la démonstration, faite par les agences les plus officielles, que 80 % des sommes allouées à l’aide du [p. 155] tiers monde sont dépensées dans le pays donateur, pour fabriquer ce qu’il va « donner ».

Tout cela charge l’Europe d’abord, d’où tout est né, d’une responsabilité à l’égard du tiers monde non seulement matérielle, économique, mais surtout culturelle, car tout vient de là : la crise comme sa possible solution.

3.

Pas d’entente féconde avec le tiers monde sans une union préalable entre les Européens

Il n’est question, dans le monde intellectuel comme dans le monde politico-affairiste, que d’un Nouvel ordre économique international. Cinq ou six modèles déjà nous en ont été proposés.

Nous procéderons ici par élimination.

Les écologistes, les régionalistes et les fédéralistes européens rejettent tous les notions de productivité sans freins sociaux ni culturels ; de rentabilité qui stupidement ignore les coûts humains, sociaux et naturels ; de potentiel de défense qui ne veut compter qu’en mégatonnes d’explosifs, non pas en volonté d’autonomie des groupes, des communautés, des régions, des nations.

Ils rejettent les présupposés de tout modèle occidental [p. 156] dix-neuvièmiste, impliquant la substitution de l’État à l’exercice des responsabilités civiques, seuls gages des libertés personnelles.

Ils rejettent les présupposés du gaspillage obligé (projection des années folles d’avant 73) et de la consommation d’énergie doublant tous les dix ans. Ils ne veulent pas d’un modèle occidental s’imposant au monde par la logique inexorable de la croissance industrielle illimitée (c’est utopique au mauvais sens du terme). Ils veulent au contraire une société mondiale où la différence soit non seulement reconnue mais cultivée. Ils demandent la liberté des personnes et des communautés, l’une gageant l’autre.

Ils savent au surplus que l’homme ne peut être libre que là où il est responsable ; et qu’il ne sera jamais responsable dans les villes énormes et les collectivités gigantesques. Ils veulent donc de petites unités sociales, économiques, civiques. Ils veulent des Régions, non des Nations. Des communautés où la voix d’un homme puisse porter de telle manière que l’on puisse lui répondre, dialoguer ; ce que l’on ne peut faire avec les TV d’État, qui parlent à sens unique à des gens passifs, c’est-à-dire irresponsables au sens étymologique du mot : « incapables de réponse ».

Ceux qui ont entrepris de créer l’Europe unie pensent que le modèle occidental qui règne aujourd’hui sur toute la Terre, et qui vise à la Puissance, ne peut conduire qu’au désastre. Il doit être remplacé par un modèle qui vise à la Liberté. Seule la [p. 157] réalisation de cet autre modèle de l’Europe sera capable de libérer nos contemporains de la fascination qu’exerce sur eux le modèle de la Puissance.

Rien ne servirait de proposer (ou pire : de chercher à imposer) un quelconque NOI (Nouvel ordre international), voire un plan Marshall européen pour le tiers monde (grande idée !), s’il n’existait pas d’exemple d’un ordre social solidaire, coopératif et libertaire réalisé quelque part sur la terre, de nos jours, et de préférence en Europe.

Albert Schweitzer disait :

L’exemple n’est pas le meilleur moyen d’agir sur autrui. C’est le seul.

L’avenir d’un ordre solidaire global, qui est la seule solution au désastre économique et à la guerre nucléaire, se trouve lié à l’avenir d’une fédération réussie de l’Europe occidentale.