(1947) Vivre en Amérique « Avertissement » pp. 7-9
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Avertissement

Je ne pensais pas écrire sur l’Amérique, parce que j’y avais vécu cinq ans — et l’on sait bien qu’il faut un séjour de trois semaines ou toute une vie pour oser parler d’un pays — quand Gérard Boutelleau, de passage à New York, me demanda quelques articles pour un hebdomadaire français.

L’Amérique est indescriptible. On peut en prendre mille instantanés sur la côte de l’Atlantique, puis se transporter dans le Middle West et répéter l’opération entre Saint-Louis et Chicago, continuer dans les déserts rutilants de l’Arizona, visiter quelques stars à Hollywood, les alpes de l’État de Washington à l’extrême nord, voler au sud vers le Nouveau Mexique et la Louisiane, remonter vers Miami, les Carolines, la Virginie et Washington… Quand on revient à New York tout est changé. Il n’y a plus qu’à recommencer. Et trop de faits collectionnés alourdissent [p. 8] l’imagination. Et comment tirer le portrait d’un sujet qui bouge tout le temps ? Mais j’aime les jeux.

Ce petit jeu de société mondiale qu’est la comparaison  des peuples, deux à deux, voilà qui serait, me dis-je, un thème possible. Jeu moins frivole d’ailleurs qu’il n’y paraît, car l’une des grandes questions du siècle est sans doute celle de ne point laisser nos moyens matériels de transport distancer la conscience humaine, trop étroitement liée aux cadres nationaux.

On m’écrivait aussi de France, qu’un très grand nombre de Français, généralement peu renseignés, désiraient quitter leur pays et s’établir en Amérique. Le jeu de comparer les deux nations, décidément, devenait sérieux : dans la situation qu’on me peignait, mes articles risquaient d’incliner quelques décisions graves — s’en aller ou rester…

Telle, est l’origine de, ce recueil 1 .

Je ne prétends donc pas un instant peindre un tableau complet de l’Amérique. La table des matières non traitées dans le volume tiendrait plus de place que celle qui le termine. Mes articles n’ont d’autre unité que l’effort de  comparaison que je viens de dire, [p. 9] et je vous laisse juge des résultats. Honnêtement, j’ignore si mon livre est au total plus favorable à l’un des continents qu’à l’autre. La réponse théorique dépend des goûts, et la réponse pratique, des vocations. J’ai choisi pour ma part d’être agent de liaison, Européen quoi qu’il m’arrive, et persuadé que l’amitié des deux nations doit se nouer dans l’échange de leurs vérités, après tant de caricatures.