(1969) La Revue de Paris, articles (1937–1969) « L’Europe et sa culture (novembre 1950) » pp. 79-90
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L’Europe et sa culture (novembre 1950) f

Ce titre appelle deux séries d’objections, les unes portant sur le mot Europe, les autres sur le mot culture ; et ce n’est pas tout : les mots « et sa », qui les unissent, ne vont pas de soi, dira-t-on…

Certes, on peut ergoter à l’infini sur les termes d’Europe et de culture. Où commencent, où finissent ces deux réalités ? À la fois dans l’espace et dans le temps, elles sont mouvantes et complexes. (Ce qui peut signifier d’ailleurs qu’elles sont vivantes.) Elles apparaissent en partie problématiques, en partie définies par des caractères permanents. Elles apparaissent, surtout, liées de telle manière que l’on ne peut définir l’une sans supposer l’existence de l’autre.

Le premier caractère permanent de l’Europe est de nature géographique : l’Europe est une presqu’île de l’Asie. Second caractère permanent : elle est nettement divisée en compartiments  par des chaînes de montagnes et des fleuves, nettement délimitée de trois côtés par les mers et par l’Océan. Elle rappelle une Grèce agrandie. Mais voici le caractère problématique de cette presqu’île : de même que la Grèce n’a pas de frontière bien marquée vers le Nord, l’Europe s’ouvre vers l’Est par des plaines indéfinies. Ce n’est pas un fait géographique qui marque ses limites vers l’Asie, mais seulement un fait historique, un rapport de forces humaines. La frontière de l’Est sera donc toujours mouvante. Et c’est dans l’affrontement perpétuel avec l’Asie, dans l’effort pour s’en distinguer, pour résister à la réabsorption dans la grande mère, que la petite Europe, au cours des siècles, a pris conscience d’elle-même et de son unité. Marathon, Salamine, la défense du limes romain, les champs Catalauniques, les croisades, Nicopolis, Lépante… Noms prestigieux ! Aujourd’hui, la guerre froide, le rideau de fer. Relevons que les poussées de l’Asie par l’Est ont été suivies généralement de périodes sombres, d’épuisement ou de destruction, tandis que les poussées [p. 80] venues du Proche-Orient par la Méditerranée, l’Italie ou l’Afrique ont été assimilées et ont fécondé nos civilisations.

Au fait géographique de la division de l’Europe en  compartiments relativement isolés, il faut rattacher les diversités nationales, dont nous avons tiré si grand parti avant que le phénomène de l’étatisme ne les sclérose et ne les rende névrotiques ou même criminelles. Enfin, au fait géographique du découpage des côtes par plusieurs mers, il faut rattacher les approches différentes du monde par les Espagnols et Portugais, les Scandinaves, les Anglais, les Hollandais, les Français, et les diverses formes qu’a revêtues l’impérialisme européen au cours des âges.

La part des déterminations physiques ainsi marquée, nous nous trouvons devant une question nue et simple, sur laquelle notre génération doit concentrer sa réflexion vitale. C’est un fait que la péninsule Europe ne représente qu’à peine 5 % des terres de la planète. D’où vient alors qu’elle ait dominé le monde entier pendant des siècles ?

À l’origine de toute espèce de dynamisme, il y a une tension. À l’origine de la puissance européenne, cas tout à fait exceptionnel de dynamisme collectif, quelles tensions également exceptionnelles pouvons-nous distinguer ?

Il serait superflu de chercher ici autre chose que ce que tout le monde sait : la tension fondamentale du monde occidental est, à l’origine, ternaire et non pas bipolaire, de même que la théologie de l’Occident n’est pas dualiste, mais trinitaire. Et de fait, l’Europe n’a pas pris naissance dans le conflit entre l’Est et l’Ouest, conflit qui lui a seulement donné conscience d’elle-même une fois qu’elle existait déjà, mais bien dans le complexe de tensions entrecroisées dont les trois pôles peuvent être appelés symboliquement Athènes, Rome et Jérusalem.

Athènes, c’est la découverte de l’individu, de l’homme distingué du troupeau, et prenant mesure de lui-même par une rupture libératrice, mais aussi profanatrice, avec le sacré.

Rome, c’est la création du citoyen, c’est-à-dire de l’individu réintégré dans une collectivité d’un nouveau genre, la civitas fondée non plus sur le sacré, mais sur la loi et le contrat.

Jérusalem enfin, c’est la révélation de la personne, c’est-à-dire de la vocation transcendante et inconditionnelle qui vient donner à chaque humain, indépendamment de toute qualité individuelle, de toute classification légale dans la cité, donc de tout rapport de forces, une valeur absolue, non mesurable.

À partir de ces trois pôles, il est possible d’interpréter les principales structures dynamiques de l’Occident, les conflits fondamentaux qui les sous-tendent et les grandes doctrines de l’homme et de la société qui se sont dégagées peu à peu de ce complexe, d’une manière comparable à celle dont les grandes hérésies se sont définies à partir de la doctrine trinitaire. Après vingt siècles de combinaisons et d’analyse, Athènes, [p. 81] Rome, et Jérusalem, cela s’appelle aujourd’hui l’individualisme, le collectivisme et le personnalisme.

La lutte que se livrent actuellement ces trois attitudes humaines dans le monde, dans la société et jusque dans nos vies privées, cette lutte est si violente et douloureuse, si concrète qu’on se voit dispensé de toute autre considération philosophique ou historique tendant à prouver qu’entre Athènes, Rome et Jérusalem, il y avait, dès le départ, un drame, ou plutôt trois drames entrecroisés, et leurs combinaisons, et leurs permutations. Dans ce complexe de drames, constitutif de l’Occident, nous trouvons le grand secret de l’homme européen : c’est un homme dialectique, dialogique, ne pouvant espérer d’atteindre à l’équilibre qu’au prix des synthèses les plus difficiles, n’y parvenant que bien rarement, obligé de redresser ses déviations sans cesse renaissantes par des réactions toujours renouvelées, un homme donc condamné au choix perpétuel, et donc à la prise de conscience, et donc d’abord à la mise en question de tous les résultats et de toutes les valeurs. Or ce sont là les conditions par excellence qui provoquent à la création.

Voilà pourquoi cet homme européen s’est révélé, au cours du dernier millénaire, plus créateur qu’aucune espèce d’autre homme produite par les familles connues de la planète. Il ne pouvait faire autrement.

Je parle des derniers mille ans. Mais comment expliquer que l’homme du ive siècle, par exemple, en qui s’était déjà formée la synthèse hautement instable et créatrice d’Athènes, de Rome et de Jérusalem, n’ait cependant pas présenté certains des caractères les plus marquants de l’homme du xixe ou du xxe siècle ? Cela ne prouve-t-il pas que j’aurais oublié quelques éléments décisifs, qui ne sont nés ni d’Athènes, ni de Rome, ni de Jérusalem, ni de leurs combinaisons ?

Il y a d’abord le temps. Un dialogue prend du temps. Le temps de contredire, puis parfois de comprendre, de faire des expériences et d’en tirer les conclusions. Au cours des temps, mille vérités et mille erreurs, nées de nos trois éléments fondamentaux, se sont nouées, combinées et mariées, ont divorcé, ont conclu des alliances. Elles se sont combinées au sens chimique, et non pas seulement mécanique. Ainsi, dans le laboratoire européen, certains produits nouveaux ne sont apparus qu’après des siècles de macération.

Trois idées, devenues de nos jours réalités psychologiques, me paraissent typiquement d’Europe, en ce sens qu’elles ne pouvaient naître que du complexe que je viens de décrire. Ce sont les idées de révolution, de passion et de progrès. Elles sont nées toutes les trois de la révélation chrétienne, analysée et déformée dans le prisme gréco-judéo-romain.

L’idée de révolution est inconcevable pour un Asiatique ou un Noir, s’ils n’ont pas eu de contact avec notre civilisation. Car cette idée, en vérité, est la transposition dans le plan collectif de la conversion chrétienne, du changement d’orientation fondamental et brusque, traduite en termes romains d’institutions, de droit nouveau.

[p. 82] De même, la passion en amour est une transposition de la conversion dans le plan des relations individuelles, nous disons même individualistes. Elle n’apparaît qu’au xiie siècle, sous l’influence de l’hérésie manichéenne. Elle suppose la croyance chrétienne, personnaliste, en la valeur infinie d’un individu élu, unique, irremplaçable. Là où cette croyance s’atténue, comme en Amérique (où l’on pense réellement qu’un homme en vaut un autre), on voit aussitôt la passion s’atténuer ou disparaître.

Enfin, l’idée de progrès est de toute évidence d’origine évangélique, ou plus exactement paulinienne, mais combinée avec des notions grecques et romaines de mesure individuelle et d’organisation collective.

Ces trois idées-forces, ces trois ressorts de l’âme occidentale — on en pourrait mentionner d’autres — suffiront à titre d’exemples : elles nous font pressentir la nature et les causes d’une capacité spécifique de l’Européen : celle de transformer son milieu et ses données matérielles ou morales, sans se laisser arrêter par des constatations d’intérêt, de bon sens ou de réalisme.

Volonté de conscience, créativité virulente, passion de la transformation, voilà qui définit l’ambition proprement occidentale, par contraste avec d’autres civilisations qui ont cherché le bonheur ou la sagesse, l’ordre statique ou l’immortalité.

Cette inquiétude consciente et créatrice, je l’appellerai tout simplement : notre culture.

Certes, on peut définir la culture tout autrement : comme l’ensemble des disciplines intellectuelles, sociales, artistiques et religieuses d’une société donnée ; ou comme l’ensemble des procédés de création, et leur transmission ; ou encore comme une prise de conscience de la vie, comme une extension progressive de la maîtrise de l’homme sur lui-même et le monde… Toutes ces définitions, et vingt autres possibles, sont à la fois justes et contestables, trop faciles ou trop difficiles. Je me contenterai ici d’une vue globale et d’une constatation simple mais décisive : la culture occidentale, c’est ce qui a fait de l’Europe autre chose que ce qu’elle est physiquement, autre chose qu’un petit cap de l’Asie, pour reprendre le mot fameux de Valéry, — le cœur et le cerveau du monde moderne.

À toutes fins utiles, nous savons assez bien de quoi nous parlons, quand nous parlons de l’Europe ou de la culture. Notre tâche est moins, aujourd’hui, de les définir que de les sauver. Aussi bien n’ai-je voulu mentionner certaines données fondamentales que dans la mesure où ce rappel m’a paru nécessaire pour informer et guider une action.

Essayons de saisir maintenant ces deux réalités, l’Europe et la culture, dans leur drame immédiat à nos vies.

L’Europe d’abord. Naguère encore reine de la terre, jusque vers 1914, et même jusqu’au dernier conflit, l’Europe s’est vue brusquement détrônée, [p. 83] il y a cinq ans, en même temps qu’elle était libérée dans ses ruines. Elle avait représenté un quart, puis un cinquième de la population du globe. Elle n’en sera dans cinquante ans plus qu’un dixième probablement. Elle ne sait pas encore. Mais ce qu’elle voit très bien, c’est qu’elle n’est plus le centre du monde, sur le plan de la puissance politique. Elle se sent « mise à pied » par l’Histoire, au profit de deux empires neufs qui menacent d’engager une guerre sur son sol et à ses dépens. Poussière de petits États, dont les plus populeux ne sauraient plus prétendre un seul instant être à l’échelle des réalités modernes ; encombrée de frontières intérieures ; épuisant sa vieille astuce politique en rivalités locales, l’Europe n’offre plus aux empires américain et russe qu’un de ces vides dont l’Histoire n’a pas moins horreur que la Nature. De plus, elle se voit amputée, pour le moment, d’un quart de sa population à l’Est, et de la péninsule ibérique à l’Ouest. Le reste ne vit encore qu’en vertu de l’aide intelligente que lui donne un des deux empires neufs, aide qui doit fatalement se transformer en contrôle, si nous ne savons pas en tirer parti d’ici deux ans ; tandis que l’autre empire dispose parmi nous d’un corps d’occupation anticipée. La crise économique est imminente. La crise sociale est endémique. Au point de vue de la puissance matérielle, rappelons que l’Amérique consacre cette année au développement de la recherche atomique 5 milliards de dollars, tandis que le crédit correspondant en France atteint à peine 1/400e de cette somme. L’idée de progrès a émigré ; elle est devenue américaine et russe.

Mais ici, nous touchons déjà au drame de notre culture. D’une part, dans les pays totalitaires qui sont à nos portes et qui ont chez nous leurs répondants, la liberté fondamentale de la culture, son pouvoir de mettre en question les valeurs régnantes et les activités officielles, se voit niée, punie, qualifiée d’immorale. Mais d’autre part, dans nos pays, cette même liberté qu’on nous laisse est devenue presque vide et sans effets.

À l’Est, nous voyons se former une véritable culture censoriale. Le critère politique est seul admis. Et l’on s’y réfère avec une rigueur telle que le style même d’un écrivain ou d’un peintre peut être attaqué par les fonctionnaires de l’État et qualifié de sabotage. La censure politique est si parfaitement préventive qu’elle peut s’offrir le luxe de disparaître en tant qu’activité distincte de répression. Elle est partout et nulle part. C’est ainsi qu’un ancien ministre bulgare en exil pouvait affirmer, récemment, que dans un État communiste la censure au sens courant du mot n’existe pas ; car toute censure suppose une certaine indépendance de la production intellectuelle ou des sources d’information ; or cette indépendance est exclue a priori dans les démocraties dites populaires.

Cependant, qu’en est-il chez nous de la liberté et de la censure ? Allons tout de suite à un exemple extrême, et heureusement exceptionnel, mais qui signale un vrai danger. Voici ce qu’écrivait, il y a quelques [p. 84] mois, M. Jean Thibaud, directeur de l’Institut français de physique atomique : « Dans le domaine de la physique, des résultats d’une incroyable portée intellectuelle sont actuellement maintenus secrets et ne donnent pas lieu, comme avant la guerre, à des communications de portée internationale. Il y a loin de la situation présente à celle d’il y a dix ans, où certaines découvertes étaient annoncées par télégramme dans les périodiques à diffusion mondiale… » L’État fait peser sur les recherches de la physique nucléaire un lourd contrôle et « des suspicions quasi policières », qui tendent à subordonner entièrement le savant à des exigences politiques et militaires.

Cet exemple des recherches atomiques nous donne un inquiétant avertissement, il suggère que si la culture reste encore libre en Occident, c’est peut-être dans la mesure où les pouvoirs ne la prennent pas au sérieux, ne lui attribuent aucune « utilité pratique ». Inversement, si l’une de ses activités se révèle « pratiquement utilisable » au service de la politique, comme c’est le cas de la physique nucléaire, ceux qui s’y livrent sont aussitôt privés des libertés élémentaires : liberté de recherche, d’échange et de publication.

D’une manière générale, la condition de la culture, dans nos pays, a subi de profondes transformations pendant l’ère des nationalismes et de la souveraineté sans limites de l’État. Créatrice des richesses, de la puissance et du prestige mondial de l’Europe, on pourrait croire qu’elle n’est plus aujourd’hui qu’un appendice aux déclarations officielles, un ornement peut-être vain, un luxe des classes possédantes, ou un ensemble de spécialités et de techniques ésotériques qui ne concernent pas l’homme de la rue, ni l’industriel ou le banquier. Jadis centrale, la situation de la culture est devenue périphérique. Comment expliquer autrement qu’il soit admis sans question, de nos jours, que l’esprit subordonne ses intérêts à ceux de l’économie, de la politique, ou de la défense nationale ? Et que personne ne s’avise de soutenir qu’il faudrait inverser cette hiérarchie ? Rendue matériellement dépendante de l’État, plus qu’elle ne le fut jamais du mécénat privé, notre culture se voit contrainte d’obéir à des « nécessités » qui lui sont étrangères et la dégradent. Elle perd ainsi sa fonction directrice. Et la séparation s’aggrave entre la pensée et l’action, entre une pensée qui accepte d’être inefficace, et une action par conséquent désorientée, à courtes vues, privée de cohérence profonde. Tel est le mal profond dont souffre l’Occident.

À l’inverse, les régimes totalitaires de l’Est ont si bien vu l’importance primordiale de la culture qu’ils l’ont immédiatement étatisée. Ils lui ont rendu officiellement sa place centrale, et ils l’y tiennent emprisonnée. Elle est reine de nouveau, mais elle ne reconnaît plus sa propre voix proférant des aveux spontanés, criant sur tous les modes l’éloge de ses bourreaux : elle est devenue la Propagande.

Les conditions morales de la vie de l’esprit au xxe siècle, se résument donc dans le paradoxe suivant : ceux qui laissent la culture en liberté, [p. 85] à l’Ouest, en font peu de cas pratiquement ; et ceux qui, à l’Est, lui reconnaissent un rôle central, la dénaturent et l’asservissent.

Or, il est évident que ces conditions sont particulièrement graves pour l’Europe, puisqu’elles brisent dans un cas et, dans l’autre, détendent les ressorts de la créativité qui était depuis des siècles la vraie cause de notre puissance et donc de notre indépendance.

De plus, si la culture accepte d’être privée théoriquement et pratiquement de la primauté dans nos vies nationales, soit qu’elle se laisse subordonner aux intérêts économiques ou politiques, soit qu’elle se contente d’une liberté honoraire, sans responsabilité, et d’un rôle de produit de luxe, alors c’est le sens même de notre civilisation occidentale qui se trouve dénaturé.

Car l’Europe existait réellement là où toutes les valeurs que symbolise le mot culture représentaient des fins en soi ; là où toutes les activités, et les richesses, et les révoltes, et l’invention, trouvaient leur justification finale dans le développement de la personne humaine, dans le libre exercice des vocations ; là enfin où cette phrase de l’Évangile rendait le son le plus authentique : « Que servirait à un homme de gagner le monde, s’il perdait son âme ? »

J’admets ici, comme hypothèse de base, qu’il faut sauver l’Europe et sauver la culture. Si je pensais, comme certains, qu’il est trop tard, je me tairais, ou je me ferais Américain.

Mais il est impossible de sauver l’Europe si l’on ne sauve pas en même temps sa culture ; ou de sauver la culture occidentale si l’on ne sauve pas en même temps sa patrie. Rien ne sert de faire durer, de conserver la créature, si l’on tarit les sources de sa recréation perpétuelle. Et rien ne sert non plus d’entretenir le désir créateur, si on le prive des possibilités de s’accomplir dans une libre communauté.

Si l’Europe est réduite à l’impuissance politique, si elle est colonisée par l’Amérique — ce qu’elle désire parfois — ou envahie par la Russie, certains pensent que notre culture serait alors notre dernier refuge, qu’on ferait de l’Europe un musée dans les ruines, pour l’agrément des millionnaires curieux, ou l’édification méfiante des stakhanovistes en troupeaux. Mais un musée, ce n’est pas de la culture.

Je ne vois pas d’exemple historique d’une culture qui ait encore créé dans une nation privée de son indépendance. L’Europe est encore le foyer de la civilisation occidentale, la seule qui ait su couvrir toute la planète. Mais ce foyer fatalement s’éteindra si la puissance doit nous être interdite, car la puissance est mère des utopies exaltées, de la confiance en soi, du gaspillage des forces, et aussi du sens de la mesure, toutes choses sans lesquelles on ne crée rien de grand. La [p. 86] peinture ne se fait pas dans les musées, mais dans les villes où existe un marché ; la littérature ne se crée pas dans les universités et les bibliothèques, mais dans le champ libre des passions ; la philosophie dépérit dans une société qui ne risque ou ne conçoit plus d’aventure ; et la science s’arrête quand l’audace est un crime. Si l’Europe disparaît du jeu des forces mondiales, personne ne pourra remplacer cette âme d’une civilisation qui avait su remplacer toutes les autres. Le secret de ses mesures vivantes sera perdu.

Mais en retour, sans une culture active rendue à l’efficacité, l’Europe ne peut recouvrer la puissance. Elle sera peut-être unie, c’est même plus que probable, par les soins d’experts étrangers ou d’une police qui a fait ses preuves ailleurs. Mais elle aura perdu le ressort de son pouvoir transformateur du monde, ce pouvoir qui avait fait sa grandeur à partir d’un médiocre destin. Que servirait à l’Europe de recevoir une unité, si ce n’était pas celle de son choix ? Et si cette unité signifiait sa défaite, non point sa conquête sur elle-même ? Son destin et non plus sa liberté ? L’Europe sans sa culture, réduite à ce qu’elle est, ne serait plus qu’un cap de l’Asie — et l’Asie n’a jamais passé pour la terre de la liberté.

Certes, on peut disputer sur les concepts, mais je parle de réalités : l’Europe et la culture universelle qu’elle a produite sont deux réalités coextensives. Elles naissent et meurent du même mouvement.

Qu’en est-il de ce mouvement, au milieu de notre siècle ? Va-t-il vers la renaissance ou vers la décadence ? Je crois que la sublime réponse à la question des lendemains nous a été donnée une fois pour toutes par la sentinelle d’Ésaïe : « Le matin vient, et la nuit aussi ! » Cette fin de non-recevoir, lyrique et ironique, nous renvoie proprement à notre affaire. Et notre affaire me paraît être ici d’apprécier tout d’abord l’état de nos forces, en vue d’agir.

Entre les deux colosses russe et américain, l’Europe qui vient de perdre la guerre fait actuellement ce qu’on appelle une névrose d’infériorité. Pourtant, les faits ne justifient pas le désespoir, mais seulement un effort de redressement. Entre deux cents millions de Russes et cent cinquante millions d’Américains, nous sommes ici, à l’ouest du rideau de fer, près de trois cents millions d’Européens. Nous disposons de plus d’un quart du charbon, de près d’un tiers de l’électricité que produit aujourd’hui la planète. Nous disposons surtout de ressources humaines qui n’ont pas leurs égales ailleurs : une main-d’œuvre spécialisée dont les traditions ne s’imitent pas, une capacité d’invention que le monde entier peut nous envier.

Qu’avons-nous inventé, nous les Européens, depuis cent ans ? Je répondrai : que n’avons-nous pas inventé ? Je cite pêle-mêle : le marxisme et la psychanalyse, l’existentialisme et le personnalisme, la théorie des quanta et celle des groupes, la sociologie et les grandes synthèses historiques, la relativité généralisée et la physique nucléaire, l’aviation, [p. 87] la radio et le cinéma, la vaccination, la pénicilline et le DDT, le pétrole synthétique et le radar, la rationalisation du travail industriel, la construction métallique, le syndicalisme et les coopératives, et enfin l’art moderne tout entier : peinture, musique, littérature, poésie, théâtre et sculpture : presque tous leurs grands noms sont des noms de l’Europe, et les très rares qui n’en sont pas ont appris leur métier de nos maîtres, dans nos écoles, aux terrasses des cafés de Paris, ou par nos livres.

Je dirai plus. Le monde moderne tout entier peut être appelé une création européenne. Pour le bien comme pour le mal, il imite à la fois nos mœurs et nos objets, nos procédés d’art et de construction, de transport et de gouvernement, d’industrie et de médecine, et nos armes. Les Hindous, les Chinois, les Noirs copient l’Europe pour toutes ces choses, mais nous, nous copions tout au plus quelques citations de leurs sages, quelques statues de leurs dieux, ou quelques rythmes de leurs danses.

Finalement, que sont les empires qui prétendent partager le monde à nos dépens ? L’Amérique du Nord et la Russie de Staline sont des produits de notre culture, l’une dès ses origines, et l’autre en ce qu’elle a de moderne justement. Calvin et le puritanisme, d’un côté, plus les gratte-ciels, le système Taylor-Bedaux à tous les degrés, la cellophane et le zipper partout, qui sont des inventions européennes ; et de l’autre côté, Marx et notre industrie, plus l’instruction publique et l’athéisme, l’hypertrophie de l’appareil étatique, et des copies de l’art officiel de nos grands-pères. Caricatures évidemment ; mais ce n’est point par hasard que ces deux grands pays semblent appeler ce procédé de description : leurs traits les plus frappants, et qu’ils croient spécifiques, ne sont souvent que des emprunts à notre fonds, mais développés là-bas sans mesure ni critique, méthodiquement, parfois jusqu’à la monstruosité 12 .

Mais s’il en est ainsi, si tels sont nos atouts, d’où vient notre faiblesse et notre angoisse ? D’où vient que nous ayons perdu, ou que nous croyions avoir perdu la puissance et l’initiative, dès qu’il s’agit d’autre chose que de peinture, de parfums, ou de vins du cru ?

J’ai dit que nous sommes trois cents millions à l’ouest du rideau de fer. C’est vrai en fait, mais nous ne le sentons pas. Car je parlais en tant qu’Européen quand je disais nous. Mais la plupart parlent encore comme des Français, des Allemands, des Danois ou des Grecs, c’est-à-dire comme s’ils n’étaient que quarante millions, soixante millions ou trois millions.

Nous parlons, nous imaginons, nous craignons donc, comme des peuples trop petits pour le monde où ils vivent. J’ai dressé une liste [p. 88] de nos créations les plus connues, celles qui ont fixé le visage du monde moderne. Et cette liste est impressionnante. Mais pour qu’elle rassure un Français, un Allemand, un Danois, un Grec, et pour qu’ils en tirent quelque orgueil, encore faut-il qu’ils aient conscience d’appartenir à la famille européenne. Sinon, chacun d’entre eux va compter dans ma liste les quelques noms de son pays et n’en tirera qu’une raison de plus de se sentir minoritaire, ou pauvre. Il en va de même sur tous les plans. Divisés, enfermés dans nos États-nations, nous sommes tous trop petits et nous avons, par conséquent, de bonnes raisons d’être angoissés pour notre avenir immédiat. Presque toutes ces raisons tomberaient, si demain nos frontières tombaient.

Certes, il y a des symptômes de crise moins contingents, dans notre civilisation : conflits sociaux, éthiques et spirituels, dont je ne songe pas un seul instant à sous-estimer l’importance. Ces conflits ne seront pas résolus par la seule grâce de notre union. Mais sans elle sera supprimée la possibilité de les résoudre un jour. Je ne dirai pas que la division de l’Europe en vingt nations, chacune trop petite, rend compte de tous les maux dont nous pouvons souffrir. Mais elle rend compte de nos faiblesses, et de notre démission sur le plan de l’Histoire. Et elle rend compte de la névrose d’infériorité que j’ai dite. La division de l’Europe nous prive de la puissance dont tous les éléments sont pourtant parmi nous, mais dispersés. La division de l’Europe paralyse notre culture aussi, puisqu’il n’est pas de culture sans libre échange des idées, des personnes et des œuvres, et l’on sait ce qu’il en est aujourd’hui à cet égard.

La condition nécessaire, sinon suffisante, du maintien de l’Europe au rang des grandes puissances, c’est son union. Telle est aussi la condition du maintien de ce foyer de création et de liberté que représente l’Europe dans le monde, et que rien ne peut remplacer.

Qu’avons-nous fait pour nous unir ?

Dans le domaine politique, nous avons Strasbourg. Ce n’est pas beaucoup plus qu’une promesse, mais c’en est une. Nous verrons ce qu’elle vaut, avant la fin de l’année.

Dans le domaine économique, nous avons le plan Schuman, qui peut être un début de mise en commun de nos ressources matérielles.

Et maintenant, dans le domaine de cette culture dont on ne saurait trop répéter qu’elle est le vrai, le seul secret de notre puissance, il est temps de proposer un autre Plan, qui consisterait dans la mise en commun, au service de l’Europe entière, de nos ressources scientifiques, éducatrices et créatrices en général.

Cette entreprise viendrait répondre à trois nécessités urgentes, qui en indiquent tout naturellement les trois chapitres principaux.

Premièrement, nous avons besoin d’un inventaire des forces culturelles du continent. Cette nécessité devient évidente dès qu’on entreprend des recherches sur l’état présent d’une question scientifique, sur les [p. 89] déficiences et les avantages culturels de l’Europe par rapport aux autres continents, sur les forces disponibles pour certaines tâches, sur les réformes à introduire. Il y a donc lieu d’envisager la création d’une sorte d’Institut de la conjoncture culturelle en Europe.

Deuxièmement, nous avons besoin d’une coordination des efforts dispersés entre nos vingt nations. Partout, l’on voit surgir des instituts 13 dont les programmes et les buts se ressemblent, mais qui, souvent, s’ignorent mutuellement. Partout se posent des problèmes qui restent insolubles dans le cadre trop étroit de chaque nation et de chaque budget national : problèmes des recherches atomiques, du cinéma, de la télévision, des intellectuels réfugiés, de la révision des manuels d’histoire, des échanges… Ainsi apparaît la nécessité d’un lieu de confrontation permanente et d’un instrument d’action concertée à l’échelle du continent, quelque chose comme un Chatham House européen, mais certainement plus militant, étant donné l’urgence des problèmes à résoudre.

Troisièmement, l’on constate qu’aucun de nos instituts culturels nationaux ne peut parler, actuellement, au nom de l’Europe dans son ensemble alors que c’est l’ensemble de l’Europe qui se voit attaqué par les propagandes que l’on sait. La nécessité se fait donc sentir d’un organisme dont la raison d’être principale soit de pouvoir prendre certaines initiatives et de parler au nom de l’Europe comme unité, dans le plan de la culture et de la morale publique, de même que seule une Autorité politique supranationale sera capable de traiter au nom de trois cents millions d’Européens avec les Russes ou les Américains.

L’action dont je viens d’esquisser les trois chapitres principaux, ce n’est rien d’autre, en fait, que le programme du Centre européen de la culture, qui s’est ouvert à Genève au mois de septembre sur l’initiative du Mouvement européen, et auquel le Conseil de l’Europe vient d’accorder son patronage officiel.

M. Winston Churchill a proposé, devant l’Assemblée de Strasbourg, la création d’une armée de l’Europe. Que cette armée soit nécessaire, c’est la déplorable évidence. Mais elle ne sera pas suffisante. Une mitrailleuse ne sert à rien, si l’homme qui la reçoit refuse de s’en servir, parce qu’il ignore ce qui est en jeu, ce qui vaut d’être défendu.

La défense effective de l’Europe doit commencer dans les cerveaux et dans les cœurs. Elle suppose une prise de conscience. Et toute volonté de réveil de la conscience commune européenne, dans nos élites et dans nos peuples, suppose la reconnaissance de deux réalités qu’oublient généralement nos « réalistes ».

[p. 90] La première, c’est que l’Europe est une culture (civilisation si l’on préfère) ou n’est qu’un appendice insignifiant de l’Asie. Et cela veut dire que la vraie source de la puissance européenne est sa culture, et qu’il serait absurde et vain d’essayer de sauver l’une sans l’autre.

La seconde, c’est que le ressort intime, mais aussi le but final de la culture occidentale, consistent en une seule et même chose : la liberté de la personne. Et cela veut dire que les chances de l’Europe se confondent aujourd’hui avec les chances de l’homme.

C’est pourquoi nous voulons sauver l’Europe. Non point pour l’opposer aux grandes nations nouvelles, non point pour élargir l’esprit nationaliste aux dimensions du continent, non par orgueil ou par satisfaction de nous-mêmes, et encore moins avec le fol espoir d’apaiser à jamais tous nos conflits, mais, au contraire pour maintenir les risques de la liberté, qui ont fait la vraie grandeur de l’homme européen, et pour sauver en face de la terre des masses, et de la terre des machines, et des terres immenses de la fatalité, une Europe qui demeure la terre des hommes.