(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « IV. L’Ère de la Révolution de Kant à Hegel — IV.1. La Révolution Française et l’Europe » pp. 164-167

1.

La Révolution Française et l’Europe

Les illusions d’un Wieland n’ont-elles pas été partagées par ceux-là même qui donnèrent son impulsion première au plus brutal bouleversement subi par l’Europe depuis sa formation carolingienne ? L’éloquence « cosmopolite » et « philanthropique » d’un Mirabeau, d’un Robespierre, est certainement sincère. Mais comme elle change vite de registre quand il s’agit de reconnaître que l’idéal qu’elle exalte ne saurait entrer dans l’Histoire qu’en se confondant avec les intérêts ou la survie militaire d’une nation ! Partie pour instaurer la fraternité mondiale et « la société du genre humain », la Révolution va se voir rapidement entraînée dans une suite de guerres qui créeront le nationalisme moderne. Une déclaration de Mirabeau, le 25 août 1790, annonce, par le coup de frein des derniers mots, cette dramatique évolution :

La France aura-t-elle besoin d’alliés, lorsqu’elle n’aura plus d’ennemis ? Il n’est pas loin de nous peut-être, ce moment où la liberté, régnant sans rivale sur les deux mondes, réalisera le vœu de la philosophie, absoudra l’espèce humaine du crime de la guerre et proclamera la paix universelle ; alors le bonheur des peuples sera le seul but des législateurs, la seule force des lois, la seule gloire des nations ; alors les passions particulières, transformées en vertus publiques, ne déchireront plus par des querelles sanglantes les nœuds de la fraternité qui doivent unir tous les gouvernements et tous les hommes ; alors se consommera le pacte de la fédération du genre humain ; mais avouons-le à regret, ces considérations, toutes puissantes qu’elles sont, ne peuvent pas seules, dans ce moment, déterminer notre conduite.

Les considérations plus immédiates qui déterminent la Révolution sont en fait dictées par la guerre, qu’elle mène au nom de [p. 164] la liberté et de la paix universelle. Robespierre l’a dit en une phrase dans son discours du 15 mai 1790 à l’Assemblée nationale :

Il est de l’intérêt des nations de protéger la nation française, parce que c’est de la France que doit partir la liberté et le bonheur du monde.

Il faut donc protéger par les armes cette France qui annonce la paix universelle et qui représente la Liberté. Deux ans plus tard, le 9 novembre 1792, la Convention décide de célébrer les victoires de l’armée de la Liberté par une « fête de l’Humanité », que Vergniaud célèbre en ces termes :

Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l’humanité. Il a péri des hommes ; mais c’est pour qu’il n’en périsse plus. Je le jure, au nom de la fraternité universelle que vous allez établir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la paix, l’humanité et le bonheur des peuples.

Déjà, le Patriote français avait publié le 15 décembre 1791, cet appel à la « guerre sainte » de la Raison anti-cléricale :

La guerre ! la guerre ! tel est le cri de tous les patriotes, tel est le vœu de tous les amis de la liberté répandus sur la surface de l’Europe, qui n’attendent plus que cette heureuse diversion pour attaquer et renverser leurs tyrans…

C’est à cette guerre sainte qu’Anacharsis Cloots est venu inviter l’Assemblée nationale, au nom du genre humain dont il n’a jamais mieux mérité d’être appelé l’ami.

C’est en effet à Jean-Baptiste, dit Anacharsis Cloots, Prussien de naissance, mais aristocrate hollandais d’ascendance, qu’il appartiendra de formuler de la manière la plus théâtrale l’idéal unitaire de la Révolution, étendu à un genre humain totalement « nivelé » par les lois de la Liberté. Cloots, lui aussi, est parti de l’idéal cosmopolite. Il s’écrie dans son discours du 13 juin 1790 :

Il n’y aura plus ni provinces, ni armées, ni vaincus, ni vainqueurs… L’Océan sera couvert de navires qui formeront un superbe pont de communication, et les grandes routes de France se prolongeront jusqu’aux confins de la Chine. On ira en poste de Paris à Pékin, comme de Bordeaux à Strasbourg, sans que rien ne nous arrête, ni barrières, ni murailles, ni commis, ni chasseurs. Il n’y aura plus de déserts ; toute la terre sera un jardin. L’Orient et l’Occident s’embrasseront au champ de la Fédération.

[p. 165] Et il ajoute, dans le même sens, le 26 avril 1793 :

Nous ne sommes pas libres, si un seul obstacle moral arrête notre marche physique sur un seul point du globe. Les Droits de l’homme s’étendent sur la totalité des hommes. Une corporation qui se dit souveraine, blesse grièvement l’humanité, elle est en pleine révolte contre le bon sens et le bonheur ; elle coupe les canaux de la prospérité universelle ; sa Constitution, manquant par la base, sera contradictoire , journalière et chancelante.

Mais ce libéralisme universel vire sans transition au collectivisme totalitaire. Cloots poursuit en effet dans ces termes :

Nous ne voulons pas d’autre maître que l’expression de la volonté générale, absolue, suprême. Or, si je rencontre sur la terre une volonté particulière qui croise l’instinct universel, je m’y oppose ; cette résistance est un état de guerre et de servitude dont le genre humain, l’être suprême, fera justice tôt ou tard.

Le 21 avril 1792, Cloots remet à la Convention un ouvrage intitulé La République Universelle, dans lequel il demande la suppression des Gouvernements locaux, et leur remplacement par une République mondiale centralisée :

Un corps ne se fait pas la guerre à lui-même, et le genre humain vivra en paix, lorsqu’il ne formera qu’un seul corps, la Nation unique… La commune de Paris sera le point de réunion, le fanal central de la communauté universelle.

Il pense qu’il ne serait pas difficile de régir le monde à partir de Paris :

Quand un Lama de Rome et un Lama de la Mecque donnent des lois aux Péruviens et aux Malais ; quand des marchands d’Amsterdam et de Londres dominent sur le Bengale et les Moluques, je conçois la facilité avec laquelle une Assemblée séante à Paris conduirait le char du genre humain.

La formule fédéraliste lui paraît réactionnaire :

Nombre d’écrivains politiques ont présenté des projets de paix perpétuelle, de confédérations d’états, de nations ; mais aucun homme ne s’est élevé au véritable principe de l’unité souveraine, de la confédération individuelle.

Au nom — pour le moins paradoxal — de cette « confédération individuelle », Cloots dépose en conclusion le Projet de décret suivant :

[p. 166] La Convention nationale voulant mettre un terme aux erreurs, aux inconséquences, aux prétentions  contradictoires des corporations (États) et des individus qui se disent souverains, déclare solennellement, sous les auspices des Droits de l’Homme :

Art. I. — Il n’y a pas d’autre souverain que le genre humain.

Art. II. — Tout individu, toute commune qui reconnoîtra ce principe lumineux et immuable, sera reçu de droit dans notre association fraternelle, dans la République des Hommes, des Germains, des Universels.

Art. III. — À défaut de contiguïté ou de communication maritime, on attendra la propagation de la vérité, pour admettre les communes, et les enclaves lointaines.

Mais le dantoniste Robert fait repousser ce Projet fantastique en adjurant la Convention de revenir à la « réalité » :

Laissons aux philosophes, laissons leur le soin d’examiner l’humanité sous tous les rapports : nous ne sommes pas les représentants du genre humain. Je veux donc que le législateur de la France oublie un instant l’univers pour ne s’occuper que de son pays ; je veux cette espèce d’égoïsme national sans lequel nous trahirons nos devoirs, sans lequel nous stipulerons ici pour ceux qui ne nous ont pas commis, et non en faveur de ceux au profit desquels nous pouvons stipuler. J’aime tous les hommes ; j’aime particulièrement tous les hommes libres ; mais j’aime mieux les hommes libres de la France que tous les autres hommes de l’univers.

Le refus jacobin de la formule fédéraliste, tant pour la France que pour l’Europe, le délire d’unité universelle nivelée et centralisée, devait conduire la Révolution, par une nécessité concrète, à la négation même de ses premiers principes : à l’« égoïsme national », au nationalisme agressif.

On ne saurait assez souligner l’importance décisive pour l’Europe de cette évolution de la pensée politique et du vocabulaire français.

Les girondins qui se disaient partisans du fédéralisme — et leur ennemi Robespierre fut le premier à dire le mot, si l’on en croit le dictionnaire étymologique de Warburg — furent dénoncés par les jacobins comme traîtres à la Patrie, traîtres à la Nation, c’est-à-dire traîtres à la Liberté et à la Révolution. Fédéralisme signifiait liberté pour les Américains, les Hollandais, les Suisses ; mais signifiait pour un Conventionnel la guillotine dans les quarante-huit heures. Ce traumatisme agit encore, réflexe conditionné par la Terreur, dans l’esprit des Français et des [p. 167] Européens qui tiennent à se réclamer de la Révolution et de la tradition jacobine. D’où le malentendu permanent qui les oppose dès cette date, aux démocrates empiriques du monde anglo-saxon et des petits pays. Un Français d’aujourd’hui, s’il tient à s’assurer du sens de ce mot décrié, recourt au dictionnaire Littré, et lit ceci à l’article Fédéralisme :

Néologisme, doctrine du gouvernement fédératif. — Le fédéralisme était une des formes politiques les plus communes employées par les sauvages, Châteaubriand, Amérique, Gouvernement. Pendant la révolution, projet attribué aux girondins de rompre l’unité nationale et de transformer la France en une fédération de petits États. — Aux Jacobins, on agita gravement la question du fédéralisme et on souleva mille fureurs contre les girondins, Thiers, Hist. de la Rév.