(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Brève introduction à quelques témoignages littéraires (septembre 1937) » pp. 697-698
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Brève introduction à quelques témoignages littéraires (septembre 1937) ak

La place qu’il conviendrait  de donner à la littérature, dans Esprit, c’est une question qui se pose à nos lecteurs, parce que, sous une forme plus générale, la question de la littérature en soi et de la place qu’il  conviendrait de lui donner dans la cité, se trouve être posée à l’époque.

Dans l’un et l’autre cas, et pour les mêmes raisons, les réponses varient du tout au nul.

C’est dire qu’une réflexion patiente — mais urgente — s’impose à nous sur ce point comme sur tant d’autres, dans la mesure où le personnalisme entend refaire un ordre humain qui soit assez organique et complet pour pouvoir s’opposer valablement aux ambitions totalitaires.

La littérature agit sur l’époque, c’est évident, mais une littérature donnée, en tant qu’ensemble caractérisé par certaines formes, par certains partis pris, et par un certain ordre d’objets qu’elle se choisit, est aussi le produit d’une époque. C’est pourquoi la question d’une littérature personnaliste reste pour nous inséparable de la création, de l’avènement et de la durée d’un ordre social personnaliste. Elle se fait en faisant, par ce mouvement d’interaction à quoi se réduit en fin de compte la « dialectique » dont tout le monde parle depuis cent ans. Ne perdons plus de temps à rechercher qui a commencé, de l’œuf ou de la poule ; et qui doit commencer, de la littérature ou de l’ordre social. Notre effort ne saurait porter, avec quelque efficacité, que sur la réalisation concomitante de l’une et de l’autre, de l’une par l’autre.

Ce n’est donc pas à une enquête que nous allons nous livrer cette année, mais à une réflexion active et créatrice sur les conditions actuelles — et actuantes si j’ose dire — de l’œuvre littéraire dans la communauté.

Il n’y a pas, et il ne peut y avoir encore une école littéraire personnaliste. Pas plus qu’il n’y a et qu’il ne peut y avoir encore une orthodoxie de la personne, une société et une économie qui la soutiennent, et qu’elle maintienne. (La question se posera un jour aussi lointain peut-être que certains le désirent…) Pour l’instant, nous ne pouvons que militer dans une direction générale qui se précisera par les obstacles mêmes que nous aurons à surmonter.

[p. 698] Quoi qu’en pensent des observateurs trop pressés ou intéressés, il existe une « génération » d’écrivains — prenons ces termes au sens le plus large — qui pour n’être point asservis aux disciplines extérieures d’un parti, ne considèrent pas l’acte d’écrire comme un divertissement sans conséquence. Il existe des jeunes écrivains qui ne sont pas embrigadés mais qui savent que toute œuvre engage, et qui acceptent cette nécessité comme une des conditions de leur création. Et nous pensons qu’il n’est pas vain de le prouver en les réunissant ici, fût-ce par le lien tout provisoire d’une sorte d’anthologie mensuelle.

S’il fallait résumer ce qu’ils ont en commun, nous trouverions d’abord quelques refus (ceux que nous formulions dès les débuts de cette revue : ni communisme, ni fascisme, ni « ordre » bourgeois, ni gratuité ni asservissement de l’esprit), mais sans nul doute aussi quelques volontés convergentes de construction, de reprise à pied d’œuvre ; un souci de l’action possible ou nécessaire, mais par les moyens propres de l’art ; une considération constante des tenants et aboutissants de l’œuvre d’art (sources métaphysiques, corrélations scientifiques et psychologiques, influence morale et sociale…), bref : une gravité (un poids) qui suffit presque à distinguer cette « génération » nouvelle de celle qui s’illustra par le surréalisme. Littérature présente au monde dans lequel et contre lequel elle s’édifie. Je ne pense pas qu’il soit souhaitable d’en dire plus, au seuil de la série de « témoignages » très divers que nous inaugurons avec ce numéro.

Dans cette perspective générale, que l’on verra se préciser ou se ramifier de mois en mois, nous avons réuni d’ores et déjà un certain nombre de textes qui paraîtront au cours de cet hiver. Romans, nouvelles, poèmes, essais sur le rôle de la littérature ou ses méthodes. Mises au point et illustrations, — ou « signes » simplement, mais qui prendront du fait de leur confrontation une valeur autre que documentaire, ou « littéraire » au sens étroit du mot.

Quelques noms pour finir, (mais nous comptons bien en donner prochainement un plus grand nombre) : Roger Breuil, R. Caillois, A. Miatlev, Brice Parain, Henry Petit, A. M. Petitjean, Marius Richard, Armand Robin, D. de Rougemont, Michel Seuphor, Jean Tardieu.

On voit qu’il ne s’agit pas d’une école ; encore moins d’une orthodoxie personnaliste. Mais de « personnes » qui savent que l’exercice de leurs libertés implique des engagements concrets.