(1977) Foi et Vie, articles (1928–1977) « « Pour un humanisme nouveau » [Réponse à une enquête] (1930) » pp. 242-245
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« Pour un humanisme nouveau » [Réponse à une enquête] (1930) b

Deux menaces mortelles assiègent notre condition humaine : la liberté de l’esprit et les lois de la matière. Pris entre une anarchie et une fatalité également funestes, également démesurées, l’homme ne peut subsister qu’en tant que son génie parvient à composer les deux périls en une résultante qui est la civilisation. Appelons humanisme l’art de composer pour la défense de l’homme et son illustration des puissances de nature inhumaine. Nous pourrons définir un tel humanisme : l’organe d’équilibre de la civilisation.

Nous tenions de l’Antiquité, et singulièrement de la Grèce, le sentiment d’une harmonie nécessaire entre nos gestes et nos pensées, nos créations et notre connaissance ; le sentiment d’une harmonie à sauvegarder au sein de nos connaissances même, et dans l’allure de leur progrès. Les humanités nous paraissaient devoir transmettre aux générations cette notion d’un équilibre proprement humain. Ainsi passèrent quelques siècles ; ainsi passa le xixe . On le laissa installer ses machines : elles avaient l’air de grands joujoux ; et l’on continua d’apprendre rosa : la rose, d’admirer le Parthénon et le courage de Mucius Scevola. On croyait  au progrès, sous n’importe quelle forme.

Brusquement, nous voici « gagnés » par l’un des éléments de notre destin. La composante matérielle vient de l’emporter. Elle est en passe de gauchir notre civilisation à tel point que l’homme, affolé, soudain, doute s’il est encore maître de la redresser. C’est qu’il n’y a plus d’humanisme, s’il subsiste des humanités. L’humanisme est compromis virtuellement dès lors que la science proclame son autonomie vis-à-vis de la métaphysique. L’équilibre de notre esprit ne comporte pas l’égalité de droit de ces deux disciplines. Car la science à peine libérée, demande la tête de la métaphysique. Elle n’entend que ses intérêts. Elle eut naguère des insolences d’affranchi, dont les philosophes demeurent tout intimidés.

Et nous vîmes le matérialisme mener son morne triomphe. Certes, la plupart de nos philosophies, officiellement, l’ont renié. Mais pourquoi tant et toujours plus de mal à prouver la liberté humaine ? C’est que l’on s’est trop bien assimilé les [p. 243] tours de la pensée scientifique. Cherchant des lois, la science ne peut trouver que des déterminismes. Soumettre l’esprit à ses méthodes, c’est en réalité le soumettre aux lois de l’ordre matériel ; c’est se condamner donc à ne l’apercevoir que dans ses servitudes 5 . Aussi la critique du matérialisme entreprise par certains philosophes des sciences fait-elle songer à l’activité de cet espion anglais qui parvint durant la guerre à diriger le service de contre-espionnage allemand chargé de sa filature 6 . Ah ! comme nous avons besoin d’être purifiés d’une odeur de laboratoire dont notre pensée reste imprégnée. La science se moque des nuages qui animaient la matière d’intentions morales. Elle-même cependant est tout occupée à minéraliser l’esprit. La tâche urgente d’un nouvel humanisme sera de nous dégager des fatalités dont nous voyons l’empire s’étendre dans tous les domaines de notre existence, inclinant nos utopies mêmes, desséchant les sources de notre foi. Qui parlait donc d’un « humanisme scientifique » ? Nous avons été pris de vitesse par nos inventions matérielles et déjà nous sentons leurs lois peser sur notre vie : s’agit-il d’enrayer la science ? Non, mais que l’esprit qui l’a créée, la surpasse 7 .

Seul un parti pris constant en faveur de l’esprit peut maintenir l’équilibre de l’esprit et de la matière. L’humanisme moderne sera ce parti pris, spiritualiste — ou ne méritera pas son nom.

… Or, la rigueur de la science ne saurait être surmontée, sinon par la rigueur au moins égale d’une pensée qui par ailleurs participe de la liberté : j’entends la pensée mystique. L’expérience mystique a la même extension que l’humanité. On n’en saurait dire autant de notre raison. Les faits mystiques — qu’on les prenne en l’état brut où notre pensée le plus souvent les a laissés — sont au moins aussi « objectifs » que les faits physiques élaborés par la science. Mais, participant de notre volonté et de la grâce, ils échappent à cette fatalité qui est le signe du monde matériel.

[p. 244] Je vois l’humanisme nouveau sous l’aspect d’une culture des facultés mystiques ; d’une technique spirituelle 8 indépendante de toute fin religieuse particulière, antérieure à n’importe quel dogme. Je ne  crois pas qu’il existe d’autres facultés capables d’équilibrer en nous l’esprit de géométrie. J’imagine une méthode, une façon d’appréhender la vie, de hiérarchiser nos entreprises, qui ne bannirait pas de l’existence la poésie, ce sens du Réel. Je vois se composer en cette méthode — peut-être séculairement — ce que la « rationalisation » aura laissé de Raison à l’Occident, avec certains secrets de la méditation hindoue. Rêves, sans doute… Mais tout commence par des rêves. Et je ne vois rien d’autre.

Quoiqu’il en soit d’ailleurs du contenu d’un nouvel humanisme, il est assez aisé de prévoir et de décrire une tentation qui le guette et à laquelle tout humanisme paraît enclin : celle de créer un modèle de l’homme. Peut-être a-t-il existé un modèle gréco-latin, un canon de l’âme aussi bien que du corps. Il est possible que ce mythe ait animé l’humanisme de nos humanités. Il est certain qu’il a perdu son ascendant. D’ailleurs son pouvoir, s’il en eut, ne s’étendit guère au-delà des limites du monde roman. Le type de chevalier et ses succédanés militaires et wagnériens a toujours prévalu parmi les peuples germaniques, où son prestige ne le cède aujourd’hui qu’à l’idéal anglo-saxon du gentleman. Le rabais est notable. On solde. Au rayon des idéaux de confection voici le Citoyen du Monde, voici le Bon Européen, voici l’Américain à rendement maximum. Et comptez que l’on poussera plus avant la dégradation de cette idole qu’est l’Homme pour l’homme. Toute décadence invente un syncrétisme. Rome eut celui des dieux ; nous aurons celui des races de la Terre. Non plus une foi commune, mais une moyenne de nos manières d’être. Une sorte de commun dénominateur… (Le christianisme en connaît un, depuis toujours : il le nomme péché.)

Tous les modèles que l’homme se propose ont ceci d’insuffisant : qu’ils peuvent être atteints. Mais ce qui parfait la stature de l’homme, c’est l’effort pour se dépasser — indéfiniment. L’homme ne se comprend lui-même qu’en tant qu’il « passe l’homme » et participe, en esprit, d’un ordre transcendental. Un seul fut parfaitement Homme : c’était un dieu.

N’attendons pas d’un nouvel humanisme qu’il nous [p. 245] désigne un but, ni même une direction : il y réussirait trop aisément. Ce qui manque à l’homme moderne, c’est un principe d’harmonie qui lui garantisse le caractère « d’humanité » de ses démarches intellectuelles. Nous avons inventé trop d’êtres inhumains : ils nous menacent et nous empêchent de voir encore le surhumain.

Être véritablement homme, c’est avoir accès au divin. Que sert de parler d’humanisme « chrétien » ? L’humanisme est de l’homme, le christianisme est du nouvel homme. Tout humanisme véritable conduit « au seuil » : et qu’irions-nous lui demander de plus, s’il laisse en blanc la place de Dieu.

Mais où trouver les lévites assez purs pour garder vierge parmi nous — voici déjà tant de faux dieux — le fascinant éclat de ce vide ?