(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) «  Les parlementaires contre le Parlement (octobre 1933) » pp. 7-9
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Les parlementaires contre le Parlement (octobre 1933) e

Le Parlement, dans le système actuel, a deux missions : d’une part, coordonner le travail de tous et diriger celui qui, dans une société équilibrée, incombe à l’État, c’est ce que nous appelons le domaine du plan ; de l’autre, il a à protéger l’action de tout ce qui n’est pas l’État : départements, communes, corporations, familles, individus.

Dans le premier cas il doit accomplir un travail constructif, dans le deuxième il doit défendre des libertés.

Or non seulement le Parlement actuel (depuis que les grands bourgeois qui défendaient ce qu’ils croyaient  être des intérêts ont cédé la place aux gens de gauche qui défendent ce qu’ils  croient être des idées) ne remplit pas ces deux missions, mais il les trahit, transportant, quand il agit, les méthodes de travail d’un domaine dans l’autre, aboutissant, en un mot, au désordre.

D’abord dans le domaine où il devrait agir, non seulement le Parlement n’agit pas, non seulement il laisse agir à sa place des fonctionnaires dont ce n’est pas le rôle, mais il oblige ceux-ci à opérer — quelquefois d’ailleurs avec un rare bonheur — en dehors et le plus souvent contre lui. (Notons qu’avec la dégradation des temps quand ce ne sont plus des fonctionnaires qui se cachent pour agir, ce sont des hommes d’affaires qui payent pour cela.)

M. Daniel Halévy a fait naguère, de ce point de vue, en quelques pages, une histoire pertinente de notre parlement. Aux républicains (mais personne n’emploie ce mot, ce qui a permis de ne pas percevoir le passage du temps où tout le inonde l’était au temps où personne ne l’est plus), aux républicains attardés et indulgents qui disent : « La République parlementaire, mais elle a fait l’Empire colonial, elle a constitué un système d’alliance qui nous a sauvés en 1914 [p. 8] et on lui doit, pour ne citer que trois choses, une organisation scolaire qu’on peut ne pas aimer mais cohérente et qui existe », M. Daniel Halévy répondait en montrant l’Empire colonial constitué par quelques jeunes gens ardents, souvent exilés par dégoût, l’alliance russe préparée par les banques, l’entente franco-anglaise établie dans le silence du cabinet de Delcassé, l’organisation scolaire élaborée par des fonctionnaires laborieux et sectaires derrière les cartonnages poussiéreux de la rue de Grenelle. Et toujours, pour chaque chose, une loi sanctionnait le travail du dehors, mais arrachée en fin de séance par un député obscur, ami du colonial, du fonctionnaire ou du banquier, après la grande lutte laïque et obligatoire, à dix congénères endormis.

Aux lecteurs exigeants que le cadre de cet article ne nous permet pas de satisfaire nous promettons d’envoyer, sur demande, des précisions et les numéros de l’Officiel.

D’ailleurs ce serait un jeu d’allonger la liste et de montrer — sans prendre parti et sur le seul terrain objectif des faits — notre meilleur armement construit, avant-guerre, par des officiers « démissionnés » après les fiches, le patriotisme maintenu dans la jeunesse par des congrégations interdites, ou les lois sociales les plus honorables, non établies par un travail parlementaire sérieux — mais arrachées par démagogie au patronat apeuré par des tribuns verbeux.

Désordre ! Désordre ! Dans le domaine enfin où le Parlement devrait protéger et défendre les libertés locales, corporatives, familiales, individuelles, que voyons-nous au contraire ? une action précise mais par là même meurtrière et destructrice.

Le pouvoir local qui reste, dans l’incohérence actuelle, le plus authentique, le plus en harmonie avec les réalités françaises : celui d’un maire et de son conseil municipal est chaque jour un peu plus dans la dépendance du préfet, lequel obéit aveuglément aux députés de son département.

Les initiatives locales dans ces conditions sont comme ce poisson qui, expédié de nos ports à Paris, revient, pour être consommé, dépourvu de fraîcheur et grevé de frais de transport. Après leur examen par les Chambres elles reviennent elles aussi dévitalisées, ayant perdu toute efficacité particulière et toute rapidité.

Il en est de même dans le domaine corporatif où l’homme, [p. 9] au lieu d’être chargé de sa propre protection, en collaboration avec ses pairs, est assuré malgré lui par des lois qui désorganisent tout sans satisfaire personne.

Dans la vie familiale ou individuelle elle-même enfin, tout effort constructif qui devrait être protégé est en fait empêché par le Parlement. Sous le coup d’une fiscalité toujours plus oppressive et des taxes successorales, la propriété apparente, terrienne et immobilière, concrète enfin — c’est-à-dire tout ce qui stabilise et élève l’homme — disparaît, et il ne reste à ce dernier, livré au pire capitalisme, qu’à se ruiner « anonymement » ou à thésauriser.

Absent de sa tâche ou n’agissant que pour nuire, que peut bien représenter un parlementaire aux yeux de celui qui le nomme ? Plus rien qu’une machine à recommandation inutile et nécessaire. Il n’est pas un concours auquel on se présente, pas une place qu’on sollicite, pas même une démarche régulière qu’on entreprenne sans la recommandation de son député. Elle est sans efficacité puisque tout le monde l’obtient, mais par là même elle est nécessaire comme toute autre pièce du dossier.

Le Parlement !

Qu’a-t-il fait des hommes les plus nobles ?

Dans l’un des derniers cahiers de Maurice Barrès on trouve une triste et désarmante confidence. Barrès l’exprime avec son génie de mélancolie, mais en substance et dans sa brutalité la voici : Bien sûr, le parlement me dégoûte, mais je m’y plais parce que c’est un club.

Nous conclurons sur cet aveu. L’ayant lu, peut-on encore attendre quelque chose d’un parlementaire, de quelques parlementaires ou d’un groupe de parlementaires ?