(1930) Articles divers (1924–1930) « M. de Montherlant, le sport et les Jésuites (9 février 1924) » pp. 63-65
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M. de  Montherlant, le sport et les Jésuites (9 février 1924) a

M.  de  Montherlant est considéré par plusieurs comme l’un  des  héritiers  de  Barrès. Le rapprochement est peut-être prématuré, tout au plus peut-on dire qu’à l’heure présente déjà, son œuvre, comme celle  de  Barrès, nous offre plus qu’ un  agrément purement littéraire :  une  leçon  d’ énergie.

Il se pique  de  n’avoir pas connu, jusqu’à ce jour au moins, cette inquiétude libératrice que produit la recherche  de  la vérité. Dès son premier livre, il s’est montré tout entier, il a bravement affirmé son unité. Car le temps n’est plus, où les jeunes gens se faisaient, avec sérieux,  des  âmes exceptionnellement compliquées, qui s’exprimaient en  une  langue plus compliquée encore et nuancée jusqu’à l’ennui. La guerre a donné le coup  de  grâce à cet esthétisme énervant qu’on appelle symbolisme ; et elle a donné naissance à la doctrine  de  M.  de  Montherlant, qui en est sortie toute formée et casquée pour la lutte  de  l’après-guerre.

Deux philosophies, affirme-t-il, se disputent le monde. L’une vient  de  l’Orient, et insinue dans le monde [p. 64] romain les virus du christianisme,  de  la Réforme,  de  la Révolution et du Romantisme, les concepts  de  liberté et  de  progrès, l’humanitarisme, le bolchévisme. L’autre philosophie est celle  de  l’antique Rome, qui a inspiré le catholicisme, la Renaissance, le traditionnisme et le nationalisme. L’Orient efféminé ; — en face : l’Ordre romain. Or l’ordre, pour M.  de  Montherlant comme pour Maurras, est ce qu’il importe  de  sauvegarder, avant tout  autre  principe.

Jusqu’ici, rien  d’ original dans cette conception simpliste du monde, qui n’est en rien différente  de  celle  de  l’Action française ; remarquons toutefois cette séparation, que Maurras n’a pas faite aussi franchement, du catholicisme et du christianisme, le christianisme étant dans le même camp que la Réforme.

M.  de  Montherlant n’est décidément pas philosophe. Peut-être ne lui a-t-il manqué pour le devenir que le temps  de  méditer : il a quitté le collège jésuite pour la tranchée, puis « le sport l’a saisi aux pattes  de  la guerre encore contus  de  huit coups  de  griffes et chaud  de  l’étreinte du fauve merveilleux ». Il n’a pas eu le temps  de  se ressaisir, le sport prolongeant pour lui,  d’  une  façon obsédante, le rythme  de  la guerre. Du moins a-t-il ainsi évité le choc fatal pour tant d’autres du guerrier et du bourgeois. Dernièrement, il abandonna le stade et rentra dans le monde où nous vivons tous. Écœuré du désordre général, il cherche  des  remèdes, et nous tend les premiers qui lui tombent sous la main : le sport et la morale romaine.

Dans sa hâte salvatrice, M.  de  Montherlant ne s’est même pas demandé si ces deux contrepoisons pouvaient être administrés ensemble. L’opération faite, il a pourtant fallu la justifier, ce qui n’a pas été sans quelques tours  de  passe-passe  de  logique, admirablement masqués d’ailleurs par  des  façons cavalières  un  peu intimidantes. Toute  une  partie du Paradis à l’ombre  des  épées 1 , son dernier livre, est consacrée à « fondre dans  une  unité supérieure » l’antinomie  de  l’esprit catholique et  de  l’esprit sportif. « On se fait son unité comme on peut », avoue-t-il franchement. Il me semble bien paradoxal  de  vouloir unir dans  une  même philosophie la morale jésuite, faite  de  règles et  de  contraintes imposées dans le but  de  restreindre la liberté et l’initiative individuelles, et la morale  des  sports anglais, morale qui veut former  des  hommes maîtres  d’ eux-mêmes, c’est-à-dire libres. Et cela me semble  d’ autant plus paradoxal que M.  de  Montherlant est justement  un   des  premiers Français qui ait compris que le but du sport n’est pas la performance, mais le style et la méthode, c’est-à-dire la formation du caractère, en définitive.

Mais on peut oublier la partie doctrinaire  de  cette œuvre, elle ne lui est pas indispensable : « Ces simplifications valent ce que valent toutes les simplifications, qu’on les appelle ou non idées générales, et j’avoue bien volontiers qu’il n’est pas  une  opinion sur le monde à laquelle je ne préfère le monde ». Je préfère à la dogmatique  de  M.  de  Montherlant son admirable lyrisme  de  poète du stade.

En  un  style  d’  une  fermeté presque brutale parfois,  un  style  de  sportif, mais qu’on sent humaniste et poète,  un  style à la fois bref et chaud, imagé et réaliste, M.  de  Montherlant chante cette « violence ordonnée et calme »  des  « grands corps athlétiques ». Sur le stade au soleil se déploient les équipes, et l’équipier Montherlant les contemple, ému  de  « cette ivresse qui naît  de  l’ordre », et aussi parfois,  de  la pensée que « sur ces corps  de  l’entre-deux-guerres, … cinq sur dix sont désignés… ».

Voici passer  un  coureur : « À peine a-t-il touché la piste  d’ herbe, c’est  une  allégresse héroïque qu’infuse à son corps la douce matière. L’air et le sol, dieux rivaux, se le disputent, et il oscille entre l’un et l’autre. Ainsi mon art, entre terre et ciel. Mais sa foulée, bondissante et posée, est pleine du désir  de  l’air. Danse-t-il sur  une  musique que je n’entends pas ? » — Mais plus que le corps en mouvement, c’est la domination  de  la raison sur ce corps qui est exaltante, et c’est cette domination qui est le but véritable du sport. On accepte  une  règle ; on l’assimile, à tel point qu’elle n’est plus  une  entrave à la violence animale déchaînée dans le corps du joueur à la vue de la prairie rase où rebondit  un  ballon. Si l’on considère la vie sociale comme  un  jeu sérieux dont on respecte les règles, non plus comme  une  lutte sauvage et déloyale, la morale  d’ équipe devient toute la morale, et les qualités indispensables au bon équipier deviennent les qualités du parfait citoyen : juste vision  de  la réalité, abnégation, sentiment du devoir  de  chacun envers l’ensemble (Montherlant insiste plutôt sur le sentiment  des  hiérarchies que sur celui  de  la solidarité, comme bien l’on pense). Enfin, enseignement plus général  de  la morale sportive : « la règle  de  rester en dedans  de  son action, application  de  l’immense axiome formulé par Hésiode et qui gouverna le monde ancien : La moitié est plus grande que le tout ». Le sport comme  un  apprentissage  de  la vie : tout servira plus tard :

Ô garçons, il y a  un  brin du myrte civique tressé dans vos couronnes  de  laurier. Vous n’êtes pas couronnés  d’ olivier.

La main connaît la main dans la prise du témoin. L’épaule connaît l’épaule dans le talonnage du ballon. Le regard connaît le regard dans la course  d’ équipe. Le cœur connaît la présence muette et sûre. Toutes ces choses ne se font pas en vain.

Le chef se dresse entre les dix qui sont à lui. Il dit : « Je ne demande pas qu’on m’aime. Je demande qu’on me soit dévoué. » Ils disent : « Tu es notre capitaine. » Ces choses ne sont pas dites en vain.

Stades que parcourent  de  jeunes et purs courages, donnez-moi votre silence jusqu’à l’heure. Que je taise votre mot  de  ralliement, paradis à l’ombre  des  épées.

Rien  de  moins artificiellement moderne que ce lyrisme sobre et prenant : « Si l’on s’échauffe, s’échauffer sur  de  la précision. » On évitera ainsi tout niais romantisme.

Je sais bien ce qu’on objectera : le sport ainsi compris, plus que l’apprentissage  de  la vie, est l’apprentissage  de  la guerre, dira-t-on. M.  de  Montherlant répondra : non, car la faiblesse est le péché capital pour le sportif. Or c’est la faiblesse « qui fait lever la haine ». « La faiblesse est mère du combat. »

C’est donc à  un  lacédémonisme renouvelé que nous conduirait cette « éthique du sport » tempérée  de  raison. Ce qu’on en peut retenir, c’est la méthode, car je crois qu’elle sert mieux la démocratie que l’Église romaine, quoi qu’en pense M.  de  Montherlant. Et voici, ô paradoxe, qu’il rejoint Kant, Kant qui écrit : « C’est sur  des  maximes, non sur la discipline, qu’il faut fonder la conduite  des  jeunes gens : celle-ci empêche les abus, mais celles-là forment l’esprit. » M.  de  Montherlant illustre sa propre pensée  de  cette citation  d’  un  dominicain : « Formez  des  jeunes filles assez fortes pour pouvoir tout lire, et il n’y aura plus besoin  de  roman catholique. »

C’est ce qu’on pourrait appeler  une  « morale constructive » : porter l’effort sur ce qui doit être, et ce qui ne doit pas être tombera  de  soi-même. Ainsi l’athlète à l’entraînement ne s’épuise-t-il pas à combattre certaines faiblesses : il développe ses qualités, le reste s’arrange  de  soi-même.

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M.  de  Montherlant, qui a quitté le stade, se rendra mieux compte à distance  de  la contradiction sur laquelle est bâtie son œuvre. L’intéressant sera  de  voir ce qu’il sacrifiera,  de  la morale sportive ou  de  la morale jésuite.

Mais enfin, voici  un  homme, et non plus seulement  un  homme  de  lettres.  Un  homme en qui s’équilibrent déjà l’enthousiasme  d’  une  jeunesse saine et la retenue  de  l’âge mûr, cette « limitation » que lui ont enseigné le sport et les anciens. J’admets que ses « idées générales » ne vaillent rien 2  ; sa morale virile nous est néanmoins plus proche que la sensualité vaguement chrétienne  de  tel  autre  écrivain catholique. Et son lyrisme, encore  un  peu brutal, il saura le dompter, et atteindre au classicisme véritable. Voici  un  constructeur,  un  entraîneur, et qui joue franc jeu. S’il faut lutter contre lui, nous savons qu’il observera les règles. Saluons-le donc du salut  des  équipes avant le match : « En l’honneur  d’Henry de Montherlant, hip, hip, hurrah ! »