(1930) Articles divers (1924–1930) « Confession tendancieuse (mai 1926) » pp. 144-148
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Confession tendancieuse (mai 1926) f

Écrire, pas plus que vivre, n’est de  nos jours  un  art  d’ agrément. Nous sommes devenus si savants sur nous-mêmes, et si craintifs en même temps, si jaloux  de  ne pas nous déformer artificiellement : nous comprenons que nos œuvres, si elles furent faites à l’image  de  notre esprit, le lui rendent bien dans la suite ; c’est peut-être pourquoi nous accordons voix dans le débat  d’ écrire, aux forces les plus secrètes  de  notre être comme aux calculs les plus rusés. Nous choisissons les idées comme on choisit  un  amour dont on est anxieux  de  prévoir l’influence, avant de s’y jeter, et dont on craint  de  ressortir trop différent. Amour  de  soi, qui nous tourmente obscurément et nous obsède  de  craintes et  de  réticences dont nous ne comprenons pas toujours l’objet. Peur  de  perdre le fil  de  la conscience  de  soi, peur  de  subir l’empreinte imprévisible  des  choses. Amour  de  soi… Mais moi, qui suis-je ?

Par ces trois mots commence le drame  de  toute vie.

Ha ! Qui je suis ? Mais je le sens très bien ! je sens très bien cette force — ici, je tape du pied — ces désirs, ce corps… J’ai  un  passé à moi,  un  milieu,  des  amis, ce tic. Mais encore, tant d’autres forces et tant d’autres faiblesses, tant d’autres désirs contradictoires ; au gré du temps,  d’  un  sourire,  d’  un  sommeil, tant de bonheurs ou  de  dégoûts étranges viennent m’habiter ; je ne sais plus… Je suis beaucoup de personnages, faudrait choisir. Vous me direz qui je suis, mes amis ; quel est le vrai ? [p. 145] — Ils me proposent vingt visages que je puis à peine reconnaître.

Reste le monde, — les choses, les faits, la vie, comme ils disent. Je me suis abandonné au jeu du hasard, jusqu’au jour où l’on me fit comprendre qu’il n’est que le jeu  de  sauter follement  d’  une  habitude dans  une   autre . Il ne me resta qu’ une  fatigue profonde ; je devins si faible et démuni, livré aux regards  d’  une  foule absurde, bienveillante, repue, — tous paraissaient détenir  un  secret très simple, et  un  peu narquois ils me considéraient avec  une  pitié curieuse : je me sentis nu, tout le monde devait voir en moi  une  tare que j’étais seul à ignorer, était-ce ma fatigue seulement qui me rendait toutes choses si méticuleusement insupportables, si cruellement présentes et dures ? La cause  de  cette inadaptation, je la soupçonnais si grave, si fondamentale que je préférais me leurrer à combattre  des  imperfections  de  détail dont je m’exagérais l’importance. Et c’est ainsi par feintes que je progressais, jusqu’au jour où je m’avouai  un  trouble que je me refusai pourtant à nommer peur  de  rire. Cette amertume au fond  de  tous les plaisirs, cette envie  de  rire quand il m’arrivait  un  ennui, cette incapacité à jouir  de  mes victoires, à pleurer sur mes déboires, ce malaise seul liait les personnages auxquels je me prêtais.

Mais en même temps que je le découvrais, dans tout mon être  une  force aveugle  de  violence s’était levée. Ce fut elle qui m’entraîna sur les stades où je connus quelle confiance sourde aux contradictions intimes exige  un  acte victorieux. Autour de cette brutalité s’organisaient brusquement les éléments désaccordés  de  ce moi que j’avais tant choyé. « Maintenant, m’écriai-je — c’était  un   des  premiers jours du printemps — l’heure est venue  de  la violence. Jeunes tempêtes, lavez, bousculez ! La parole est aux instincts combatifs et dominateurs par quoi l’homme ne se distingue plus  de  l’animal. Louée soit ma force et tout ce qui l’exalte, et tout ce qui la dompte, tout ce qui sourd en moi  de  trop grand pour ma vie — toute ma joie ! »

[p. 146] Ce n’était plus  une  douleur rare que j’aimais dans ces brutalités, c’était ma liberté agissante. J’allais plier  des  résistances à mon gré, agir sur les choses… Vers le soir, l’ardeur tombe : agir ? dans quel sens ?

Provisoirement j’étais sauvé  d’  un  désordre où l’on glisse vers la mort. L’important, c’est  de  ne pas se défaire. Mais rien n’était résolu.

Me voici devant quelques problèmes dont je sais qu’il est absolument vain  de  prétendre les résoudre, mais que je dois feindre  d’ avoir résolus : c’est ce qui s’appelle vivre.

Problème  de  Dieu, à la base. J’aurai garde  de  m’y perdre au début  d’  une  recherche qui n’a que ce but  de  me rendre mieux apte à vivre pleinement. En priant, je m’arrête parfois, heureux : « J’ai donc la foi ? » Mais c’est encore  une  question… Je crois qu’il ne faut pas attendre immobile dans sa prière, qu’ une  révélation vienne chercher l’âme qui se sent misérable. Je ne recevrai pas  une  foi, mais peut-être arriverai-je à la vouloir, et c’est le tout. S’il est  une  révélation, c’est en me rendant plus parfait que je lui préparerai les voies.

Agir ? Sur moi d’abord. Il ne faut plus que je respecte tout en moi. Je ne suis digne que par ce que je puis devenir. Se perfectionner : cela consiste à retrouver l’instinct le plus profond  de  l’homme, la vertu conservatrice qui ne peut dicter que les gestes les plus favorables. J’ai d’autres instincts et je n’entends pas tous les cultiver pour cela seul qu’ils sont naturels : la nature est  un  champ  de  luttes,  de  tendances vers la destruction et vers la construction ; c’est  un  mélange à doses égales  de  mort et  de  vie. Et c’est à l’intelligence  de  faire primer la vie, puisque n’est pas encore parfait cet instinct qui est la Vertu. Ma vertu est  de  chercher cette Vertu ;  de  me replacer dans le sens  de  ma vie ;  de  rendre toutes mes forces complices  de  mon destin.

D’abord donc, choisir Mes instincts, ensuite, les éduquer, selon  des  lois établies par le concours  de  l’expérience et  d’  un  sentiment  de  convenance en quoi se composent le plaisir et la conscience  de  Mes limites. Je m’attache particulièrement [p. 147] à retrouver ces limites : la vie moderne, mécanique, nous les fait oublier,  d’ où cette fatigue générale qui fausse tout, et qui s’oppose au perfectionnement  de  l’esprit, puisqu’elle ne permet que  des  associations suivant les directions  de  moindre résistance. Mais je ne m’emprisonnerai pas dans ces limites. Ma liberté est  de  les porter plus loin sans cesse,  de  battre mes propres records.

 De  ce lent effort naît  une  modestie que je m’enorgueillis un peu de connaître ; et  de  cette volonté  d’  un  meilleur moi,  une  certaine méfiance vis-à-vis de ma sincérité. La sincérité m’apparaît parfois comme  un  arrêt artificiel dans ma vie,  une  vue stupide sur mon état qui peut m’être dangereuse. (On donne corps à  une  faiblesse en la nommant ; or je ne veux plus  de  faiblesses 4 .)

Et demain peut-être, agir dans le monde, si je m’en suis d’abord rendu digne. L’époque nous veut, comme elle veut  une  conscience. Je fais partie  d’  un  ensemble social et dans la mesure où j’en dépends, je me dois  de  m’employer à sa sauvegarde ou à sa transformation. Mais il y faut  une  doctrine, me dit-on. L’avouerai-je, quand je médite sur  une  doctrine possible, sur  une  systématisation  de  mes petites certitudes 5 , j’éprouve vite le sentiment  d’ être dans  un  débat étranger à ce véritable débat  de  ma vie : comment surmonter [p. 148]  un  malaise sans cesse renaissant, comment m’adapter à l’existence que m’imposent mon corps et les lois du monde, et comment augmenter ma puissance  de  jouir, en même temps que ma puissance  d’ agir. Que tout cela s’agite sur fond  de  néant, je le comprends par éclairs, mais  une  secrète espérance m’emporte de nouveau, premier gage du divin…

Reprendre l’offensive — au soir, je m’amuserai à mettre  des  étiquettes sur mes actes… Déjà je sens  un  sourire, — en songeant à ces raisonnements que je me tiens — plisser  un  peu mes lèvres, et s’affirmer à mesure que je le décris. Mais comme  un  écho profond,  une  attirance aussi  d’ anciennes folies… Combat, oscillations silencieuses dans ma demi-conscience. Joie, dégoût, lueurs éteintes dans  une  nuit froide. Les notes  d’  un  chant qui voudrait s’élever. Puis enfin la marée  de  mes désirs. Qu’ils viennent battre ce corps triste, qu’ils l’emportent  d’  un  flot fou ! Revenez, mes joies du large !… Tiens, j’écoute le vent ; je pense au monde. Chant  des  horizons, images qui s’éclairent… Je vais écrire autre chose que moi, je vais m’oublier, me perdre dans  une  vie nouvelle : (Créer, c’est se surpasser). J’entends  des phrases qu’il ne faut pas encore comprendre, — tout est si fragile — mais je sais quelle légèreté puissante, quelle confiance vont guider ce corps et cet esprit… Créer, ou glisser au plaisir ? Êtes-vous belle, mon amie, — et vous, ma vie ? Certes, mais je vous aime moins que je ne vous désire. (Ce désir qui me rend fort pour — autre chose…) Ô luxe, ne pas aimer son plaisir ?

Je reste candidat au salut.