(1930) Articles divers (1924–1930) «  La Tour de Hölderlin (15 juillet 1929) » pp. 354-356
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La Tour de  Hölderlin (15 juillet 1929) n

« Je lui ai raconté qu’il habite  une  chaumière au bord d’ un  ruisseau, qu’il dort les portes ouvertes, et pendant  des  heures récite  des  odes grecques au murmure  de  l’eau ; la Princesse  de  Homburg lui a fait cadeau  d’  un  piano dont il a coupé les cordes, mais pas toutes, en sorte que plusieurs touches sonnent encore, et c’est là-dessus qu’il improvise, oh ! j’aimerais tant aller là-bas, cette folie m’apparaît comme  une  chose si douce et si grande… » 11

Et Bettina terminant sa lettre sur Hölderlin : « Ce piano dont il a cassé les cordes, c’est vraiment l’image  de  son âme ; j’ai voulu attirer là-dessus l’attention du médecin, mais il est plus difficile  de  se faire comprendre par  un  sot que par  un  fou. »

L’hiver dernier, m’occupant assez longuement  d’  un   des  poètes auxquels notre temps doit vouer l’attention la plus grave — car il vécut dans ces marches  de  l’esprit humain qui confinent peut-être à l’Esprit et dont certains  des  plus purs d’entre nous se préparent à tenter le climat, — j’avais rêvé sur ce passage  de  l’émouvante Bettina, rêvé sans doute assez profondément pour qu’aujourd’hui le hasard qui m’amène à Tubingue ne soit pas seulement  un  hasard…

Hier, c’était la Pentecôte. La fête  de  la plus haute poésie. Mais dans ce siècle, où tant de voix l’appellent, combien sont dignes  de  s’attendre au don du langage sacré ? Cette langue  de  feu qui s’est posée sur Hölderlin et qui l’a consumé… Digne ? —  Un  adolescent au visage  de  jeune fille qui rimait sagement  des  odes à la liberté… Et voici dans sa vie cette double venue  de  l’amour et du chant prophétique, confondant leurs flammes. Dix années dans le Grand Jeu. Dix années où le génie tourmente cet être faible, humilié par le monde. L’amour s’éloigne le premier, quand Hölderlin doit quitter la maison  de  Madame Gontard 12 , déchirement à peine sensible dans son œuvre.

Car ce poète n’est peut-être que le lieu  de  sa poésie, —  d’  une  poésie, l’on dirait, qui ne connaît pas son auteur. Qui parle par sa bouche ? Il règne dans ses Hymnes  une  sérénité presque effrayante. Vient le temps où le sens  de  son monologue entre terre et ciel lui échappe. Il jette encore quelques cris brisés : « Ô vieux Démon ! — je te rappelle — Ou bien envoie —  un  héros — Ou bien — la sagesse. » Mais le feu s’éteint — l’esprit souffle où il veut. Juin 1802 : au moment où meurt Diotima, Hölderlin errant loin  d’ elle (dans la région  de  Bordeaux croit-on), est frappé  d’ insolation ; sa folie  d’  un  coup l’envahit. C’est  une  sorte  de  vieillard qui reparaît en Allemagne. Et durant trente années, ce pauvre corps abandonné vivra dans la petite tour  de  Tubingue, chez  un  charpentier — vivra très doucement, inexplicablement,  une  vie monotone  de  vieux maniaque. Le buisson ardent quitté par le feu se dessèche. Ce qui fut Hölderlin signe maintenant Scardanelli  des  quatrains qu’il donne aux visiteurs venus pour contempler la victime  d’  un  miracle. — C’était l’époque  des  amateurs  de  ruines.

Je suis descendu au bord de l’eau,  un  peu au-dessous de la maison, en attendant [p. 355] l’heure  d’ ouverture. Il y a là  une  station  de  canots  de  louage où j’ai vite découvert  un  « Friedrich Hölderlin » à côté  d’  un  « Hyperion ». En cherchant, je trouverais bien aussi  un  « Nietzsche » à fond plat.  Des  saules se penchent vers l’eau lente. Sur l’autre rive qui est celle  d’  une  longue île,  des  étudiants au crâne rasé se promènent  un  roman jaune à la main. L’un après l’autre, dans cette paresse  de  jour férié, les clochers  de  la ville sonnent deux heures. Allons.

 Un   de  ces corridors  de  vieille maison souabe, hauts et sombres, qui paraîtraient immenses s’ils n’étaient à demi encombrés  d’ armoires.  Un  couloir, la chambre. L’homme qui me conduit est le propriétaire actuel. « Monsieur connaît Hölderlin ? — questionne-t-il, méfiant — bon, bon, parce qu’il y en a qui viennent, n’est-ce pas, ils ne savent pas trop qui c’était… Alors vous devez connaître ces portraits ? — (et comme je considère  un  ravissant médaillon  de  marbre) — Ça, c’est Diotima. »

On rougirait à moins. — « Je ne puis pas parler  de  lui, ici à Francfort, écrivait Bettina, car aussitôt l’on se met à raconter les choses les plus affreuses sur son compte, simplement parce qu’il a aimé  une  femme, pour écrire Hyperion, et pour les gens d’ici, aimer, c’est seulement vouloir se marier… » — Et puis plus tard on encadre les lettres  des  amants, on propose le couple à l’admiration  des  écoliers en promenade, et le guide désigne familièrement l’image  d’  une  femme par le nom qu’elle portait au mystère  de  l’amour…

Trois petites fenêtres ornées  de  cactus miséreux,  une  pipe qui traîne sur l’appui ; le jardinet avec son banc et ses lilas fleuris qui trempent… Tout est familier, paisible au soleil. Il passait  des  heures à cette fenêtre, à marmotter. Vingt-sept ans dans cette chambre, avec le bruit  de  l’eau et cette complainte  de  malade épuisé après  un  grand accès  de  fièvre…

L’agrément  de  ce monde, je l’ai vécu.
Les joies  de  la jeunesse, voilà si longtemps,
si longtemps qu’elles ont fui.
Avril et Mai et Juin sont lointains,
Je ne suis plus rien, je n’aime plus vivre.

Il y avait encore plus  de  paix que maintenant. La grande allée sur l’île n’existait pas, en face, ni les maisons. Il voyait  des  prairies et  des  collines basses,  de  l’autre côté  de  l’eau jaune et verte… Quel est donc ce sommeil « dans la nuit  de  la vie » — et cet aveu mystérieux : « La perfection n’a pas  de  plainte »… Vivait-il encore ?

Ce lieu soudain m’angoisse. Mais le gardien : il y est comme chez lui. — Dormez-vous dans ce lit ? — Oh ! répond-il, je pourrais aussi bien habiter la chambre. Il ne vient pas tant de visiteurs, et seulement  de  2 à 4…

 Une  rue étouffée entre  des  maisons pointues et les contreforts  de  l’Église du Chapitre : je vois s’y engager chaque jour le fou au profil  de  vieille femme qui promène doucement dans cette calme Tubingue le secret  d’  une  épouvantable mélancolie. Les étudiants le rencontrent, qui montent au [p. 356] Séminaire protestant : il leur fait  de  grandes révérences…

    

La rumeur et le cliquetis  d’  une  grande terrasse  de  café au bord du Neckar, sous les marronniers. À quatre heures, l’orchestre s’est mis à jouer  des  ringues charmantes, jazz et clarinette, chansons  de  Mai. Les bateaux qui dérivent dans le voisinage se rapprochent, tournoyent lentement dans la musique. Je n’aime pas les jeunes Doktors à lunettes, en costume  de  bain, qui pagayent vigoureusement, les dents serrées. (« Weg zur Kraft und Schönheit ! »). J’aime les bateaux plats et incertains, avec  des  Daphnés dedans, qui ne savent pas bien ramer et qui lisent  des  magazines au fil  de  l’eau, ce qui est le comble  des  vacances. À  une  table voisine,  des  adolescents balafrés font  des  signes énergiques à  une  compagnie  de  cavaliers qui passe devant la statue  d’ Eberhard le Barbu.  Des  bourgeois se rient contre par-dessus leurs chopes. « Gemütlichkeit ». Évidemment : la vie normale. Il y a pourtant cette petite chambre… Est-ce que tout cela existe dans le même monde ? (Il est bon  de  poser parfois  de  ces grandes questions naïves.) Lui aussi a vécu dans cette ville, tout semblable à ces théologiens aux yeux voilés, aux pantalons trop courts, qui se promènent tout seuls… Et puis, il lui est arrivé quelque chose  de  terrible, où il a perdu son âme. Et puis il n’est revenu qu’ un  vieux corps radotant. — Qu’en pensez-vous, bonnes gens ?… Il a eu tort, sans doute. Tout le monde s’accorde à trouver malsain ce genre  de  tentatives : cela ne peut que mal finir. Ceux du bon sens hochent la tête et citent la phrase la plus malencontreuse  de  Pascal : le « Qui veut faire l’ange… » a autorisé  des  générations  de  « bourgeois cultivés » à faire la bête dès qu’il s’agit  de  l’âme. Dans la bouche  de  certains, cela prend l’air  de  je ne sais quelle revanche du médiocre dont ils se sentent bénéficiaires. Ah ! vraiment les malins ! qui ont préféré faire tout de suite la bête : comme cela on est mieux pour donner le coup de pied  de  l’âne… Écoutons plutôt Bettina — la vérité est plus humaine, est plus divine, quand c’est  une  telle femme qui la confesse : « Celui qui entre en commerce trop étroit avec le ciel, les dieux le vouent au malheur. »

Ô cette chambre, où pénètre la facilité atroce  de  cette fin  d’ après-midi, ces musiquettes et ces parfums  de  fleurs et  d’ eau… elle est tellement d’ailleurs… Faut-il donc que l’un  des  deux soit absurde,  de  ces mondes à mes yeux soudain simultanés ?…

    

Le tragique  de  la facilité, c’est qu’elle n’est qu’ un  oubli. Et pourtant, comme elle paraît ici bien établie, triomphante, à beau fixe. Pourquoi troubler le miroir innocent  de  ces eaux, ces âmes indulgentes à leur banalité ? Est-ce qu’ils ne soupçonnent jamais rien ? Ou bien, peut-être, seulement, quand l’amour leur donne  une  petite fièvre, — cette semaine  de  leur jeunesse où ils ont cru pressentir  de  grandes choses généreuses autour  d’ eux… Cela s’oublie. Et l’amour, tout justement, nous fait comprendre, dans le temps même qu’il nous entr’ouvre le ciel, qu’il est bon qu’il y ait le monde…

Mais que cette musique vulgaire, par quel hasard, donne l’accord qui m’ouvre  un  vrai silence : déjà je leur échappe — je t’échappe ô douceur  de vivre ! Tout redevient autour de moi insuffisant, transitoire, allusif. Tout se remet à signifier l’absence.