(1953) La Confédération helvétique « 6. Le peuple suisse et le monde » pp. 157-182
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Chapitre VI.

Le peuple suisse et le monde

Nous pensons en avoir assez dit, dans les chapitres précédents, pour établir en toute clarté que la Suisse n’est pas une nation, au sens que le terme a pris pendant le xixe siècle, et qu’en conséquence, il serait vain de chercher, dans son peuple ou sa littérature, les témoignages d’un sentiment proprement national, comparable à celui que les Français, les Italiens, les Espagnols ou les Irlandais éprouvent à l’endroit de leur patrie. La race, la religion, la langue, la culture, parfois même la doctrine du parti au pouvoir, coïncident, dans tous ces pays, avec les limites du territoire, et se recouvrent l’une l’autre assez exactement pour créer un sens unitaire ; dans ce cas, les minorités ne jouent plus qu’un rôle négligeable, et souvent se sentent quelque peu étrangères à l’âme nationale : tout au moins, la majorité le leur fait sentir sans scrupules. En Suisse, nous l’avons dit, le problème des minorités ne se pose pas : chaque groupe étant [p. 158] simultanément minoritaire par rapport à l’ensemble des autres, et majoritaire dans un canton, une région, un domaine essentiel de la vie commune. Il arrive même que les majorités conjuguent leurs efforts pour secourir une minorité et favoriser sa survivance. C’est en vertu de ce système de « prime à la minorité » que la Confédération a non seulement reconnu comme langue nationale le romanche (parlé par moins de 40 000 habitants) mais, par ses subventions, a donné un regain de vitalité au petit groupe qui le parlait, et qui se voyait menacé de décadence rapide.

En l’absence de toute autre raison naturelle, culturelle ou dynastique, ce qui rassemble tous les Suisses en un seul corps aux membres bien articulés, c’est l’attachement commun à leurs institutions, c’est le lien fédéral, le pacte perpétuel, juré devant Dieu sur une prairie des Alpes il y a plus de six siècles et demi. Si la Suisse a donné à l’histoire de l’Europe et du monde quelque chose d’unique, une création sans exemple et durable, c’est bien cela : cette forme d’État non-nationale, et cette communauté de peuples différents, inébranlablement fondée sur le serment.

Que cet État et cette communauté se soient constitués très lentement, par un processus organique et, semble-t-il, non prémédité, nul ne songerait à le nier. Mais il n’est pas moins évident que la Suisse moderne a pris conscience d’elle-même en tant qu’unité fédérale, et qu’elle voit les gages de sa force et de sa cohésion civique dans cette diversité, précisément, qui a fait la faiblesse ou la ruine de tant de grands États voisins. Sur l’importance vitale de ce lien politique, [p. 159] tous les auteurs suisses sont d’accord. Citons-en trois : un homme d’État, un général, un romancier.

Champion du radicalisme dans sa belle époque, président de la Confédération à plusieurs reprises, le Neuchâtelois Numa Droz écrivait au xixe siècle :

Un peuple qui a la structure du nôtre, et qui est accoutumé à la démocratie fédérative, a, dans chacun de ses membres, une vitalité et une force de résistance tout autres que celles qu’on peut rencontrer dans un pays centralisé. Le moindre morceau de la Suisse qu’un de nos voisins voudrait s’annexer lui pèserait à l’estomac bien plus que de grandes provinces habituées à recevoir leur impulsion d’une capitale plus ou moins éloignée.

En 1940, pendant la mobilisation de l’armée qu’il commandait en chef, le général Guisan, loin de déplorer la diversité des troupes suisses, soulignait sa nécessité :

Si le fédéralisme est la sauvegarde du pays, l’unification serait sa perte. Laissons aux cantons leur particularisme, comme à nos régiments leurs particularités. Nous ne voulons pas nous fondre dans le même moule ! Il serait aussi vain de vouloir unifier les Suisses que de tenter de niveler leurs montagnes ! Si les différences sont ineffaçables, elles ne nuisent pas à la cohésion nationale. Genève a son Jeûne genevois et son Escalade, Zurich son Sechseläuten, Bâle son Carnaval, Lucerne sa fête de Sempach, Glaris son anniversaire de Näfels, Vaud son 24 janvier et son 14 avril, Neuchâtel son 1er mars ; toute la Suisse a son 1er août ! Et si l’armée est la seule éducation générale qu’un peuple, aussi divers que le nôtre, peut [p. 160] admettre, l’esprit du régiment de Genève n’est cependant pas celui des régiments de Berne ou des Grisons, pas plus que celui des régiments zurichois ne ressemble à celui des régiments vaudois ou valaisans ; mais tous sont cependant unis sous le même drapeau.

Près d’un siècle auparavant, Gottfried Keller, le grand romancier de Zurich 44 , voyait déjà, dans cette même diversité la véritable « école de l’amitié » :

Qu’il est donc réjouissant que tous les Suisses ne soient pas sortis du même moule, qu’il y ait des Zurichois et des Bernois, des gens d’Unterwald et de Neuchâtel, des Grisons et des Bâlois, et même deux espèces de Bâlois ! Qu’il y ait une histoire de l’Appenzell, et une histoire de Genève ! Cette variété dans l’unité — Dieu veuille nous la conserver — voilà la véritable école de l’amitié ! Et quand une même appartenance politique vient à s’épanouir dans l’amitié commune, alors un peuple atteint ce qu’il y a de plus haut.

Nous ne connaissons pas de meilleure description de ce que l’on peut appeler le « patriotisme suisse », mêlant le sentiment de la nature à une espèce particulière d’enthousiasme politique, que cette page du même Gottfried Keller, narrant le retour au pays natal de son héros Henri le Vert :

Je traversai le Rhin et mis le pied sur le sol de mon pays au moment même où celui-ci retentissait du bruit de cette agitation politique qui se termina [p. 161] par la transformation d’une confédération d’États vieille de cinq cents ans, en un État fédératif ; développement d’un organisme vivant qui, par son énergie et sa diversité, faisait oublier la petitesse du pays… Je confiai mes bagages à l’office postal et décidai de faire le reste de mon voyage à pied… Tout le pays reposait dans une vapeur bleue, où resplendissait l’éclat d’argent des chaînes de montagne, des lacs et des fleuves, et le soleil se jouait sur la jeune verdure couverte de rosée. Je voyais dans toute leur richesse les formes de ma patrie, paisibles et horizontales dans les plaines et les eaux, escarpées et audacieusement dentelées dans la montagne, à mes pieds une terre fleurie, et dans le voisinage du ciel un fabuleux désert, tout cela alternant sans trêve et partout recélant des vallées et des campagnes très peuplées. Avec l’irréflexion de la jeunesse et de l’enfance, je tenais la beauté du pays pour un mérite historique et politique, en quelque sorte pour un acte patriotique du peuple, si j’ose dire, allant même jusqu’à faire de cette beauté un synonyme de liberté, et je marchais allègrement à travers les régions catholiques et protestantes… Et cependant que je me représentais tout cela comme un grand crible plein de constitutions, de confessions, de partis, de souverainetés et de bourgeoisies, à travers lequel devait être tamisée la majorité de droit… je fus saisi du désir exalté de m’armer au combat en tant qu’individu, partie et reflet de l’ensemble, et de me forger au milieu de la lutte, avec mes forces vives, une personnalité vigoureuse et vivante, résolue à parler et à agir.

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Dans un mémorable Message adressé aux Chambres en 1938 par le Conseil fédéral, message qui avait pour principal sujet « la défense spirituelle du pays », en une période où ce pays se voyait menacé à bout portant par ses deux grands voisins hitlérien et fasciste, nous lisons :

Quelles sont les constantes qui déterminent l’esprit et le statut politique particulier de la Confédération ? Nous en nommerons trois auxquelles nous attachons une importance particulière :

L’appartenance de la Suisse à trois grandes civilisations de l’Occident, et la réunion de ces trois civilisations sur notre territoire.

Le lien fédéral, le caractère original de notre démocratie fédérative.

Le respect de la dignité et de la liberté humaine.

Là encore, il est remarquable que l’« appartenance de la Suisse à trois grandes civilisations » soit mentionnée précisément comme une des raisons d’être de cet État, quand elle pourrait si bien avoir été sa raison de ne pas être, ou de se disloquer. Quelles sont donc les tendances communes qui ont réussi à compenser les tendances culturelles centrifuges vers la France, l’Italie et l’Allemagne ? Ce problème spécifiquement suisse a donné lieu à des études aussi nombreuses que peu concluantes dans leur ensemble, les unes cherchant à définir une « culture suisse » qui apparaîtrait en filigrane dans les œuvres des trois principales [p. 163] régions linguistiques, les autres niant qu’une telle culture ait jamais existé, qu’elle soit possible, ou même souhaitable.

Ce qui est vérifiable et certain, c’est que chacun des trois groupes romand, alémanique, et tessinois, se distingue bien nettement du grand ensemble auquel il appartient par la langue officielle et la tradition littéraire.

Alémaniques et Romands descendent respectivement des Alamans et des Burgondes, et l’Aar, qui séparait ceux-ci, délimite encore aujourd’hui, grosso modo après 1300 ans, l’aire de l’allemand et celle du français 45 . Mais d’autre part, le Rhin marque la limite entre Alémaniques et Allemands, le Jura entre Romands et Français. Entre Aar et Rhin vivent 3 millions d’habitants ; entre Aar et Jura, 900 000.

Les Alémaniques donnent aux Français l’impression qu’ils sont Allemands, mais ne la donnent pas aux Allemands. Ils sont rarement blonds, souvent noirs de cheveux et bruns de peau. Dans la vie courante, grands bourgeois ou paysans, ils parlent leurs dialectes, dont ils possèdent au moins un par canton, l’allemand officiel (Hochdeutsch ou Schriftdeutsch) étant réservé aux journaux, à la littérature et aux universités. Le dialecte a gagné du terrain dans les écoles, à partir de 1933, en manière de protestation contre l’Allemagne [p. 164] hitlérisée. Il crée entre les citoyens d’un même canton une communauté très vivante, faite de nuances familières, d’allusions locales, d’humour intraduisible. Néanmoins, du point de vue culturel, la Suisse alémanique n’a rien de « provincial » au regard de l’Allemagne, beaucoup moins centralisée que la France en ce domaine. Dès le xviiie siècle, elle a tenu sa part, au moins à égalité, dans le concert des voix germaniques. Bodmer et « l’école suisse », Jean de Haller, Gessner, Lavater, ont dominé pendant plusieurs décades la vie littéraire des Allemagnes. Au milieu du xixe siècle, un Conrad Ferdinand Meyer, un Gottfried Keller, un Jeremias Gotthelf, un Jakob Burckhardt, tiennent le premier rang dans la poésie, le roman, la philosophie de l’histoire. De nos jours, la théologie allemande doit sa vitalité à la pensée du Bâlois Karl Barth, et C. J. Jung demeure  sans rival dans la psychologie analytique. Il y aurait certes beaucoup à dire sur la parenté inconsciente qui transparaît dans des œuvres si diverses, sur leur helvétisme au sein du germanisme. Mais les différences majeures entre Alémaniques et Allemands ne doivent pas être cherchées sur ce plan. Elles se manifestent beaucoup plus clairement dans la psychologie des deux peuples : l’Allemand indéterminé, toujours prêt à suivre un Führer, le Suisse particularisé de la manière la plus précise — de même que son pays est compartimenté — et congénitalement méfiant à l’égard des chefs politiques, des mouvements de masse ; l’Allemand du Nord plus ou moins slavisé, le Suisse formé par une tradition chrétienne beaucoup plus ancienne, et fortement [p. 165] romanisée au Moyen Âge ; l’Allemand volontiers « catastrophique », le Suisse calculateur, empirique et posé. L’opposition entre Luther et Zwingli résume tout cela : l’un génial, mystique, excessif, et dépourvu de sagesse politique ; l’autre, rationaliste, mesuré, lucide, citoyen autant que chrétien.

À mesure que l’Allemagne s’unifiait sous la férule de la Prusse, la Suisse alémanique s’en distinguait davantage par son climat moral et ses institutions. Certes, l’esprit réalisateur et moderne de l’industrie et du commerce allemands provoquait encore l’admiration des classes dirigeantes de Zurich et de Bâle. Pendant la guerre de 14-18, la Suisse neutre fut divisée en deux camps, l’un pro-allemand à l’est de l’Aar, l’autre pro-allié à l’ouest. Mais l’arrivée de Hitler au pouvoir provoqua un renversement complet des sympathies alémaniques. C’est vers l’Amérique, aujourd’hui, que regardent les hommes d’affaires et les industriels suisses. Quant aux milieux intellectuels, coupés de leurs bases depuis 1933, ils se sont vu devenir subitement les derniers dépositaires de la culture germanique, et c’est en son nom qu’ils ont manifesté à l’égard du national-socialisme une hostilité beaucoup plus profonde et virulente que celle de leurs confédérés romands.

Ces derniers se distinguent de la France tout autrement que les premiers ne se distinguent de l’Allemagne.

Il n’y a pas de dialectes romands. Le français de France est la langue de tous les jours et non pas seulement de la littérature ou des actes officiels, et les expressions locales, héritées d’anciens patois, ne [p. 166] sont pas plus nombreuses qu’en n’importe quelle autre province du domaine français. Malgré cela, la Suisse romande n’a jamais joué un rôle déterminant dans l’évolution littéraire ou intellectuelle de la France. Sur ses quatre foyers culturels bien distincts, Genève, Lausanne, Neuchâtel et Fribourg, les trois premiers sont protestants, le quatrième catholique. Cet émiettement d’un groupe déjà si restreint — moins d’un million d’habitants, rappelons-le — n’a jamais permis à la Suisse romande d’être à la France ce que la Suisse alémanique fut souvent à l’Allemagne ; du moins l’a-t-il protégée dans une large mesure contre la centralisation exercée par Paris. Littérairement, le Romand est un Français, s’il atteint la stature d’un Rousseau, d’une Mme de Staël, d’un Benjamin Constant, d’un Amiel 46  ; moralement, il est un protestant, avec tout ce que cela comporte d’étrangeté par rapport à la France actuelle, laïque mais pénétrée de culture catholique 47  ; politiquement, enfin, il est un Suisse. Laissons ici la parole à un auteur français qui a su dire mieux que tout autre comment on voit, de son pays, les Suisses romands :

Membres de la famille spirituelle française, ils se flattent encore volontiers de nous ressembler par une certaine vivacité de réactions, qui les distingue (c’est eux qui le disent) des Bernois ou des Zurichois, si solides, si sérieux, [p. 167] si lourds. Ils se vanteraient presque, à l’occasion, de partager certains de nos défauts, dont ils se font une élégance, étant entendu que, ne les ayant qu’à dose homéopathique, sans péril aucun, ils conservent le droit de nous les reprocher. Ils ont raison, car au fond les différences entre eux et nous l’emportent, je crois, sur les ressemblances, et nous serions tentés, quant à nous, de les voir un peu — qualités et défauts — comme ils voient les Bernois. Par rapport à nous, je serais tenté de chercher la différence essentielle dans le fait que, rattachés politiquement à la Confédération, ils ne réagissent pas politiquement comme des Français : leur démocratie qui n’a rien, ou presque, de latin, est une démocratie helvétique. Ils ne se cachent pas du reste de redouter nos conceptions politiques : ce ne sont chez eux que des minorités qui s’en réclament, encore que l’influence de notre voisinage soit et ait toujours été importante, mais ils finissent le plus souvent par désavouer nos principes et, s’ils les absorbent, c’est en les adaptant de telle façon qu’ils perdent le plus clair de leur nocivité, c’est-à-dire, en un sens, de leur vertu. 48

Quant aux Tessinois, rattachés à la Confédération en 1803 seulement, après avoir été longtemps soumis à leurs « magnifiques seigneurs » alémaniques en tant que bailliages, ils se rattachent naturellement par la culture comme par la langue et la religion, à l’Italie du Nord. Leur esprit libertaire n’est pas un héritage [p. 168] suisse, mais il remonte directement au mouvement des communes lombardes, dont nous avons vu par ailleurs qu’il ne fut pas sans influence sur les premiers pactes fédéraux. Leur parler courant est un dialecte semblable à celui du Milanais. La langue officielle est l’italien, qui n’est pas seulement utilisé par 146 000 Tessinois, mais par un nombre croissant d’immigrants de la Péninsule répandus dans tous les cantons suisses. L’helvétisation du Tessin a progressé très rapidement depuis 1848, et c’est du Tessin que sont venus quelques-uns des hommes politiques qui ont le mieux exprimé la mission traditionnelle de la Confédération.

Seuls, les Romanches constituent une minorité parfaitement autonome, étant seuls dans toute l’Europe à parler et à écrire leur langue celto-romane, qu’on ne peut rapprocher que de l’ancien provençal.

La vocation européenne de la Suisse est donc clairement inscrite dans son « appartenance à trois grandes civilisations de l’Occident » et dans leur réunion sur un même territoire. Le Message du Conseil fédéral de 1938 l’exprime avec une force et une lucidité qui font de ce texte l’un des documents majeurs de la pensée fédéraliste. Citons encore une de ses pages, qui formule en un raccourci saisissant les principes directeurs de l’histoire suisse et la mission internationale qui en découle :

Les différentes chaînes qui constituent la puissante barrière des Alpes convergent en un seul et même point : le Saint-Gothard.

[p. 169] Ce n’est pas par hasard que les premières ligues suisses ont pris naissance près du col qui le franchit. Ce fait providentiel a marqué le sens et la mission de notre État fédéral. Du Gothard jaillissent le Rhin, le Rhône et le Tessin, les trois cours d’eau qui nous relient aux territoires culturels les plus importants dans l’histoire de l’Occident. Le Gothard divise et unit à la fois ces trois territoires. Ce serait une entreprise vaine que de vouloir séparer la culture de notre pays de celles auxquelles nous sommes apparentés. Ce qui est changeant et accidentel ne doit pas reléguer dans l’ombre ce qui est durable et substantiel. Selon le Tessinois Giuseppe Zoppi, le Tessin remplit d’autant mieux sa mission suisse qu’il maintient plus purs ses liens spirituels avec ce qui fait la grandeur durable de la culture italienne ; un raisonnement analogue est vrai aussi pour les Suisses romands et pour les Suisses alémaniques. Précisément parce que nous refusons d’admettre la théorie selon laquelle la race déterminerait l’État et les frontières de celui-ci, nous gardons la liberté et la force de rester conscients de nos affinités avec les trois cultures allemande, française et italienne. L’idée suisse n’est pas un produit de la race, c’est-à-dire de la chair, mais une œuvre de l’esprit. C’est un fait admirable, qu’autour du Gothard, montagne qui sépare et col qui unit, une grande idée, une idée européenne, universelle, ait pu prendre naissance et devenir une réalité politique : l’idée d’une communauté spirituelle des peuples et des cultures occidentales. Cette idée, qui exprime le sens et la mission de notre État fédératif, n’est [p. 170] au fond pas autre chose que la victoire, sur le plan politique, de la pensée sur la matière, de l’esprit sur la chair. Prendre conscience de ce qu’il y a de beau et de grand dans notre conception politique, c’est déjà un élément essentiel de notre défense spirituelle.

L’origine permanente de la neutralité suisse est clairement désignée dans cette page. Comment un pays dont l’essence consiste en la conciliation des grandes cultures dont il dépend, pourrait-il prendre part aux luttes qui opposent ces cultures dans le reste de l’Europe ? Il serait aussitôt dissocié. Il a su vaincre dans son sein le principe même des antagonismes mortels si longtemps déchaînés autour de lui : la volonté d’hégémonie, tantôt latine et tantôt germanique. Quelles que soient les idéologies, d’ailleurs variables, dont se réclament alternativement les deux groupes, la Confédération commettrait un suicide en épousant la cause de l’un ou de l’autre, puisque son être et sa formule sont justement de les unir. Et ce qui est vrai pour les cultures nationales, dans toute la mesure où elles sont devenues nationalistes, l’était encore davantage pour les confessions religieuses au temps où elles étaient partisanes : c’est bien pourquoi la neutralité suisse s’est affirmée comme principe politique permanent au cours de la guerre de Trente ans. Mais il faut remonter plus haut encore, pour découvrir la justification primordiale de cette attitude. Il faut remonter à l’origine précise de la première alliance fédérale : le Gothard, « montagne qui sépare et col qui unit ». C’est en effet pour garder le col au nom de l’Empire que les Waldstätten ont reçu leurs [p. 171] chartes, au xiiie siècle, et qu’ils se sont unis par un Pacte perpétuel. Ces Chartes les rendaient « immédiats à l’Empire », et donc indépendants de leurs puissants voisins : condition nécessaire de leur mission européenne. En effet, cette mission ne pouvait être accomplie qu’en renonçant à prendre une part active aux querelles entre les voisins, tout de même qu’une grand-garde, en toute armée, a l’ordre de ne se laisser détourner sous aucun prétexte de sa vigilance, et donc de ne point participer aux actions qui viendraient à se dérouler dans son voisinage immédiat : elle doit se réserver pour l’éventualité d’une attaque sur le point qu’elle protège.

Cette mission de grand-garde au cœur même de l’Europe — d’abord physique, puis symbolique — est antérieure, soulignons-le, à la diversité des langues et des religions, diversité qui contraignit la Suisse moderne à une neutralité seconde, pour la sauvegarde, cette fois, du lien confédéral. Il y a donc eu d’abord la mission impériale, ensuite l’obligation de préserver l’alliance. La neutralité affirmée lors de la paix de Westphalie, en 1648, n’est pas absolument la même que celle qui résultait implicitement des chartes primitives, mais elle en est cependant une conséquence pratique. Et les traités de 1815, qui le confirment, synthétisent ces deux motifs, lorsqu’ils reconnaissent que « l’inviolabilité de la Suisse et son indépendance de toute influence étrangère, sont dans les vrais intérêts de la politique de l’Europe entière ».

Ainsi, « l’appartenance de la Suisse à trois grandes civilisations » devient la raison même de son « indépendance de toute influence étrangère ».

[p. 172] On voit maintenant comment la neutralité suisse, nécessaire à l’Europe, est vitale pour la Suisse ; et comment elle exprime à la fois la raison d’être du pays et l’équilibre européen. Chaque fois que cet équilibre est renouvelé, la neutralité suisse prend de nouveaux aspects. (Traités de Westphalie en 1648, traités de Paris et de Vienne en 1815, déclaration de Londres en 1920, lors de l’entrée de la Suisse dans la Société des Nations.)

Et l’on comprend enfin pour quelles raisons cette neutralité armée est devenue au cours des siècles permanente (non pas occasionnelle), conventionnelle (non pas seulement unilatérale) et enfin constitutionnelle. Par ces quatre caractères, comme par ses origines géo-historiques, elle se distingue essentiellement de toute autre neutralité pratiquée dans le reste de l’Europe. Elle  demeure  une institution unique en son genre. Et il n’est pas concevable qu’elle puisse être « adoptée » par aucun autre État isolé. Il n’est permis d’imaginer son extension qu’à l’ensemble du continent. Seule, une Fédération européenne se trouverait, en effet, remplir les conditions qui définissent la neutralité suisse : grand-garde montée autour d’un principe universel, et sauvegarde d’une alliance entre des éléments essentiellement divers, qu’une prise de parti belliqueuse ne manquerait pas de disloquer.

Cette perspective n’est pas absente de l’esprit des gouvernants suisses, comme en font foi les lignes suivantes, signées par l’actuel ministre des Affaires étrangères suisse :

Il n’est pas sans intérêt de relever qu’aujourd’hui se manifestent en Europe deux tendances [p. 173] grâce auxquelles la Confédération est devenue et restée ce qu’elle est : le fédéralisme et la neutralité. On ne peut que souhaiter qu’épuisée par deux guerres terribles, l’Europe trouve son salut dans une neutralité qui lui permette de se tenir à l’écart des conflits qui pourraient opposer des puissances dont les intérêts essentiels sont ailleurs et, qui sait ? de prévenir entre elles une guerre qui n’est pas inévitable ; et dans un fédéralisme qui, en dehors de toute hégémonie, donnerait à notre continent la conscience de son unité et lui ouvrirait la perspective de se relever de ses ruines par un effort commun, reprenant au point où il a été interrompu, le développement de la civilisation qui a fait sa grandeur. 49

Dans la communauté des nations, le rôle de la Suisse est donc de maintenir conjointement les deux principes de neutralité et de solidarité, que l’évolution générale, depuis un siècle et demi, tendait à dissocier ou même à opposer, mais dont on vient de voir qu’une longue pratique du fédéralisme intégral illustre l’interdépendance.

Certes, la volonté de se maintenir à l’écart des conflits armés, fussent-ils nationalistes ou idéologiques dans leurs motifs allégués, a souvent fait taxer la Suisse d’égoïsme, d’isolationnisme, et de propension à [p. 174] juger de haut, tout en bénéficiant des victoires sur les tyrans, dont d’autres pays firent les frais. C’est oublier que la volonté de neutralité s’accorde en Suisse avec une obligation à la fois constitutionnelle et internationale. Au total, il s’agit moins d’un choix que d’une nécessité, et d’une fidélité contractuelle.

De plus, à ces reproches d’ordre moral, la Suisse a répondu en actes, mieux qu’en paroles. Durant la dernière guerre, elle a accueilli sur son petit territoire des centaines de milliers de réfugiés, de soldats refoulés, d’enfants des pays éprouvés par les bombardements ou la famine. En 1945, l’œuvre du « Don suisse » en faveur des victimes de la guerre ou « Aide à l’Europe » s’est vue dotée de 100 millions de francs par les Chambres fédérales 50 , soit 1 % du revenu national, à quoi sont venus s’ajouter 50 millions collectés dans la population ou souscrits par les cantons. De 1939 à 1947, l’Agence des prisonniers de guerre, installée à Genève par les soins du Comité international de la Croix-Rouge, et qui a compté jusqu’à 3400 collaborateurs, en grande majorité bénévoles, assistés par 25 sections auxiliaires dispersées dans d’autres cantons, a transmis aux prisonniers et à leurs familles près de 120 millions de messages. En même temps, le CICR entretenait 31 délégations permanentes en 60 pays, visitant 3000 camps militaires et civils et s’employant à y faire respecter les conventions de la Croix-Rouge. Il est significatif que cette dernière œuvre fondée [p. 175] par le Genevois Henry Dunant en 1863, ait adopté pour pavillon celui de la Suisse, en intervertissant simplement ses couleurs. On sait que le Comité international de la Croix-Rouge, qui siège à Genève, est constitué uniquement par des Suisses : son autorité, si peu contestée pendant les deux dernières guerres, procède en grande partie du fait de l’impartialité que lui assure sa composition.

Un autre témoignage de l’interdépendance de la neutralité suisse et de la solidarité européenne, se révèle dans le choix de la Suisse comme siège d’un très grand nombre d’institutions internationales. La première en date fut la Croix-Rouge, bientôt suivie par l’Union postale universelle, l’Union internationale des télécommunications, l’Office central des transports internationaux par chemin de fer, et les deux Bureaux de la propriété intellectuelle. Le climat de neutralité semblait à cette époque (de 1864 à 1918) offrir des garanties d’indépendance à ces organismes naissants. En 1919, Genève fut choisie comme siège de la Société des Nations et du Bureau international du travail. Ainsi, de même que les cantons catholiques avaient mérité du pape Jules II le titre perpétuel de « défenseurs du Saint-Siège », de même que les villes de Calvin, de Zwingli et d’Œcolampade avaient été les « citadelles de la Réforme », de même que le Conseil œcuménique des Églises allait s’installer à Genève, la Suisse devenait la gardienne du premier organisme politique universel, au sein duquel elle bénéficiait d’un statut spécial, dans la suite de sa tradition d’« immédiateté impériale ». Pendant la guerre de [p. 176] 1939-1945, le gouvernement suisse accepta de défendre les intérêts de 43 États belligérants sur le territoire de leurs ennemis, et fut obligé de créer à cette fin une sorte de ministère annexe en marge de son Département politique. Des millions d’hommes se trouvaient ainsi dépendre de la protection helvétique. Au lendemain de la guerre, le Palais des Nations restant vide, par suite de la dissolution de la SDN, fut racheté par les Nations unies qui en ont fait le siège de leur Office européen. L’Organisation mondiale de la santé, et l’Office international des réfugiés y ont été adjoints. Pour la seule année 1946, on a compté que 127 institutions, commissions ou conférences internationales ont tenu leurs assises en Suisse, et ce nombre s’accroît rapidement d’année en année.

Tous ces faits démontrent qu’en Suisse — prototype d’une Fédération d’États autonomes et librement associés — neutralité et collaboration internationale ne sont pas antinomiques ; et que, de plus, un petit pays neutre offre aux entreprises d’union des peuples un climat politique particulièrement favorable ; à tout le moins, il les soustrait aux pressions que de grandes puissances risqueraient d’exercer sur elles, en les hébergeant.

Mais la participation de la Suisse aux entreprises même qu’elle accueille, pose un problème bien différent.

Dès le xvie siècle en fait, et dès la paix de Westphalie en droit, la Confédération s’était retirée des [p. 177] grandes luttes politiques européennes. Neutralité devenait synonyme d’abstention ou de passivité. Pendant tout le xixe siècle, tandis que se formait et se consolidait l’État fédératif moderne, la politique étrangère de la Suisse fut non seulement neutre, mais quasi inexistante. La direction du Département politique revenait chaque année au président de la Confédération et prenait ainsi, quelque peu, le caractère d’une charge honorifique. La diplomatie se voyait réduite à sa plus simple expression : six légations en tout. Mais le xxe siècle devait provoquer de profonds changements dans l’attitude de la Suisse en ce domaine. Le nombre des légations suisses est actuellement de 55. (Point d’ambassades, de même qu’il n’y a point de capitale proprement dite, et que les généraux sont appelés colonels : le tempérament suisse est nettement réfractaire à l’inflation des titres.) Le Département politique est dirigé par un Conseiller fédéral permanent, et ses services ont pris une extension considérable. Enfin, la doctrine régnante est aujourd’hui celle de la « neutralité active », c’est-à-dire de la politique de présence sur la scène internationale.

Le principe de cette présence n’étant plus discuté, restent à déterminer sa nature et ses limites, dans le cadre général de la neutralité.

Deux facteurs psychologiques importants tendent à entraver la participation de la Suisse en tant qu’État aux conseils internationaux. C’est tout d’abord une vieille méfiance populaire, voire paysanne, et surtout sensible en Suisse alémanique, à l’endroit des « aventures étrangères ». Elle se traduit par une coutume [p. 178] bizarre, qui veut que les ministres suisses, c’est-à-dire les Conseillers fédéraux, ne quittent pas le pays pour aller discuter dans les capitales des voisins les problèmes internationaux. Rien ne s’oppose, dans la Constitution, à de tels déplacements, que la vie politique du xxe siècle rend par ailleurs indispensables. Mais l’opinion publique s’émeut lorsque le Chef du Département politique voyage autrement qu’à titre privé. En somme, ce que cette réaction toute instinctive condamne, c’est la politique étrangère elle-même, parce qu’elle se fait à l’étranger ! Cet aspect plutôt comique du « neutralisme » enraciné dans la psychologie helvétique, se double d’un aspect beaucoup plus sage : une méfiance, raisonnée cette fois-ci, à l’égard des tentatives d’union ou de fédérations jugées prématurées ou peu sincères.

Lorsque la Suisse fut invitée à entrer dans la Société des Nations, elle se préoccupa tout d’abord de faire reconnaître que sa neutralité perpétuelle et son inviolabilité étaient compatibles avec les principes de la Ligue nouvelle. Par la Déclaration de Londres, elle obtint d’être dispensée de toute participation aux sanctions militaires, et ce n’est que sur la base de ce statut de « neutralité différentielle » que le Conseil fédéral put recommander au peuple la ratification de l’entrée dans la SDN. Celle-ci ne fut cependant acquise que par 415 000 voix contre 323 000, dix cantons et demi (contre onze et demi) la refusant. Une fois entrée dans la Ligue, la Suisse fut la première à signer la clause d’arbitrage obligatoire, mais elle refusa de souscrire à aucune des garanties territoriales [p. 179] que le Pacte stipulait en faveur des vainqueurs, de même qu’elle refusa plus tard de participer aux sanctions économiques contre tel ou tel État. En 1938, elle reprit son statut de neutralité absolue. L’échec de la Société des Nations vint justifier, l’année suivante, cette prudence que des considérations idéologiques avaient pu faire paraître scandaleuse à bien des esprits.

Cette même volonté de se réserver pour certaines tâches précises et réalisables, et de ne point sacrifier le principe vital de la neutralité, même à des entreprises dont la paix est le but, mais dont l’efficacité ou l’impartialité ne sont pas certaines, explique le fait que la Suisse n’ait pas encore adhéré à l’Organisation des Nations unies. Elle est entrée dans toutes les institutions d’ordre culturel, juridique, humanitaire, ou même économique dépendant de l’ONU (telles que l’Unesco, l’OMS, l’OIR, le BIT) et dans la Cour de La Haye. Mais il  demeure plus que probable que la population rejetterait toute loi visant à l’entrée dans l’ONU, et cela non seulement parce que la neutralité se verrait alors compromise, mais parce que les Suisses connaissent, en vertu d’une longue expérience, les conditions d’une véritable fédération, et qu’ils doutent que celles-ci se trouvent réunies dans le cas de l’ONU. L’hégémonie des « Grands », le droit de veto, le maintien jaloux des souverainetés nationales illimitées, les luttes de puissances et de groupes de puissances dans l’impuissance générale, tout tend à confirmer, aux yeux des Suisses, que l’heure n’est pas encore venue de sacrifier la raison d’être de leur [p. 180] État, au profit d’une Ligue plus vaste qui, loin d’adapter à l’échelle mondiale les principes formateurs de la Confédération, semble les renier ou les ignorer en fait comme en droit. À tort ou à raison, nous n’avons pas à en juger ici, l’échec de la SDN, dont ils furent les témoins les plus proches, induit la majorité des Suisses à persister dans une position d’attente. « Chat échaudé craint même l’eau froide. » Cependant, le Conseil fédéral saisit chaque occasion de collaborer dans des secteurs strictement limités, après s’être assuré soigneusement que ces secteurs sont légalement étanches, et qu’aucune implication militaire ou politique ne menace à l’arrière-plan. Jusqu’à quel point ces distinctions sont-elles réelles dans l’ère des guerres totales, nous l’ignorons. Mais le maintien d’un principe n’est pas vain.

Un problème analogue, mais plus brûlant encore, ne manquera pas de se poser à la Suisse au cours des années qui viennent, dans le plan plus restreint de l’Europe. La constitution d’un Conseil de l’Europe et d’une Assemblée consultative ne peut laisser indifférents les « gardiens du Gothard » et les dépositaires du prototype réduit de l’Europe fédérée. Mais sous quelle forme peuvent-ils s’y associer ?

Ici, la position de la Suisse devient au plus haut point paradoxale. Car, d’une part, on l’offre en exemple aux fédérateurs de l’Europe ; elle a déjà réalisé leur idéal ; mais, d’autre part, c’est elle qui manifeste le plus de scepticisme et de réticences lorsqu’on lui propose les plans d’une fédération de dimensions continentales.

[p. 181] Le paradoxe, pourtant, n’est qu’apparent. La Suisse fédéraliste, neutre, et armée, représente en effet une conception possible et pratiquement réalisable de l’Europe, enfin réconciliée avec elle-même. Mais cette Suisse-là, précisément, doit être la dernière, en bonne logique, à s’intégrer dans l’édifice que l’on projette, car ce n’est qu’au moment où l’ensemble du continent l’aura rejointe, adoptant sa propre formule qu’elle pourra sacrifier sans danger son statut d’exception exemplaire. En renonçant aujourd’hui à sa neutralité pour se joindre aux alliances militaires d’un Pacte à six ou d’un Pacte atlantique, elle trahirait sa mission de gardienne d’une tradition féconde et pacifique. Elle reculerait, sans profit pour personne. Elle ne ferait que s’éloigner du but commun, au lieu de le signaler et de montrer par le fait qu’il est bel et bien accessible. On invoque la solidarité, laissant entendre que la Suisse y manque en se tenant seule aux principes qui ont assuré sa liberté, sa paix et sa prospérité. Mais comment reprocher à un pays qui refuse la guerre par principe, de ne pas faire sa part dans l’œuvre de la paix ? Certes, sa vocation la plus certaine ne saurait s’accomplir qu’à l’échelle de l’Europe : alors la Suisse s’évanouirait pour ainsi dire dans le succès de son idée. Mais elle compromettrait cette idée même, aux yeux de l’Europe et du monde, en cessant avant l’heure de se montrer fidèle à ses obligations précises.

En ce milieu du xxe siècle, elle lutte pour préserver au cœur du continent une image de l’avenir européen, même lorsqu’elle croit défendre simplement [p. 182] ses intérêts et son niveau de vie. Liée plus que toute autre au monde entier par la nature de son économie et la pluralité de ses cultures, mais sans cesse menacée d’asphyxie par les entraves que mettent ses voisins aux échanges matériels et intellectuels, elle ne peut espérer garantir à la longue ses libertés civiques et son indépendance que si l’Europe vient à se fédérer, comme surent le faire il y a cent ans les cantons suisses. Encore faut-il que cette fédération soit bien réelle et sincèrement voulue : qu’elle contribue effectivement à l’équilibre pacifique, et qu’elle ne serve pas de paravent à des luttes de puissances ou de blocs. Alors seulement la Suisse pourra, sans renier sa vocation profonde, se fondre en une Europe « helvétisée ».