(1984) Gazette de Lausanne, articles (1940–1984) «  « À cette heure où Paris… » (17 juin 1940) » p. 1
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« À cette heure où Paris… » (17 juin 1940) b

À cette heure où Paris exsangue voile sa face d’un nuage, et se tait, que son deuil  soit le  deuil du monde ! Nous sentons bien que nous sommes tous atteints. Quelqu’un disait : si Paris est détruit, j’en perdrai le goût d’être un Européen.

La Ville Lumière n’est pas détruite : elle s’est éteinte. Désert de hautes pierres sans âme, cimetière…

L’envahisseur avait prophétisé : le 15 juin, j’entrerai dans Paris. Il y entre, en effet, mais ce n’est plus Paris. Et telle est sa défaite irrémédiable devant l’esprit, devant le sentiment, devant ce qui fait la valeur de la vie.

Je songe au chef de guerre qui traverse aujourd’hui ces rues les plus émouvantes du monde : Il ne les connaîtra jamais. Il ne verra que d’aveugles façades. Il s’est privé à tout jamais de quelque chose d’irremplaçable, de quelque chose qu’on peut tuer, mais qu’on ne peut conquérir par la force, et qui vaut plus, insondablement plus que tout ce que peuvent rafler dans le monde entier les servants des Panzerdivisionen. Quelque chose d’indéfinissable et que nous appelions Paris.

C’est ici l’impuissance tragique de ce conquérant victorieux : Tout ce qu’il veut saisir se change à son approche — Midas de l’ère prolétarienne — en fer tordu, en pierraille lépreuse.

N’importe quel badaud d’un soir de juin pouvait s’annexer pour toujours le bonheur d’un couchant sur Saint-Germain-des-Prés, le grisant glissement de la foule de l’Arc aux Chevaux de Marly, les siècles de grandeur, de misère, de sagesse, dont le visage de cette capitale plus douce et plus fière qu’aucune autre portait les traces pacifiées. N’importe quel badaud, mais pas un conquérant.

La confrontation stupéfiante de cet homme et de cette Ville était peut-être nécessaire pour faire comprendre au monde entier qu’il est des victoires impossibles. On ne conquiert pas avec des chars les dons de l’âme et les raisons de vivre dont on manque. Qu’ils fassent dix fois le tour du monde ! Ils ne rencontreront partout que le fracas du néant mécanique. Jusqu’au jour bien plus terrifiant que le jour de la pire vengeance où, s’arrêtant enfin, ils comprendront qu’aucun triomphe ne vaut pour eux la moindre des réalités humaines qu’ils ont tuées. « …car ils ne savent ce qu’ils font. »

Le 15 juin 1940.