(1982) Journal de Genève, articles (1926–1982) « Au pays du Patriarche (29-30 novembre 1952) » p. 3
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Au pays du Patriarche (29-30 novembre 1952) r

Détaché vers l’est et la Suisse par un département qui se tourne vers l’ouest, le Pays de Gex est-il une arrière-garde ou un poste avancé de la France ? Il vit sa vie locale, adossé au Jura, s’approche assez de Genève pour lui vendre ses bœufs, mais s’arrête avant de toucher les rives du lac ; les paysans ne sont pas pêcheurs et n’aiment pas l’eau. La frontière est partout, sans nulle raison visible, découpant une contrée que la nature avait conçue d’un seul tenant.

Je connais peu de paysages aussi complets : la plaine et ses intimités cloisonnées de rideaux de peupliers, les montagnes lointaines ou proches figurant le sublime et le familier, le grand couloir des vents européens et ces prairies entre deux bois de très vieux chênes, où persiste un tapis de brume. Aux bords de ce ruisseau qui longe mon jardin, qui l’inonde aux crues de printemps, Chateaubriand passa des heures d’heureux ennui, méditant sur la gloire et les jeux de Ferney. Le souvenir de Voltaire anime toute la région ; il ne vit pas seulement dans les mémoires : ces maisons, ces fabriques, ces allées de peupliers, ces champs gagnés sur les marais, voilà l’œuvre du Patriarche au Pays de Gex, et son monument le plus vrai.

Il a bien sa statue, grandeur nature, dans mon village. Mais ce n’est pas ce petit corps maigre, et ce rire édenté de vieillard polisson qui le rendent présent parmi nous. Plutôt ces inscriptions, que je copie sur le socle :

Face nord :

Au bienfaiteur de Ferney
Voltaire fait construire plus de cent maisons
Il donne à la ville une église, une école, un hôpital
Il fait dessécher les marais du pays
Il établit des foires et des marchés
Il nourrit les habitants pendant la disette de 1771

Face sud :

Au poète philosophe
Calas, Sirven, Montbailli, La Barre, Lally-Tollendal
Émancipation des serfs du Jura
Affranchissement du pays de Gex
Essai sur les Mœurs, Dictionnaire philosophique, Tancrède, Irène.

Le voilà, l’écrivain « engagé » ! Il ignorait le mot, mais faisait un pays. Et certes personne ne l’aidait, mais il était fort riche et souvent généreux, pourvu d’une plume qui valait une armée, et d’un mauvais esprit qui valait cent vertus. « Marchez toujours en ricanant dans le chemin de la vérité », écrivait-il à Madame du Deffand. Avec ou sans le curé, contre les tyranneaux, en dépit des conseils des réalistes, il édifiait, il réformait, il initiait, et malgré son grand âge, il plantait.

« Quand je n’aurais défriché qu’un champ et quand je n’aurais fait réussir que vingt arbres, c’est toujours un bien qui ne sera pas perdu. » Les cèdres du Caucase, envoyés par la grande Catherine, périclitent. Mais les arbres bordant la route de Gex à Genève me parlent chaque matin de son amour des lieux. Il fit venir de Genève cinquante familles d’artisans, d’horlogers, de céramistes, tous protestants, mais qui vécurent en paix avec ceux qu’ils enrichissaient. En même temps, il faisait bâtir une église neuve. Au fronton, l’on peut lire encore : Deo erexit Voltaire. « Deux bien grands noms ! » disaient les voyageurs du temps. Il y faisait ses Pâques, non sans ostentation, et ne se privait pas de haranguer le bon peuple à la sortie de la messe, en vieux père de famille.

C’est ici que la publicité fut inventée. Voltaire n’écrivait plus une lettre aux princes intellectuels et temporels de l’Europe sans y ajouter un prospectus vantant la qualité des montres de Ferney, ou des bas de soie que l’on filait dans sa fabrique. La première paire parvint à la duchesse de Choiseul avec ce mot : « Daignez les mettre, Madame, une seule fois, et montrez ensuite vos jambes à qui vous voudrez ». À ses amis de Paris : « On fabrique ici beaucoup mieux qu’à Genève… Donnez vos ordres ; vous serez servis… Vous aurez de très belles montres et de très mauvais vers quand il vous plaira. »

En vingt ans, le village passe de cinquante foyers à plus de mille habitants qui deviennent propriétaires, par un système qu’on nommerait de nos jours location-vente. « Il commande des maisons à son maçon comme d’autres commandent une paire de souliers à un cordonnier », disent les Mémoires secrets. Mille tractations qu’il combine avec joie permettent de supprimer les douanes de notre zone : ah ! que ne pouvait un seul individu, dans ces temps que l’on nous a décrits comme adversaires des libertés réelles !

Enfin, Voltaire libère ses vassaux de la gabelle et même du servage. Sur quoi le peuple vient lui rendre hommage, à la Saint-François de 1777. M. de Voltaire le reçoit « avec sensibilité », sur le perron de son château. Les enfants du village en habits de bergers lui présentent des œufs, du lait, des fruits. Une jeune fille qui se tient au milieu d’eux, porteuse d’une corbeille fleurie, figure « le sentiment doux » de l’assistance. Les garçons défilent à cheval, en uniformes. « Sont-ce vos soldats ? » demande le prince de Hesse. « Non, mes amis ! » dit le grand homme. Et tous de pleurer à l’envi.

Paul Claudel, informé par un ami commun de ce que j’habite à Ferney : « Est-ce que Voltaire ne vient pas lui chatouiller la plante des pieds pendant la nuit ? » Non pas son mince fantôme, mais certes son exemple vient chatouiller mon imagination, que bien d’autres images entraînent, dans ce pays de « marches » entre Alpes et Jura, entre le xviiie et notre siècle, entre ces jardins de Candide et cette Bourse des valeurs de toute l’Europe (et déjà de l’Amérique) qui fait rumeur à Genève. Le tout survolé trente fois par jour par des avions de New York, de l’Inde ou de Stockholm. Ils vont se poser derrière le bois tout proche, qui assourdit tout d’un coup leur grondement. Vous voyez que ce pays est le centre du monde. C’est ce que l’on pense toujours d’un lieu qu’on aime.