(1962) Esprit, articles (1932–1962) « D’une critique stérile (mai 1939) » pp. 264-267
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D’une critique stérile (mai 1939) ar

Dans un certain sens, et aujourd’hui, nul n’est plus mal placé que les personnalistes pour critiquer le régime des partis. Ils ont mené cette critique dès leurs débuts, dès les années 1930 à 1932, avec une pertinence et une violence qui alors n’étaient pas sans mérites. Ils ont prédit l’évolution actuelle, l’usure de la droite, puis de la gauche à l’épreuve alternée du pouvoir, la décomposition des « blocs », celle des Ligues trop peu novatrices, la naissance d’une dictature qui s’affirmerait malgré elle, non par volonté mais par crainte, pour assurer le « salut » de nos libertés… Ils ont écrit et dit tout cela, avant les autres, dans Esprit et dans L’Ordre nouveau. Ils étaient les premiers à le dire. Et l’on pensait qu’ils seraient les premiers à y croire, et à le prouver.

Or, il ne paraît pas qu’à cette critique ait répondu jusqu’à présent un dynamisme constructeur d’une intensité comparable. Les partisans de droite et de gauche seraient fondés à nous dire aujourd’hui : « Vous avez très bien vu pourquoi nous ne ferions rien. Mais dites-nous maintenant pourquoi vous-mêmes, connaissant nos erreurs, n’avez rien fait de mieux ? »

Certains seront tentés de répondre que l’espèce de paralysie dont souffre le mouvement personnaliste s’explique par un excès de critique négative, d’origine universitaire, ou comme on dit : « intellectualiste ». Je ne pense pas que cela soit décisif. Je crains bien qu’au contraire le mouvement ait péché par défaut de radicalisme dans sa critique négative.

[p. 265] Mon expérience des groupes et des congrès personnalistes m’amène à formuler les thèses suivantes :

1. C’est le désir de « sortir du plan des vieux partis » qui rassemble ordinairement les premiers éléments d’un groupe local.

2. C’est l’impuissance à « sortir du plan des vieux partis » qui paralyse l’action de ce groupe, après quelques séances d’études et de mises au point.

3. Car on ne croit pas suffisamment à ce qu’on affirme, à savoir la mort des partis.

4. On garde le secret désir — avoué parfois dans le feu de la discussion, lors d’un congrès — de constituer enfin un vrai parti, un parti vrai, dont la doctrine soit plus complète et sympathique que celle des « formations traditionnelles », un parti où l’on puisse « militer » avec une bonne conscience intellectuelle impossible partout ailleurs.

5. On garde le secret désir d’arriver à une « prise du pouvoir » de type léniniste ou fasciste, c’est-à-dire de type partisan, impliquant une discipline, une tactique, des mots d’ordre tactiques, un appareil centralisé — la négation parfaite de nos doctrines.

6. On croit si peu à la mort des partis qu’on n’imagine pas d’autre action possible qu’au moyen des partis existants, et l’on propose la colonisation du socialisme ou de la CGT — qui pratiquement vaut un parti — par les groupes ou par des « isolés ».

7. Ainsi l’écart entre action et doctrine s’accentue d’année en année. La doctrine tourne à l’utopie, l’action se décourage ou s’éparpille.

8. Pendant ce temps, on néglige l’essentiel : la création de moyens d’action neufs, et qui seraient efficaces  justement parce qu’ils ne seraient pas à l’échelle démesurée de l’action des partis politiques.

9. L’action des groupes personnalistes, en tant que tels, ne saurait être que réduite au regard de l’action des [p. 266] partis : elle veut être une action à hauteur d’homme, et non pas au niveau de l’opinion.

10. Ceux qui doutent de son  efficace sont victimes de l’optique des partis.

11. Ceux qui demandent des directives au centre sont victimes de l’optique des partis.

12. Et de même, ceux qui attendent pour agir que nous soyons « suffisamment nombreux ».

13. Pour former une communauté, il vaut mieux n’être qu’une douzaine.

14. Pour se risquer personnellement, il suffit de croire personnellement à ce qu’on affirme.

15. L’attrait du parti n’est qu’en apparence l’attrait de la plus grande puissance ; en réalité, il est la fuite devant la véritable puissance de l’homme, qui est sa responsabilité personnelle.

16. Les partis sont mauvais non point parce qu’ils sont trop puissants dans l’État, mais parce qu’ils n’ont aucune puissance véritable, créatrice.

17. Ce que l’on nomme la puissance d’un parti, c’est la somme des abdications de tous ses membres.

18. Lorsqu’un parti — comme ils le désirent tous plus ou moins courageusement — s’empare de l’État, la puissance de cet État devient la totalisation des lâchetés de tous les citoyens.

19. Tout parti est totalitaire dans son essence, et préfigure l’État totalitaire, brutal et stérilisant.

20. D’où l’incapacité essentielle des partis à collaborer dans l’État : au lieu de se complémenter, ils s’excluent, chacun prétendant « tout » régler selon son idéologie. Partis qui veulent se faire aussi grands que le tout.

21. L’injustice, c’est la justice d’un groupe imposée uniformément à d’autres groupes.

22. C’est pourquoi le fédéralisme est la seule forme humaine de la justice.

[p. 267] 23. Le but du personnalisme n’est pas de s’emparer des « centrales » pour établir ensuite un régime personnaliste ; mais de créer sur place des foyers communautaires.

24. C’est un but essentiellement fédéraliste.

25. Il ne s’agit pas de s’emparer d’un pouvoir impuissant, mais d’exercer le pouvoir sur place, à l’échelle des réalités que l’on maîtrise.

26. Si peu que ce soit, c’est tout ce qu’il y a de réel.

27. Une seule main qui travaille fait plus que cent mille mains qui se lèvent.

28. La critique des partis n’est stérile que dans la mesure où elle n’est pas radicale.