(1986) Cadmos, articles (1978–1986) «  Conditions d’un renouveau (automne 1978) » pp. 100-105

Conditions d’un renouveau (automne 1978) f

I

[p. 100] Si l’homme, au sens de la personne, est mort ou doit mourir bientôt, il n’y aura plus d’Europe digne du nom ; et s’il n’y a plus d’Europe, on ne voit pas très bien comment pourront encore s’épanouir les personnes, puisqu’on sera tombé, probablement, dans un système totalitaire mondial.

En préparant ce colloque g , nous avons décidé de prendre au sérieux les théories sur la « mort de l’homme » lancées dans les années 1960 par les structuralistes français, notamment Lévi-Strauss, Foucault et Lacan. Quoique ces théories puissent passer, — on l’a dit — pour un peu frivoles, ou pour des exercices de mandarins en Sorbonne et au Collège de France, nous avons vu dans le succès qu’elles eurent un temps, le symptôme clinique de quelque chose de plus profond et inquiétant.

Il y eut d’abord l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu, reprise d’une manière systématique et polémique par Sartre au lendemain de la guerre et par Camus, puis par Malraux qui en déduisit le premier la mort de l’homme. Il s’agissait, on le voit, d’une théorie plus littéraire que philosophique ou religieuse, mais non moins révélatrice d’une certaine attitude mentale, d’un comportement de l’intelligentsia européenne au sujet des valeurs qui l’ont constituée, qu’elle a propagées au monde entier, et qui se retournent aujourd’hui contre elle.

On l’a dit hier : la nouvelle de la mort de Dieu entraînant la mort de l’homme ne peut être qu’une fausse nouvelle, car si Dieu est mort, c’est qu’il n’était pas Dieu ; n’existant pas, il ne pouvait mourir. Et si l’homme, fait à l’image de Dieu, était mort, comment le saurions-nous ? Personne n’a jamais dit : « je suis mort » sans démontrer par là [p. 101] qu’il ment. La phrase ne sera jamais dite, ou si elle est dite, ne sera pas croyable.

Derrière chacun de ces slogans faciles à écarter — mais on n’a écarté qu’un slogan — nous distinguons un dessein beaucoup moins mélodramatique et plus sérieux, que Lévi-Strauss exprime dans sa Pensée sauvage : celui « de réintégrer la culture dans la nature » et finalement la vie dans l’ensemble des conditions physico-chimiques « au sein desquelles — ajoute Michel Foucault — elle se perdra rapidement comme ce pli dans une nappe ou l’empreinte d’un visage dans le sable d’un rivage… va s’effacer. »

Le dessein bien affirmé est de dissoudre l’illusion de l’homme personnel, de l’homme sujet de son langage et de sa pensée, donc de son action et de son destin, et finalement : de sa responsabilité.

Du seul fait qu’on aura « traqué dans ses derniers retranchements l’illusion de sa liberté » (Lévi-Strauss), il sera rendu à l’innocence, car on ne condamne pas un prévenu si l’on peut démontrer qu’il n’était pas responsable, que ce n’est pas son moi qui a commis le crime, mais quelque chose qui le dominait.

Ce qui motive les assertions structuralistes paraît donc simple : fuite devant la responsabilité personnelle ; dégoût du soi, du moi ; rage devant la « finitude de l’homme ». Cette dernière expression obsède les analyses de Foucault et de Lévi-Strauss. L’homme s’y voit toujours défini par ce qu’il n’est pas, par ce qui le réduit et enfin le dissout, dissolvant du même coup son moi, sa fonction de sujet responsable.

II

Derrière ces motivations de rejet du moi, du sujet, de la personne, je vois un rejet non pas de la religion en général, au sens sociologique du terme, mais bien du christianisme et de son anthropologie, c’est-à-dire du modèle de la personne.

À l’anthropologie évangélique, paulinienne et conciliaire, Lévi-Strauss avec une belle lucidité — et une bonne dose d’humour noir — oppose ce qu’il appelle l’entropologie, c’est-à-dire la connaissance non de l’anthropos mais de l’entropie , dont il admet que l’activité de l’homme occidental serait le facteur principal d’accroissement.

[p. 102] J’accepte sans réserve cette position du problème. Pour moi, l’anthropologie évangélique est tout simplement la christologie — je vais dire pourquoi — d’où procèdent les notions indissociables de personne et de communauté, tandis qu’à « l’entropologie » correspondent les notions d’espèce et d’individu. Créativité, surprise, harmonisation, amour : c’est la néguentropie orientée vers la Résurrection. Déterminisme, mimétisme collectif, dégradation des liens, violence : c’est l’ entropie, orientée comme disait Eddington vers « la mort tiède de l’univers ».

L’anthropologie évangélique et paulinienne a été la première à parler de la « mort de l’homme ». Paul revient sans cesse sur la nécessité pour le « vieil homme » de « mourir ». Il n’est question que de « dépouiller le vieil homme », de devenir une « nouvelle créature », un « homme nouveau », — dont les « hommes nouveaux » de l’utopie dont on nous parlait hier, ne sont que des sécularisations à bon marché.

Qu’est-ce que le « vieil homme » ? C’est l’homme naturel, l’homme de chair, pécheur, corrompu. C’est notre donné empirique livré au déterminisme biologique et à celui du péché. Un exemplaire de l’espèce, un individu. Et l’homme nouveau ? Le même, mais converti, « mort à soi-même », réorienté et recréé par l’appel de sa vocation (c’est le même mot). Un but nouveau le distingue du troupeau mais aussitôt le relie à ses prochains, car l’unicité même de sa vocation ne peut être assumée, agie, réalisée, que dans la réalité d’une communauté.

Le terme de personne a été élaboré par les grands débats conciliaires de Nicée (325) et de Chalcédoine (452). Ces deux conciles œcuméniques avaient à résoudre un problème littéralement crucial pour les premiers docteurs de l’Église : comment définir le Père, le Fils et le Saint-Esprit que les Évangiles présentent comme étant tous les trois Dieu ?

Pour ces trois fonctions différentes d’une seule entité, les Pères ne trouvaient pas de mot grec. Ils prirent alors le terme romain de persona, qui avait signifié d’abord le masque de l’acteur (indiquant un rôle tragique ou comique), puis avait été transféré au citoyen, à son rôle dans la Cité.

Ils décidèrent que Dieu était une seule essence manifestée en trois personnes ou rôles : le Père, le Fils, le Saint-Esprit.

Et ce fut la deuxième personne qui fournit le modèle de la personne humaine. Elle était la coexistence en un seul être de Dieu et de [p. 103] l’Homme. Et Jésus-Christ fut déclaré « vrai Dieu et vrai homme à la fois ». C’est à partir de cette antinomie que les Pères ont pensé la réalité humaine.

Entre les conciles de Nicée et de Chalcédoine, Saint Augustin transpose à l’homme, créature de chair et d’esprit, à la fois immanent et transcendant, le « modèle », dirions-nous, de la deuxième personne de la Trinité. Ce modèle christologique, antinomique, de la personne humaine, sera mis en forme par les frères de Saint Victor, par Thomas d’Aquin, par Calvin, et il domine encore toute l’anthropologie chrétienne.

    

Rejoignant le sujet de ce colloque, je voudrais rappeler maintenant que Michel Foucault, dans son livre Les Mots et les Choses, explique que l’homme au sens moderne ne peut être pensé que depuis le xviiie siècle. Avant cela, il ne disposait pas, nous dit-on, des instruments nécessaires pour penser « ce doublet empirico-transcendental qu’on appelle l’homme ».

Pour Athanase et les Pères de Nicée, il ne s’agissait pas d’un doublet, mais d’une unité. Le doublet est une création de la science moderne, mais pas du xviiie siècle : de Descartes. Car c’est bien lui qui a fait de l’homme un « doublet » de chair et d’esprit. Il a si bien séparé le corps et l’âme qu’il n’a plus su comment les rejoindre, sinon par l’hypothèse un peu aberrante de la glande pinéale. Si l’homme est un doublet empirico-transcendental, il mourra donc avec la science cartésienne. Les dégâts resteront limités.

On pourrait faire observer aussi que, bien loin que la personne doive sa constitution à la science moderne, c’est l’inverse qui se vérifie historiquement. Le dogme de l’Incarnation est en effet à l’origine de la science européenne.

Comment imaginer des sciences physiques ou chimiques dans un monde — l’Inde par exemple — où la matière est illusion, voile de Maya ? En Europe, la matière a été reconnue par Dieu, lui-même, puisqu’il s’est incarné en elle.

Descartes (évidemment pour cette raison) : « Celui qui ne croit pas en Dieu ne peut pas faire de physique ».

À toutes les écoles qui annoncent la mort de l’homme, un commun dénominateur : le rejet fondamental du christianisme, de la christologie [p. 104] et de toutes les valeurs qui en ont été déduites (à tort ou à raison d’ailleurs 9 ).

Il y a dans toute l’œuvre de Lévi-Strauss l’affirmation de plus en plus nette et tranchante — je dirais totalitaire — du matérialisme le plus radical. Ce qui l’amène à écrire que l’effort de la science, des sciences humaines en particulier, doit aboutir à la déshumanisation, c’est-à-dire à l’évacuation du sujet humain.

Il n’y a donc plus de sciences humaines possibles, n’y ayant plus d’homme, plus de sujet à examiner…

Et c’est aussi le résultat qu’obtient Foucault au terme (c’est à voir) de ses recherches sur l’archéologie du savoir.

Vous l’avouerai-je ? Je ferais mon deuil des « sciences humaines » telles qu’on essaie de les pratiquer aujourd’hui, mais « l’entropologie » structuraliste entraîne une conséquence beaucoup plus grave : elle refuse l’homme qui a fait l’Europe et dont l’Europe a pour mission de favoriser la reproduction, la recréation permanente.

Les structuralistes paraissent motivés par un profond ressentiment (au sens nietzschéen et schelerien) contre tout ce qui peut ressembler à une culture européenne. Ils en viennent à admirer n’importe quoi qu’on dit « sauvage » (mais où le dit-on hors de Paris ?). La « sauvagerie » est une notion spécifiquement européenne, voire plus précisément française du xviiie siècle. C’est ce comportement, en tant qu’indicateur de tendances en partie inconscientes, que je crois dangereux pour l’Europe, destructeur du civisme dont nous parlait ce matin Jacques Freymond. Tout ce qui réduit le sens de la responsabilité personnelle augmente les chances du ça, qui est la tyrannie même, qui est le Tyran absolu, l’Anonyme. Ce n’est pas vous qui parlez ou agissez, — nous répètent les structuralistes — c’est ça qui parle ou qui opère en vous. Objectivement, c’est mettre en condition l’homme d’aujourd’hui pour qu’il accepte toute la mythologie moderne des « impératifs » technologiques, des « nécessités » économiques, et des « exigences » de la défense nationale, ultima ratio de l’arbitraire du pouvoir, du ça qui va sans dire parce qu’il n’osera jamais s’avouer et qu’il compte sur notre lâcheté pour l’en dispenser.

[p. 105] Le danger du structuralisme n’est pas que cette doctrine fasse des millions d’adeptes, et qui décident de ne rien faire parce que ça se débrouillera et n’est pas leur affaire. Ce qui est dangereux, c’est que ça prédispose les Européens à un état de passivité, à une abdication devant des forces mythiques qui vont « couvrir » leur irresponsabilité, les exonérer de leur éventuelle culpabilité.

Car l’Europe ne se fera pas toute seule, ne sera jamais faite par le ça, mais uniquement par des personnes, à la fois libres et responsables.

Les conditions d’un renouveau de l’homme et de l’Europe conjointement se déduisent presque inévitablement de ces propositions.

Le civisme c’est prendre ses responsabilités ; c’est agir en homme libre dans la société, cesser de dire qu’on n’y peut rien. Le civisme est le fait de la personne. Mais point de personne hors d’une communauté, et encore la faut-il assez petite pour que l’homme y soit un prochain, un semblable pour qui l’on puisse agir. La personne se dissout dans les grandes dimensions, celles des villes millionnaires par exemple. Mais pour qu’on n’étouffe pas dans les petites unités, encore les faudra-t-il ouvertes les unes aux autres et fédérées, compensant de la sorte, comme le remarquait Rousseau, les inconvénients de la petitesse par l’union, et les inconvénients de la grandeur par la liberté et l’autogestion locale. (Tout cela dans le Contrat social et dans le Gouvernement de la Pologne). Une anthropologie personnaliste conduit donc à l’Europe des régions fédérées.

Je pense avoir ici rejoint les conclusions que nous espérions pouvoir tirer de ce colloque, en opposant à l’attitude mentale qu’implique la théorie de la « mort de l’homme », le projet d’une Europe qui ne sera pas faite par ça mais par nos mains, par nos esprits, par nos colères, par notre amour.