(1979) Rapport au peuple européen sur l’état de l’union de l’Europe « Introduction » pp. 12-51

Introduction

De quelle Europe s’agit-il ?

L’Europe en formation ne semble pas du tout mal vue par les Européens, en ce sens qu’ils la considèrent en principe avec sympathie. Mais il faut avouer qu’elle est peu vue. L’élimination des derniers droits de douane entre les neuf pays du Marché commun s’est effectuée le 1er juillet 1977 dans l’inattention générale. C’était pourtant le premier achèvement du grand dessein de Jean Monnet, inspirateur de l’Europe économique, son premier objectif pleinement atteint.

Faut-il en conclure que « l’Europe n’intéresse plus », comme le répètent depuis plusieurs années la plupart des journaux de nos pays, tout en lui consacrant de plus en plus de place dans leurs colonnes ? Ou plutôt que l’Europe qui intéresse au sens fort les Européens d’aujourd’hui n’est pas d’abord celle de l’économie et du libre-échange commercial, mais bien celle des chances de la vie, [p. 12] c’est-à-dire des chances de la paix et du maintien des libertés, donc du progrès des responsabilités civiques ?

« L’Europe c’est fini », dit la presse. Ou du moins le disait-elle jusqu’à l’annonce de l’élection du Parlement européen. Voici quelques échantillons de titres sur plusieurs colonnes parus dans les principaux journaux de France, de Suisse, de Belgique, d’Italie, d’Allemagne et de Grande-Bretagne, de 1974 à 1976 :

Sur l’Europe en général : « L’Europe agonise » — « L’Europe à la dérive » — « L’Europe se meurt » — « L’Europe c’est fini ».

Sur les activités des Neuf : « L’Europe verte écartelée » — « Europa Agrarpolitik — wer kann das noch verstehen ? » — « Les Neuf divisés sur leur politique énergétique » — « Conseil européen : l’enlisement » — « Les Neuf ont étalé divergences et absence de volonté politique » — « Fallito del vertico europeo » — « L’anarchie de la CEE » — « Europa auf der Flucht » — « Europe passes a milestone in lagging drive for unity ».

La lecture de ces titres pose une question : de quelle Europe parlent-ils ? Quelle est l’Europe qui selon eux « agonise » ?

Si c’est l’« Europe des Neuf », qu’on l’appelle par son nom : la Communauté économique européenne, ou Marché commun. Et qu’on essaie alors de montrer sérieusement soit les raisons de son échec relatif, soit en quoi et pourquoi l’institution aurait fait faillite et [p. 13] comment « Bruxelles, c’est fini ! » équivaudrait à la mort de l’Europe, ce qui est très loin d’être évident.

S’il s’agit de l’Europe des États plus ou moins « unis » ou « confédérés », dont les ministres nous répètent depuis trente ans qu’elle est nécessaire et urgente, nous sommes en présence d’une fausse nouvelle : cette Europe-là ne peut pas « agoniser » puisqu’elle n’a jamais existé, et l’on peut douter qu’elle voie le jour aussi longtemps que les États refuseront de rien céder de leur souveraineté nationale.

S’agirait-il enfin de l’Europe réelle, celle des Européens vivants, de leurs cultures et de leurs espoirs ? Mais alors comment pourrait-on avec un tel sang-froid, sans la moindre émotion dans la voix et parfois même avec un je-ne-sais-quoi de complaisant dans la résignation, voire de sournoisement jubilant, annoncer et accepter que tout cela soit perdu, — comme si tout cela n’était pas nous ?

Aux yeux des journalistes qui ont composé ces titres, on dirait que l’« Europe agonisante », c’est quelque chose qui ne les concerne en rien, personnellement. Ils en parlent comme on parle de malheurs étrangers, de la mort qui n’arrive qu’aux autres. Mais sont-ils bien conscients du fait inéluctable qu’ils subiront le sort concret de l’Europe, peu importe qu’ils soient pour ou contre, de gauche ou de droite, européistes ou nationalistes ? Leurs formules dramatiques reflètent bien moins la réalité vécue de notre continent qu’une confusion générale des esprits [p. 14] quant à la vraie nature de l’Europe dont ils parlent. Cette « Europe » ne serait-elle qu’un marché ? qu’une communauté économique ? qu’une alliance d’États souverains ? Ne doit-elle pas être au contraire l’ensemble des Européens, de leurs pays, de leurs problèmes, de leurs souvenirs et de leurs espoirs, tels que douze siècles d’histoire commune et trois millénaires de cultures mêlées les ont formés, de l’Ibérie aux pays Baltes, de l’Écosse aux Balkans, et de la Grèce à la Scandinavie ?

Objectifs de ce Rapport

Qu’il soit bien entendu que ce Rapport parlera de l’Europe vécue, celle des Européens non des États, celle des citoyens non des fonctionnaires, celle des problèmes vitaux de tous les habitants de notre « cap de l’Asie », non pas seulement de ceux des neuf pays dont les gouvernements se sont associés à Bruxelles en vue d’harmoniser leurs politiques industrielles et commerciales.

On situera d’abord l’Europe d’aujourd’hui dans les réalités mondiales, puis dans les réalités occidentales.

On essaiera ensuite de formuler en priorité les problèmes du siècle qui, par leur nature ou par leur dimension, se révèlent insolubles dans le cadre des souverainetés nationales, et qui appellent donc des solutions d’union continentales ou régionales, au-delà et en deçà de nos États-nations.

[p. 15]

A.

L’Europe et le Monde

Problèmes qu’aucun État ne peut résoudre seul

La situation de l’Europe dans le Monde d’aujourd’hui est caractérisée par un contraste violent : le tiers monde est en état d’explosion démographique, particulièrement dans le Sud-Est asiatique et dans certaines parties de l’Amérique latine, tandis que dans les pays industrialisés de l’Europe, le taux de croissance est en baisse, approchant parfois de la croissance zéro. (Le phénomène se reproduit au sein de l’Union soviétique : tandis que le taux de naissance dans la partie russe demeure bas, celui des républiques asiatiques augmente sans relâche. Dans quelques décennies, l’URSS comptera une majorité de musulmans et d’Asiatiques.)

Voilà qui est propre à modifier d’une manière dramatique les équilibres dits « traditionnels » entre l’Europe et le reste du monde.

Les besoins alimentaires du tiers monde vont croître d’une manière inévitablement catastrophique dans plusieurs cas. Un exemple : les démographes du Bangladesh prévoient un taux annuel de morts par famine de plus de 20 millions par an dans les années 80, jusqu’à ce que l’excès de population soit corrigé « par la Nature » — à moins que des quantités [p. 16] énormes de nourriture ne puissent être procurées de l’extérieur. Une partie de cette alimentation pourrait être fournie par les États-Unis, et par eux seuls, mais au prix d’une expansion  rapide de leur production agricole, qui se trouve être particulièrement vorace en énergie et dévastatrice pour l’environnement, donc vulnérable.

Le monopole américain quant à l’alimentation du monde est en train d’évoluer vers une situation comparable à celle du monopole arabe quant au pétrole. Il ne sera pas facile pour les USA de ne jamais abuser de cet avantage à des fins politiques, d’autant que l’URSS restera peut-être le client le plus important pour le blé américain dans les années de mauvaises récoltes. Or, ces années vont être de plus en plus fréquentes si les climatologistes ont raison. Il faut donc s’attendre que le pouvoir économique et politique des USA devienne toujours plus dominant.

En Europe aussi, la détérioration prévue du climat pourrait entraîner des conséquences sérieuses pour l’alimentation. Des recherches récentes semblent montrer que les années 35 à 65 du siècle ont marqué un optimum dans l’histoire en ce qui concerne l’agriculture. Nous devons nous attendre à une période d’alternances, pendant un siècle au moins, de chaleurs et de froids excessifs, de sécheresses et d’inondations. Il ne s’agit encore que d’hypothèses, mais ce qui paraît sûr, c’est que le développement technologique a rendu la société moderne, et d’abord [p. 17] son agriculture, beaucoup plus vulnérables aux variations climatiques.

Autre conséquence des disparités démographiques croissantes entre l’Occident et le tiers monde : une pression migratoire toujours plus forte du tiers monde vers les pays développés. Cela a déjà commencé avec l’afflux des Indiens et des Pakistanais en Angleterre, et avec l’immigration illégale des Mexicains aux USA, évaluée à 6 millions.

La proportion des Blancs à haut niveau de vie va diminuer toujours plus rapidement par rapport à la population du tiers monde, et leur moyenne d’âge sera plus élevée. L’accroissement de la population mondiale et de ses « besoins » par tête en énergie et en matières premières — dans une économie agressive et gaspilleuse, de type occidental — ne saurait manquer d’entraîner des répercussions très dures pour l’ensemble des peuples de l’Europe.

En effet, ayant été les premiers à lancer la révolution industrielle, nous avons déjà fortement entamé nos ressources, et nous ne pouvons plus compter sur un accès automatique à la plupart de nos sources extérieures d’approvisionnement. La crise du pétrole en 1973 a montré combien notre économie était devenue vulnérable à des événements politiques lointains sur lesquels nous n’exerçons plus de contrôle, et qui nous trouvent d’autant plus désarmés que nous n’avons aucun plan de premiers secours mutuels, aucune politique commune à moyen [p. 18] et à long terme, et très peu de volonté solidaire, peu de sagesse !

En pareilles circonstances, l’union serait vitale. Faute de quoi, nos États courent le risque immédiat d’être infiltrés, puis envahis, colonisés matériellement et moralement l’un après l’autre — en toute indépendance… les uns des autres !

Toutes ces tensions, lourdes de conflits latents, menacent l’ensemble des Européens dans leurs conditions d’existence économique d’abord, puis d’indépendance politique, et finalement de survie pure et simple.

Car il est clair qu’aucun de nos pays ne saurait faire face isolément à ces périls. Les solutions qu’appellent des menaces planétaires ou continentales dépassent à l’évidence la capacité de chacun de nos États, tant pour leur élaboration que pour leur exécution. Seule l’union des Européens aurait des chances sérieuses de parvenir à des résultats appréciables à l’échelle mondiale.

Déséquilibres démographiques ; désintégration sociale et culturelle ; pénuries et famines ; monopoles étrangers conduisant à des formes diverses d’asservissement économique, puis politique ; crise de civilisation laissant prévoir des désastres désormais calculables si l’on continue dans le même sens et au même rythme — l’addition de ces données physiques, matérielles, alimentaires, climatiques ou économiques, pour urgentes, immédiatement sensibles et littéralement vitales qu’elles soient, est loin de rendre [p. 19] compte de toute la réalité que doivent affronter aujourd’hui les habitants de la péninsule Europe.

Tous les observateurs lucides de l’époque l’ont senti. Tous nous répètent qu’il s’agit désormais d’orienter autrement le « développement » de notre société, et de revoir la définition de ce que nous, Européens, avons été les premiers et pendant longtemps les seuls à nommer le « Progrès ».

Le bonheur, le salut de l’humanité, et tout simplement : son bien-être matériel, sont-ils vraiment liés à la croissance du PNB et de la consommation d’énergie, comme l’ont cru, depuis le siècle dernier, capitalistes et communistes, socialistes et libéraux ? Mais si cela doit nous mener de crise en crise et de pénuries en famines au désastre final de la guerre nucléaire, ne serait-il pas temps de changer de cap ? De réviser les dogmes du progrès matériel, de la croissance illimitée de tout et de n’importe quoi, du salut par la quantité au mépris de la qualité qui ne peut pas être comptabilisée ? Demandons-nous alors qui peut imaginer, vouloir et réaliser ce changement de cap.

Il y a peu de chance que ce soit le tiers monde : sa passion dominante — ou en tout cas, la passion de ses classes dominantes — paraît être aujourd’hui de reproduire chez lui les causes mêmes de notre crise ; il nous accuse de vouloir l’en frustrer dès que nous tentons de l’avertir. (Il ne veut pas seulement nos autos, mais nos embouteillages, et même nos pénuries [p. 20] de pétrole qui semblent exiger des centrales nucléaires, etc.)

Il y a peu de chance que ce soit l’URSS, qui veut « rattraper l’Amérique », laquelle continue de croire, dans sa majorité, que plus c’est grand et mieux cela vaut.

Reste alors notre « vieille Europe » : elle a été la première à inventer le Progrès, puis la première à prendre conscience de ses erreurs d’orientation. Il semblerait donc naturel qu’elle soit aussi la première capable de changer de cap et de rectifier la conception du « Progrès » qu’elle a lancée dans le monde entier et que les sociétés les plus « traditionnelles » adoptent ou subissent aujourd’hui. L’Europe va-t-elle faillir à cette mission mondiale ? Le peut-elle sans trahir ses raisons d’être et abdiquer, avec ses responsabilités, ses libertés ?

Les deux Europes

Ici se pose la question fondamentale : quelle Europe ? Car il y en a deux.

L’histoire nous montre la naissance, dans la Grèce des cités autonomes, d’une Europe du dialogue, de la solidarité civique, de la raison et de la mesure, de l’esprit critique et de la tolérance socratique.

Mais l’histoire nous montre aussi la naissance dans la Rome impériale de ce qui deviendra l’Europe des dictatures, des règlements collectivistes uniformisants, [p. 21] de la « raison d’État » généralement contraire à la raison, et de la « juste place » réservée selon Lénine à l’opposition politique, à savoir la prison.

La première Europe a créé et nourri les idées de liberté et de responsabilité dans la communauté de foi jurée et de pacte fédéral, puis d’internationale, d’internationalisme et d’arbitrage, enfin de fédération européenne. C’est une Europe des citoyens actifs.

La deuxième Europe a formé des sujets passifs. Elle a repris l’idée romaine que « mourir pour la patrie » (en réalité pour l’État) « c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie ». Cette Europe est celle des nationalismes étatisés, de leurs guerres « glorieuses », de leurs révolutions, des fascismes de gauche puis de droite, et des « impératifs technologiques » au service des « souverainetés nationales absolues ».

Or, aujourd’hui, c’est la deuxième Europe qui s’oppose à l’union fédérale de nos peuples, seul espoir qui nous soit proposé. Par malheur, c’est cette deuxième Europe que le tiers monde copie avec passion.

Imiter l’Europe ?

« Tout est venu à l’Europe, et tout en est venu ou presque », a écrit Paul Valéry. Voilà qui est vrai, mais dans ce « tout » il y a peut-être autant de mal [p. 22] que de bien. La civilisation née en Europe — rationnelle, critique, libérale, visant à libérer l’individu — n’a pas su empêcher l’État totalitaire, c’est-à-dire tout ce qui nie la raison, l’esprit critique et la liberté personnelle. Il n’en est pas moins vrai que la civilisation née en Europe a fait le tour du monde, qu’elle a été la première à le faire, et restera longtemps la seule à l’avoir fait. Elle a été copiée par la plupart, et pratiquement par tous les États neufs issus de la décolonisation au cours des années 46 à 76 de ce siècle.

Mais comment qualifier de « décolonisation » un processus qui perpétue à la fois les frontières tracées sur une carte dans les bureaux de nos capitales de pays colonisateurs, et nos superstitions les plus typiques, parmi lesquelles l’idée de Progrès matériel, l’idéal de l’État-nation centralisé et de sa « souveraineté absolue », et enfin et surtout l’équation : « Bonheur de l’homme égale accroissement des dépenses publiques et privées (ou PNB), gaspillage d’énergie, terrorisme, suicides, névroses, drogue, cancer 1 et finalement bombe atomique » ?

[p. 23] Le fait est qu’il est plus facile de copier les caricatures que les modèles, les vices que les vertus, les armes de guerre que les procédures de paix. Il est plus facile de s’approprier les recettes du nationalisme arrogant que celles du fédéralisme solidaire. Plus facile de décréter le parti unique que d’obtenir le consensus moral des citoyens. Plus facile d’exercer la dictature que de promouvoir et d’éduquer les libertés autoréglées par le sens des responsabilités civiques. L’État totalitaire sera toujours plus facile que la communauté démocratique. La mort plus facile que la vie.

Près de quatre-vingts États nouveaux se sont proclamés indépendants depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et tous ont adopté le modèle européen de l’État centralisé à souveraineté illimitée. Du fait que tous veulent à tout prix copier les structures de l’État napoléonien et les armements de l’impérialisme nucléaire, cette division du monde en États souverains ne peut conduire qu’à une guerre générale. Elle pourrait très bien être la dernière, parce qu’elle détruirait les bases mêmes de toute guerre : les sociétés humaines et leurs civilisations.

Les chances de l’Europe

Que reste-t-il à l’Europe dans cette conjoncture ? Les USA possèdent les recettes technologiques de la puissance matérielle surtout destructrice, combinées [p. 24] avec les principes d’un idéalisme qui se veut chrétien. L’URSS possède les recettes du gigantisme quantitatif et une idéologie qui se prétend marxiste.

Que reste-t-il en propre à l’Europe ? Le sens grec de la mesure, le sens romain du droit, le sens germanique de la communauté des hommes libres, le sens celtique de l’aventure spirituelle — pour ne rien dire de quelque vague nostalgie ou remords chrétien, à cause de l’amour bafoué dans les relations publiques et privées, mais qui s’exprime de préférence en termes de revendications de Justice ou d’Égalité.

Ces atouts sont très forts, mais nous ne les jouons jamais. Parce que tous nos gouvernements et la plupart des grands partis de droite et de gauche (semblables en cela au tiers monde) obéissent principalement — non pas dans les discours mais dans les faits — aux principes et valeurs de la deuxième Europe, celle des souverainetés nationales et de la puissance matérielle, opposée à la première Europe, celle de la solidarité internationale et de la liberté responsable des citoyens.

La division du continent européen en États-nations nécessairement rivaux fait échec à toute tentative de libre coopération par-dessus les frontières nationales, ces « cicatrices de l’histoire », tracées en dépit du réel au hasard des guerres et des traités. La division du continent en quelque 28 « souverainetés nationales absolues » explique seule que les motifs d’union [p. 25] définis plus haut, et qu’aucun de nos gouvernements ne peut plus ignorer, soient demeurés jusqu’ici presque totalement inopérants.

Nous ne pourrons nous en tirer que tous ensemble. Nous ne pourrons survivre aux crises en nous bornant à leur opposer fermement nos prétendues « souverainetés nationales », c’est-à-dire de la rhétorique. Le choix est simple : ou nous périrons un à un, ou nous survivrons fédérés.

B.

L’Europe et l’Occident

Telle étant la situation de l’Europe dans la conjoncture mondiale, qu’en est-il de sa situation à l’intérieur de l’Occident ?

La plupart des Européens ont l’impression décourageante d’être « écrasés » entre les supergrands de l’Est et de l’Ouest. Ce sentiment, que les chiffres et les faits ne justifient pas, traduit cependant la réalité de l’état de division du continent. Si nous nous sentions européens, membres d’une communauté fédérale d’environ 383 millions d’habitants à l’Ouest (en attendant que les quelque 128 millions des satellites de l’Est puissent nous rejoindre, s’ils le souhaitent, et pour ne rien dire des pays baltes…), nous pourrions regarder sans craintes excessives les [p. 26] 216 millions d’Américains et les 256 millions d’habitants de l’URSS. Ces supergrands additionnés n’atteindraient même pas notre taille. Mais nous nous sentons d’abord, et souvent exclusivement, d’un pays qui, même s’il se baptise encore « puissance », ne fait pas le poids devant les grandes unions continentales que sont l’URSS et les USA. Il est bien clair que le nombre des habitants ne dit pas tout sur la puissance ou le bonheur d’un peuple, mais s’il est vrai que nous sommes par trop enclins à juger selon les quantités, cet exemple illustre assez bien que notre défaitisme actuel n’est justifié que par notre état de division, par le refus de nous fédérer.

Derrière nos représentations exagérément pessimistes, et dans l’attente d’une réunion des peuples européanisés depuis mille ans, quelles sont les réalités présentes ?

Entre les USA et l’URSS, la situation de l’Europe apparaît très malsaine et grevée d’injustices intolérables.

Il n’est pas sain que notre économie et nos monnaies demeurent à la merci d’une manipulation de la valeur d’échange du dollar, ou de l’inflation exportée notamment par l’économie américaine, à la suite de la guerre du Vietnam.

Il n’est pas sain que ce qu’on appelle la sécurité de l’Europe paraisse être assurée par la présence de quelques divisions américaines en RFA, non par l’union des forces et des volontés européennes.

Il n’est pas sain que les Européens se réfugient [p. 27] sous le « parapluie » nucléaire américain pour éviter de faire face à leurs responsabilités, pour éviter surtout de reconnaître qu’elles ne peuvent être prises qu’en commun.

Il n’est pas sain que la survie abusive (en Europe comme en Amérique latine) de régimes dictatoriaux, militaires ou cléricaux, expressément antidémocratiques, ait pu dépendre de l’« aide américaine ».

Mais, d’autre part, il n’est pas juste que huit pays européens — la Pologne, la RDA, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Yougoslavie, la Roumanie, la Bulgarie et l’Albanie, soient privés du droit de choisir leur éventuelle fédération avec l’Ouest du continent. Il n’est pas juste qu’aussitôt qu’ils manifestent un goût, même timide, pour la démocratie, ils soient envahis par les Russes. Il n’est pas juste qu’à Yalta, les peuples de l’Europe du Sud-Est aient été « répartis » et « partagés » entre les supergrands en protectorats, satellites, zones à souveraineté limitée, etc., comme les tribus de l’Afrique noire l’avaient été par la conférence de Berlin en 1885.

Ce qui est juste, humain et urgent, c’est de promouvoir et de vouloir la fédération de l’Europe, seul moyen de résister à l’emprise économique ou politique des supergrands.

[p. 28]

C.

Évolution des motifs d’union
Dépasser les souverainetés nationales

En 1944, les délégués des mouvements de résistance de neuf pays (y compris l’Allemagne et l’Italie) se réunissent clandestinement à Genève, à quatre reprises, et rédigent un manifeste commun réclamant une union fédérale de l’Europe dès la fin des hostilités. Il est temps, disent-ils, de « dépasser le dogme de la souveraineté nationale absolue ». Seule une fédération des démocraties pourra prévenir une nouvelle guerre franco-allemande, comme celles qui ont servi de détonateur à deux guerres mondiales dans l’espace d’une génération.

Et tel sera le thème dominant des premiers congrès de fédéralistes européens une fois les hostilités terminées, de 1945 à 1947.

Dès 1946, les ligues de notables ou de jeunes militants de toutes classes — hommes et femmes politiques, économistes, syndicalistes et industriels — préconisent des mesures d’« union plus étroite » de nos pays, en vue de la reconstruction économique du continent. Le plan Marshall, en 1947, leur apporte de puissants moyens de réalisation. Les uns, pour la plupart issus de la Résistance, se disent expressément fédéralistes. Les autres, dans le respect des formules établies, se veulent simplement « unionistes ».

[p. 29] Les deux tendances se rencontrent au Congrès de l’Europe, à La Haye (mai 1948), sous la présidence d’honneur de Churchill, qui est présent et actif. Elles proposent la création d’un Conseil de l’Europe doté d’une « Assemblée où soient représentées les forces vives de toutes nos nations ».

Cette action conduira à la création, au début de mars 1949, du Conseil de l’Europe à Strasbourg. En neuf mois, l’Europe est-elle née ? Mais non : son Assemblée sera purement consultative et formée de députés désignés par les divers parlements nationaux, non pas élus par les peuples. L’élan fédéraliste est cassé.

En 1949, Jean Monnet inspire et Robert Schuman réalise un projet qui semble assurer matériellement l’union des intérêts franco-allemands : c’est la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), qui sera créée à Luxembourg en 1950.

La tendance économiste, elle, aboutira au traité de Rome, 1957, portant l’institution progressive d’un marché commun, qui se nomme aujourd’hui la Communauté européenne, mais qui en fait ne groupe encore que les gouvernements de neuf pays européens sur trente (huit pays de l’Est compris) et s’efforce de faire accepter des règles « communautaires » dans le secteur économique. Ses buts ? Appuyer la croissance de l’économie en général, et l’ expansion  des grandes entreprises.

Quant au motif de la défense du continent (qui n’apparaît pour ainsi dire jamais pendant la période [p. 30] créatrice et militante des grands congrès européens, de 1947 à 1950 2 ), il anime le projet d’une Communauté européenne de défense (CED) présenté par la France aux cinq autres pays de la CECA et aussitôt accepté par eux, mais finalement refusé par les parlementaires français, nationalistes et communistes réunis.

L’échec de la CED a marqué la première défaite de l’idée européenne comme politique de civilisation, au-delà des stéréotypes idéologiques et partisans hérités du xixe siècle matérialiste et de ses superstitions spécifiques, telles que la Science, le Progrès, les nationalismes et la Croissance illimitée de tout.

Cet échec politique a provoqué une vive réaction de « relance de la constitution européenne », mais dans le seul domaine économique.

D’où le retombement des enthousiasmes, la déception et la désaffection dans les rangs de la jeunesse fédéraliste.

D’une part, les jeunes d’aujourd’hui ne sentent plus ce que signifiait l’antagonisme France-Allemagne : le motif d’empêcher son retour a donc perdu beaucoup de sa force. D’autre part, on observe parmi les aînés un regain très marqué de chauvinisme et de méfiances mutuelles, et cela dans les mêmes milieux [p. 31] politiciens qui, à propos de l’Europe des Six, déclaraient, il y a vingt-cinq ans, du côté allemand : « Cette petite Europe n’est qu’une grande France » (le socialiste K. Schumacher), et du côté français : « C’est une Europe grande-allemande » (ex-président du Conseil Édouard Daladier). Debré et Marchais dénoncent aujourd’hui le « danger politique de l’axe Paris-Bonn », ou celui, pire encore, de l’« Europe germano-américaine ». Ces fantasmes pourraient faire oublier — c’est peut-être leur seule explication — que la sécurité en Europe n’est garantie par aucun de nos pays, ni pour lui-même ni pour ses voisins, et encore moins par les seuls calculs d’une « administration » américaine que les ordinateurs du Pentagone pourraient un beau jour inciter à nous laisser nous débrouiller.

Lors de l’annonce du projet d’élection au suffrage universel du Parlement européen, la presse n’a pas manqué de parler une fois de plus d’une relance. L’expression paraît peu crédible, pour deux raisons :

1° L’annonce trop fréquente d’une relance évoque l’essoufflement plutôt qu’un élan neuf.

2° L’élection du Parlement européen au suffrage universel, pour tardive qu’elle soit, n’est qu’une suite de la politique européenne des années 1950, soucieuse de ne porter aucune atteinte aux sacro-saintes souverainetés nationales, tout en favorisant, bien sûr, la formation d’une opinion européenne.

[p. 32] Cette politique est actuellement bloquée tant à Bruxelles qu’à Strasbourg, par les souverainetés nationales, auxquelles tous les partis ont renouvelé leur inconditionnelle et très pieuse allégeance, lors des débats des Parlements nationaux. Il serait déraisonnable d’espérer que les mouvements fédéralistes, si dynamiques aux lendemains de la guerre, réussissent à mobiliser, pour soutenir Bruxelles et Strasbourg, plus que des nostalgies de militants.

D.

Ce que nos États désunis ne peuvent plus faire

Mais voici qu’en ce point zéro du mouvement pour l’Europe unie, des motivations toutes nouvelles, imprévisibles il y a dix ans, se voient propulsées en quelques mois au premier plan de l’actualité.

Les deux seules causes capables de mobiliser plusieurs fois en un seul été — celui de 1977 — des dizaines, des centaines de milliers de militants sont la cause de l’écologie et celle des régions. Or toutes les deux sont liées dès l’origine à la cause de l’Union fédérale de nos peuples. Front vert, autonomies locales et régionales, communautés de toutes vocations, tels sont les noms et les symboles de ce qui rassemble aujourd’hui et dynamise à travers nos pays le civisme des jeunes, leurs colères, leurs espoirs.

Cette nouvelle vague européenne se situe dans une [p. 33] conjoncture élargie à tout l’ensemble occidental, de San Francisco à Vladivostok ; bien plus : dans une conjoncture mondiale, car c’est du monde entier que viennent dorénavant les grands avertissements qui nous conseillent de nous unir, c’est-à-dire de survivre ensemble ou de périr séparément.

Dans l’état actuel de division de l’Europe en 30 États souverains qui, pour mieux affirmer leur souveraineté, refusent de se fédérer à l’Ouest, ou qui, n’ayant qu’une souveraineté surveillée, ne peuvent y renoncer, à l’Est, force est de constater que les Européens, s’ils s’en tiennent aux seules forces nationales, ne sont capables d’assurer, en fait, aucune des tâches que le gouvernement d’une nation est censé normalement assurer et qui représentent sa raison d’être.

Dans leur état actuel de division, nos « souverainetés » ne peuvent en effet :

— ni résister à la colonisation économique par les USA ;

— ni repousser une intervention militaire venue de l’Est ;

— ni lutter contre l’inflation sans augmenter le chômage ;

— ni réduire le chômage sans augmenter l’inflation ;

— ni maintenir la valeur de leur monnaie ;

— ni faire face à leurs besoins allégués en énergie sans menacer l’environnement et s’opposer par [p. 34] la police à l’exercice des droits démocratiques ;

— ni prévenir ou guérir la pollution des lacs, des fleuves et des mers océanes ;

— ni venir en aide au tiers monde dans sa lutte contre la famine et sa passion de copier et de s’approprier les causes mêmes de notre crise ;

— ni assurer l’approvisionnement nécessaire en matières premières et en combustibles producteurs d’énergie ;

— ni, finalement, tirer parti des ressources propres au continent en capitaux, équipements, technologie, compétence et créativité.

Faute de concertation à l’échelle continentale, et faute d’institutions communes de type fédéral, nos États-nations, retranchés dans leurs souverainetés nationales, ne pourront échapper au cours des prochaines décennies aux dangers que nous énumérions en débutant — dont certains sont irréversibles et donc mortels, nous l’avons vu.

L’Europe doit s’unir pour survivre.

Elle doit survivre pour que l’humanité ne soit pas entraînée dans sa perte.

E.

Ce qui est acquis

Le Conseil de l’Europe

Tels étant les motifs de s’unir, quelles ont été les mesures prises pour y répondre au niveau des [p. 35] actions politiques gouvernementales ou privées ?

Le premier organisme européen, créé sur la proposition du Congrès de l’Europe, réuni à La Haye en mai 1948, devait comporter une « Assemblée européenne où seraient représentées les forces vives de toutes nos nations ».

En fait, le Conseil de l’Europe, inauguré en 1949, n’a été doté que d’une Assemblée consultative, formée de députés non pas élus mais nommés par les Parlements des États membres et choisis dans leur sein. Il s’est assez vite résigné à n’être qu’un forum d’échanges d’idées politiques ou sociales, rôle qu’il n’a cessé de tenir avec distinction mais sans le moindre écho populaire.

Il importe de ne pas confondre cette Assemblée consultative avec le Parlement de la CEE, créé par le traité de Rome, qui se réunit lui aussi à Strasbourg, et que les États ont décidé de faire élire, en juin 1979, au suffrage universel, dans les neuf pays de la Communauté actuelle, conformément au traité de Rome signé en 1957.

Une fois le Parlement élu, l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe gardera pour raison d’être principale — et peut-être unique — de constituer le lien indispensable entre les États membres de la Communauté économique et les autres démocraties de l’ouest du continent — de la péninsule Ibérique à l’Autriche en passant par la Suisse, et de la Scandinavie à la Grèce, à Malte, à Chypre…

Plus originales et d’une efficacité mieux mesurable [p. 36] sont deux autres activités du Conseil de l’Europe à peu près inconnues du grand public, l’une prévue dès l’origine : la Commission européenne de sauvegarde des droits de l’homme et sa Cour ; l’autre qui s’est développée dans les années 1960 : la Conférence européenne des pouvoirs locaux et régionaux.

Sur la première, laissons la parole au chancelier Helmut Schmidt, parlant devant le Conseil de l’Europe au mois de mai 1978 :

En instituant la Commission et la Cour, des États se sont pour la première fois, en vertu d’accords librement conclus, soumis à un véritable mécanisme de contrôle. Le droit pour chaque citoyen de nos États de saisir ces organes de contrôle des abus de son propre gouvernement ou de sa propre bureaucratie confère à l’activité du Conseil de l’Europe le caractère d’un modèle fondamental. Il s’agit réellement là d’un tournant décisif dans la mise en œuvre et la protection des droits de l’homme.

Dans plus de huit mille requêtes individuelles, des citoyens ont demandé réparation. Ils ont été l’objet, de la part de la Commission des droits de l’homme et de la Cour, d’un examen objectif de leur cause et de jugements mûrement posés. Nulle part au monde il n’existe un contrôle international aussi effectif de la pratique interne des États en ce qui concerne le respect de ces droits de l’homme. Il est également unique en ce sens que les droits de l’homme sont, dans la conception européenne, de véritables droits de l’individu. Nous, les États européens, nous considérons [p. 37] ces droits de l’individu comme un patrimoine juridique commun engageant notre puissance étatique, et nous soumettons par conséquent au contrôle de la juridiction chargée de les faire appliquer.

Plus récente — créée en 1958, elle n’a pris son nom complet, par l’adjonction caractéristique du second adjectif, qu’en 1977 — la Conférence européenne des pouvoirs locaux et régionaux n’est encore qu’un organisme technique et purement consultatif. Mais elle a réussi le tour de force d’accueillir dans ses assises, à côté des représentants des gouvernements, des délégués envoyés par les entités régionales les plus diverses de tous nos pays, régions italiennes, cantons suisses, Länder de la RFA, voire régions transfrontalières en formation, chevauchant les frontières de deux États, parfois même de trois. Au cours de ses conventions annuelles, dès 1973, la Conférence a mis en lumière les notions très nouvelles de pouvoirs locaux et régionaux réels, c’est-à-dire dotés de moyens financiers propres, de conseils législatifs et d’organes exécutifs agissant à travers les frontières stato-nationales actuelles. Enfin, elle a proposé, en 1978 — sans d’ailleurs entraîner du premier coup l’adhésion d’une majorité franche et massive — l’idée d’un Sénat européen des Régions, qui paraît assez évidente pour qu’elle ait de grandes chances de s’imposer, la seule question restant de savoir dans quels délais.

[p. 38]

Les Communautés économiques européennes

Du côté du Conseil de l’Europe, on l’a vu, nombre d’idées fécondes, beaucoup de pays membres — tous ceux de l’Ouest européen, c’est-à-dire 22 démocraties parlementaires sur les quelque 32 qui existent aujourd’hui dans le monde — mais point de pouvoirs.

C’est l’inverse que l’on va constater du côté des Communautés économiques européennes de Bruxelles ou CEE : peu d’idées neuves depuis celles, fondatrices, de Jean Monnet et de son équipe ; peu de pays membres (moins de la moitié des démocraties de l’Europe), mais des pouvoirs certains sur les réalités que la majorité des Occidentaux du xxe siècle considèrent comme les plus sérieuses : la production industrielle et le commerce.

Voyons d’abord ce que la CEE a produit, concrètement, de 1951, date de la signature du traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), jusqu’à 1979.

Créer un marché commun, ce fut dans une première étape, abattre les frontières qui séparent les pays de la Communauté, pour que les hommes et les marchandises puissent circuler entre Bonn et Paris, ou entre Rome et Copenhague, aussi facilement qu’entre Bordeaux et Marseille, Naples et Milan ; permettre à un travailleur italien de travailler sans discrimination en Belgique ou en Irlande, à un consommateur [p. 39] néerlandais ou britannique d’acheter des produits danois ou italiens ; obliger, enfin, le fabricant français à affronter à armes égales la concurrence du fabricant allemand ou italien.

Cette « union douanière » avec la libre circulation des hommes et des marchandises à travers les frontières des Neuf, c’est celle que la Communauté européenne a réalisée dès 1968 pour les six pays fondateurs de la Communauté, et qui est effective depuis 1977 pour l’ensemble des Neuf. La Communauté constitue désormais un marché unique sur lequel peuvent s’approvisionner librement près de 260 millions de consommateurs européens.

Si l’on rencontre encore des douaniers aux frontières entre les pays de la Communauté, ce n’est pas pour qu’ils encaissent des droits de douane qui n’existent plus : c’est parce que les taxes payées sur la vente des produits ne sont pas encore harmonisées entre les Neuf. Cette harmonisation est en cours, et bientôt les douaniers ne seront plus là que pour des raisons de police et pour procéder à des relevés statistiques.

Déjà, ces relevés font apparaître que les échanges entre les pays de la Communauté ont été multipliés par six en vingt ans. La possibilité de vendre sur un marché élargi a donné à l’économie des Neuf un essor extraordinaire : en vingt ans, le revenu par habitant, à prix constants, a doublé dans la Communauté. (Il est vrai que personne ne peut dire avec [p. 40] certitude ce qui serait advenu si la CEE n’avait pas existé.)

La création d’une véritable communauté exige cependant davantage que l’institution d’un marché commun. Elle nécessite la mise en œuvre de politiques communes aux neuf pays membres, et ce n’est pas là tâche aisée.

Dès ses débuts, la Communauté européenne s’est dotée d’une politique agricole commune. Elle est certes controversée, et sans nul doute devra connaître des aménagements. On lui reproche d’avoir détruit les structures des petites et moyennes entreprises sous prétexte de modernisation ; de détruire des produits pour maintenir les prix dans tel ou tel pays. Mais c’est peut-être grâce à elle que les populations d’Europe ont bénéficié depuis une vingtaine d’années d’un approvisionnement agricole sans défaillance, à des prix qui ont permis aux agriculteurs un niveau de vie décent.

De même, l’industrie européenne, disposant désormais d’un « marché commun intérieur » de 260 millions de consommateurs, a pu rationaliser ses productions. La Communauté poursuit un long travail d’harmonisation des spécifications techniques des produits, qui étaient fort différentes d’un pays à l’autre, et freinaient de ce fait la circulation des marchandises au travers des frontières. Pour éviter que l’ expansion  industrielle de la Communauté ne se fasse au détriment du consommateur, la Commission européenne veille à ce que soient très strictement [p. 41] respectées les règles du libre jeu de la concurrence : en interdisant les ententes entre industriels et en imposant parfois de lourdes amendes, elle mène une vigoureuse politique « anti-trusts » de défense des consommateurs.

Cependant, des difficultés sérieuses sont apparues lorsqu’il s’est agi de bâtir une vraie politique industrielle, notamment dans les secteurs de pointe : en dépit de tous les efforts, il n’existe pas encore aujourd’hui de politique européenne de l’information, de l’aéronautique ou des télécommunications.

Des difficultés similaires ont dû être vaincues en matière de recherche scientifique et technique. Des laboratoires de recherche ont certes été installés par la Communauté dès 1960, et ils occupent quelque deux mille chercheurs et techniciens. Mais l’effort de recherche scientifique continue à se faire pour l’essentiel au niveau national : le budget communautaire de recherche n’absorbe encore aujourd’hui que 1,4 % environ du total des budgets nationaux de recherche des neuf pays.

La Communauté ainsi constituée a pu développer une politique commune à l’égard des pays qui n’en font pas partie. Elle parle désormais d’une seule voix dans les négociations commerciales internationales. En même temps elle est devenue le premier ensemble commercial du monde.

Cela lui permet de discuter, dans ce secteur, d’égal à égal avec les plus grands — États-Unis, Japon, [p. 42] Canada, etc. — pour libéraliser les échanges internationaux.

Son  expansion économique confère à la Communauté des responsabilités particulières à l’égard des pays plus pauvres. Aussi accorde-t-elle à ceux-ci une préférence généralisée pour l’importation de leurs produits sur le marché communautaire, ainsi que des aides financières et techniques de toutes sortes. Surtout, avec 46 pays en voie de développement, la Communauté a signé en 1974 une convention qui constitue la forme d’aide la plus généreuse jusqu’ici consentie par un groupe de pays industrialisés à un groupe de pays en voie de développement : non seulement la Communauté européenne ouvre librement son marché à la plupart des produits exportés par ces pays, mais encore elle leur assure une sorte de « revenu minimal annuel garanti » pour la vente de leurs produits de base.

Il est clair que le poids commercial de la Communauté sur la scène mondiale se double d’un certain poids politique. Force est cependant de constater que les Neuf, qui parlent d’une seule voix en matière commerciale, n’ont pas la même unanimité lorsqu’il s’agit d’affaires politiques. Et cela s’explique à partir de la doctrine même sur laquelle la CECA puis la CEE ont été fondées : l’idée que les « solidarités de fait » et les « institutions communes » dans le domaine économique entraîneraient l’unité politique des Européens. « Le Marché commun était un moyen, je dirais presque un truc, pour fabriquer de [p. 43] l’unité à partir de la technique », disait récemment un ancien commissaire de la CEE 3 .

Mais les interventions du Général de Gaulle boycottant la CEE pendant de longs mois ont suffi à réfuter la doctrine économiste : on a vu que les passions politiques pouvaient passer avant les réalités économiques, et le prestige national avant les intérêts matériels.

En sorte que les mécanismes économiques prévus par l’équipe de Jean Monnet, et qui devaient conduire comme par nécessité à l’union des Européens, ont été à maintes reprises faussés, enrayés ou bloqués par l’intervention des souverainetés nationales. « Ils avaient été conçus dans une optique politique bien précise, celle du développement d’une Europe fédérale, dit encore Jean-François Deniau. D’où la Commission responsable devant l’Assemblée, elle-même élue au suffrage européen, d’où le vote à la majorité qualifiée au Conseil. Sur le modèle américain, la Commission devait devenir l’exécutif européen, l’Assemblée élue la Chambre des représentants, et le Conseil des ministres le Sénat. Les faits ont démenti les rêves. »

En effet, le Conseil européen des chefs d’État et des Premiers ministres, qui figure aujourd’hui l’organe suprême des Communautés, n’était nullement prévu dans le traité de Rome instituant le Marché commun ; [p. 44] il n’est pas du tout fédéral, et ne peut fonctionner qu’à l’unanimité.

L’Assemblée, élue ou non, n’a pas devant elle la Commission mais le Comité des ministres, c’est-à-dire encore une fois les États membres et non pas un organe fédéral.

C’est dire la déception des vrais européistes, des fédéralistes, partisans d’une authentique délégation de pouvoirs aux divers niveaux d’exécution, selon la dimension des tâches considérées.

Sur un tout autre plan, il convient de dénoncer l’habitude déplorable qui fait que l’on parle couramment des Neuf (et déjà hier des Six) comme s’ils étaient l’« Europe » tout court, alors que ni les Scandinaves, ni la Suisse, ni l’Autriche, ni les pays de l’Ibérie, ni ceux de l’Europe de l’Est n’en font partie. Cela ne va pas sans poser un très sérieux problème : dans quelle mesure la CEE peut-elle prétendre à constituer le « noyau de l’Europe unie », alors que nul ne sait quelle serait la formule d’une telle union : unitaire ou fédéraliste ? Périodiquement, certains proposent de confier à la CEE des « compétences élargies », politiques, sociales, culturelles. C’est oublier que la CEE se trouverait ainsi tentée, voire contrainte, en vertu de sa nature même, d’appliquer des critères de rentabilité, de productivité ou de profit à des activités humaines qui relèvent en fait de finalités bien différentes, qualitatives et non pas quantifiables, affectives ou spirituelles, non pas économiques d’abord.

Les activités culturelles et scientifiques

Quant aux activités culturelles en Europe, dans la mesure où elles intéressent de près ou de loin l’idée de l’union, c’est le Centre européen de la culture proposé par le congrès de La Haye (1948) qui en a été chargé expressément par la Conférence européenne de la culture, tenue à Lausanne en 1949. Patronné au départ par le Mouvement européen, le CEC a été l’initiateur d’un certain nombre d’institutions d’importances très diverses — telles que le Centre européen de recherches nucléaires (CERN) à Genève ; la Fondation européenne de la culture (FEC) à Amsterdam ; l’Association européenne des festivals de musique (AEFM) qui groupe aujourd’hui 38 festivals en 18 pays ; l’Association des instituts d’études européennes (de 34 universités dans 10 de nos pays) ; la Communauté européenne des guildes du livre, et la Campagne d’éducation civique européenne, etc. Mais les fonds officiels qui sont alloués au CEC — de l’ordre de 0,005 % du prix de la construction d’une centrale nucléaire de 1 000 MGW — lui ont assez rarement permis, dans les débats européens, de mobiliser les volontés et d’exercer des pressions suffisantes sur les gouvernements nationaux. Toutefois, c’est sur un autre plan que l’on peut évaluer l’efficacité d’organismes tels que le CEC, les instituts universitaires d’études [p. 46] européennes et les quelque cinquante publications périodiques qui en sont sorties ; à quoi il convient d’ajouter les activités d’une douzaine de Maisons de l’Europe, du Forum européen d’Alpbach, qui groupe chaque été cinq à six cents professeurs et étudiants dans une haute vallée du Tyrol, du Centre international de formation européenne et de l’Association européenne des enseignants qui organisent chaque année des dizaines de colloques dans tous nos pays. Enfin, les activités de recherche de l’Université européenne qui a son siège à Florence.

Mesure présente du consensus européen

On dit souvent que l’idée d’union européenne n’a pas su mobiliser les masses populaires, comme les mobilise encore, dans le tiers monde, l’idée nationaliste. Et il est bien vrai que les foules ne scandent pas des slogans européens. Il n’en reste pas moins que l’idée de l’union nécessaire et possible s’est installée progressivement dans les esprits. Elle apparaît dorénavant aux deux tiers des Européens 4 , comme un but raisonnable, accessible, et qu’aucun homme politique ne se risquerait plus à contester ouvertement. Tel est le résultat mesurable (par sondages [p. 47] répétés chez les Neuf) des longs efforts d’information et de formation européennes menés depuis 1946 par les instituts culturels et les chercheurs indépendants qui ont étudié, enseigné et vulgarisé les principes de l’unité millénaire des Européens.

Un consensus, ou en tout cas une opinion très largement majoritaire dans tous les pays du continent, se manifeste bien clairement, non seulement dans les débats publics mais dans l’inconscient de la grande majorité des Européens. On peut le caractériser par les constatations de fait qui suivent et dont il serait difficile de surestimer l’importance :

1 La guerre entre nations de la nouvelle Europe n’est plus pensable. Cela ne résulte pas seulement des traités ni de l’équilibre des forces armées, mais d’un sentiment profond des peuples et de leurs élites intellectuelles et politiques. Une guerre franco-allemande n’est pas plus imaginable aujourd’hui qu’une guerre entre deux cantons suisses ou deux États américains. Le temps de la ligne Maginot opposée à la ligne Siegfried est passé. Il y a là un élément radicalement nouveau de la pensée politique en Europe. Le vieil idéal d’une Paix perpétuelle entre nos nations, régulièrement traité d’utopie ridicule quand il était revendiqué par un abbé de Saint-Pierre au xviiie siècle, puis par un Mazzini ou un Victor Hugo au xixe siècle, est aujourd’hui fait accompli pour la jeunesse européenne dans son immense majorité.

2. Non moins fondamental que le rejet définitif de la guerre entre nos peuples, est sans nul doute le caractère nécessairement démocratique de la nouvelle Europe. Aux yeux de l’Européen moyen, comme aux yeux de nos hommes d’État, il paraît aller de soi qu’une nation dominée par une dictature civile ou militaire (Portugal, Espagne, Grèce il y a quelques années encore) ne saurait faire partie de l’Europe unie ou fédérée. Pas plus qu’une nation dominée par un parti totalitaire (pays de l’Est, aussi longtemps qu’ils seront satellites de l’URSS). En revanche, aussitôt renversées les dictatures grecque, espagnole et portugaise, ces trois pays sont acceptés comme candidats à la Communauté européenne, et intégrés ou réintégrés dans le Conseil de l’Europe.

3. L’union des Européens doit passer par l’intégration de nos économies nationales. Cette conviction est aujourd’hui si générale qu’aux yeux de l’immense majorité des Européens, l’intégration économique (partielle) déjà réalisée par les Neuf du Marché commun, d’une part, et l’union politique de toute l’Europe, qui reste à faire, d’autre part, sont très couramment confondues. Aux yeux de la plupart, Europe des Neuf égale Europe tout court. Erreur profonde, comme on l’a dit plus haut, mais qui n’en est pas moins révélatrice. Or s’il est clair que l’Europe réelle ne peut être réduite à un marché commun, il est non moins clair que [p. 49] l’intégration économique du continent dépasse et démode l’illusion des « économies nationales », entités qui, par quelque magie, se trouveraient correspondre au xxe siècle à des frontières fixées depuis des siècles ou seulement des décennies, au hasard des guerres et des traités.

F.

Ce qui n’a pas été fait jusqu’ici

Tels étant les motifs de s’unir, leur évidence et leur urgence, on s’étonne que rien de plus grand ni de plus efficace et hardi n’ait été fait par nos gouvernements pour répondre au défi de ces réalités.

Ni Parlement européen élu et pleinement législatif ; ni Sénat des États ou des Régions ; ni exécutif aux ordres du Souverain populaire, représenté par ces deux Chambres ; ni monnaie commune ; ni défense militaire commune ; ni plan commun pour faire face aux crises énergétiques comme celle de 1973 ; ni politique commune contre l’inflation sans augmenter le chômage, et vice versa.

Rien d’assez grand, efficace et hardi pour rendre crédible aux yeux du citoyen de nos pays l’Europe de la CEE.

[p. 50]

G.

Ce qui vient

Depuis quelques années, un phénomène immense émerge lentement dans la conscience et dans l’actualité européenne : c’est le soulèvement germinal des mouvements écologistes, régionalistes, fédéralistes européens, organiquement liés dans leur genèse par une même réaction contre un monde brutal d’oppressions uniformisantes et d’alignements au cordeau, qui ne respecte plus aucune différence ni aucune minorité, ni la Nature, ni les langues et coutumes des régions, ni les droits de la personne humaine, fondements de toute communauté réelle.

Mouvement de base, spontané, pacifique, et qui permet pour la première fois, depuis des siècles qu’est apparue l’idée de l’Europe, d’envisager son avènement puissant mais sans violence, de croire en notre Avenir commun.

Cette Europe fédérée des communes, des régions, des nations et des peuples (et non plus des bureaux) comporte ses problèmes spécifiques : économiques, énergétiques, écologiques, éducatifs et militaires. Ce sont ceux que l’on se propose ici de formuler dans leur réalité. Nous n’aurons certes pas toujours de solutions à proposer, mais nous tenterons au moins de situer les problèmes à leur véritable niveau.

[p. 51] Étant bien convaincus que l’Europe unie ne peut avoir réponse à tout, mais que les souverainetés nationales ne peuvent plus avoir réponse à rien.

Nous allons chercher quelques-unes des principales implications des choix à prendre face à la crise structurelle et organique du monde moderne — que ce monde soit d’ailleurs d’étiquette capitaliste ou socialiste, la différence tendant à devenir de moins en moins évidente dès qu’il s’agit des grandes options du siècle, telles que productivité matérielle ou qualité de la vie, énergie nucléaire ou énergie solaire, équilibre vivant ou équilibre de la Terreur.

L’état de l’union européenne, décevant sur le plan des réalisations matérielles, apparaît au contraire prometteur dès qu’on passe sur le plan politique, c’est-à-dire dès qu’on passe des « nécessités » alléguées aux objectifs librement déterminés.

Les pages qui suivent dégageront de la sorte les grandes lignes d’un Programme pour l’Europe, dédié pour cette première année aux candidats à l’élection du siècle.