(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) «  Hölderlin, La Mort d’Empédocle et Poèmes de la folie (octobre 1930) » pp. 532-533
[p. 532]

Hölderlin, La Mort d’Empédocle et Poèmes de la folie (octobre 1930) bi

L’année du centenaire du romantisme sera celle aussi de la découverte de Hölderlin par la France. La Mort d’Empédocle et les Poèmes de la folie ont paru simultanément, et l’on annonce Hypérion. Il ne manquera plus que les longs poèmes de la maturité — mais ceux-là difficilement traduisibles — pour que nous puissions contempler l’ensemble de l’œuvre de Hölderlin : l’inspirateur de Schelling et de Hegel, le précurseur de Nietzsche, l’un des plus admirables et des plus mystérieux génies poétiques de notre ère.

On doit beaucoup de reconnaissance à M. André Babelon pour avoir traduit et introduit avec tant de justesse, voire de profondeur, la Mort d’Empédocle. Cette tragédie difficile, trois fois remise à pied d’œuvre et jamais achevée, donne moins que les Poèmes cette impression bizarre d’être d’aujourd’hui. C’est qu’elle est de demain plutôt, — tout comme Nietzsche qui en fut obsédé. Empédocle est de ces mythes tels qu’il n’est peut-être pas donné à une race d’en créer plus d’un, c’est-à-dire de s’en libérer. Ainsi la France conçut l’homme rationnel ; Empédocle, au contraire est celui qui passe toutes les mesures de l’esprit humain, parle aux dieux avec orgueil, et finit par succomber à son « hybris » : il se jette dans l’Etna pour mieux communier avec la divine Nature. Mythe grec, mais devenu, par excellence, germanique ; mythe païen, mais il est bien troublant de le voir se mêler, dans la troisième version de ce drame, à des symboles nettement messianiques… Ce par quoi Hölderlin diffère le plus peut-être des poètes français, c’est que son lyrisme est l’expression d’une philosophie à l’état naissant ; il est la vibration même d’une pensée en travail de mythes, sur lesquels, bientôt après, [p. 533] s’exercera la réflexion consciente. (Vers l’époque où il ébauche son Empédocle, note M. Babelon, Hölderlin écrit de nombreux essais philosophiques.) Le tragique de Hölderlin, c’est qu’il parviendra de moins en moins à « réfléchir » sa création. De là sa folie, qu’il pressent. Et M. Babelon cite à ce sujet des phrases très frappantes : « L’un garde encore la connaissance au sein d’une flamme  plus grande, l’autre seulement d’une plus faible… Le grand poète n’est jamais abandonné par lui-même ; il peut au-dessus de lui-même, s’élever aussi loin qu’il le veut. On peut tomber dans la hauteur tout comme dans la profondeur ». Comment ne point songer ici au génie qui, dans le même temps, figure l’antithèse de Hölderlin : l’« économie » d’un Goethe, bien superficiellement qualifiée de bourgeoise, est en réalité la garantie spirituelle qui lui permet de « s’élever au-dessus de lui-même aussi loin qu’il le veut ». Mais Hölderlin est sans doute d’une constitution trop faible pour pouvoir longtemps maîtriser l’inspiration, qui peu à peu le « gagne » ; il va brusquement succomber. Buisson ardent auquel un souffle tempétueux arrache cette  flamme  trop grande pour son support. Reste une cendre où longtemps encore palpiteront de pâles lueurs réminiscentes.

Ce sont les quatrains du temps de la folie, poèmes véritablement « posthumes », que Pierre Jean Jouve a traduits dans la langue fluide mais jamais abstraite qui est celle de ses Noces. Jouve est le plus « germanique » des poètes français d’aujourd’hui ; ce sont les harmoniques éveillées en lui par la voix de Hölderlin qui ont dû l’inciter à l’acte recréateur qu’est la traduction d’un poète par un autre poète.

Les quatrains sont ici précédés de Fragments dont je me demande s’il était bien légitime de les traduire. On a respecté scrupuleusement les « blancs » que Hölderlin indiquait avec précision au milieu de vers à peine ébauchés, — quelques mots isolés, des bribes de phrases… Or, si comme je le crois et voudrais l’établir plus longuement, le sens des poèmes de la maturité de Hölderlin est à chercher dans leur rythme seulement, — si ces mots séparés par des suites de points ne lui servaient qu’à noter des mètres, il apparaît que la traduction de tels fragments est illusoire, car on ne peut songer à remplacer ces mots-notes par des syllabes de valeur rythmique équivalente. Quoi qu’il en soit, et tels qu’ils nous sont ici livrés, ces fragments sont capables d’éveiller le sentiment rare et grandiose que j’appellerais celui du tragique de la pensée. « Insensé, — penses-tu de figure en figure — voir l’âme ? — Tu iras dans les  flammes. »

Quant aux documents sur la folie de Hölderlin que MM. Groethuysen et Jouve ont choisis et traduits à la suite des poèmes, ils ne sont pas ce que ce petit livre contient de moins bouleversant.