(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Marcel Duchamp mine de rien (février 1968) » pp. 43-47
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Marcel Duchamp mine de rien (février 1968) be

La maison qui ne paraît pas grande de l’extérieur, quand on arrive par la forêt en pente, a dix-huit chambres et s’ouvre vers le lac par une galerie de bois montée sur de hauts pilotis, si vaste que vingt fauteuils cannés s’y perdent, et quelques chevalets de peinture. Luxe inouï de la solitude et du silence. Un rideau de pins et l’eau tout de suite, au pied de la galerie. Nous attendions Marcel Duchamp sans trop savoir quand il viendrait, et pour mieux l’attirer — vieux procédé magique — Consuelo avait peint son image : une tête de cheval à la craie sur fond rouge, maigre et qui rit, plutôt sourit… Il arrive hier matin, plus ressemblant que jamais. « C’est la Savoie ! dit-il en regardant le lac. — C’est aussi le Tyrol, ou les lacs italiens. — C’est un lac, quoi, tout se ressemble. C’est très bien. »

Il va donc rester quelques jours.

Nos voisins sont venus en fin d’après-midi, gentils et trop gentils, prônant l’éducation des masses américaines, déplorant les horreurs de la guerre et buvant beaucoup de cocktails. Marcel, charmant et poli jusqu’à l’invisibilité, n’a pris qu’un doigt de vermouth.

— Les masses sont inéducables, dit-il après le départ de nos hôtes. Elles nous détestent et nous tueraient volontiers. Ce sont les imbéciles qui, en se liguant contre les individus libres et inventifs, solidifient ce qu’ils appellent la réalité, le monde « matériel » tel que nous le souffrons. Ça les arrange. C’est ce même monde que la science, ensuite, observe, et dont elle décrète les prétendues lois. Mais tout l’effort de l’avenir sera d’inventer, par réaction à ce qui se passe maintenant, le silence, la lenteur, et la solitude. Aujourd’hui, on nous traque.

— Oui, dis-je, mais tout dépend des vrais désirs des hommes : c’est ce qu’il s’agit de bien voir et surtout d’accepter. Le reste est beaucoup plus facile. À nous de choisir nos fées, puisque nous le pouvons en vertu de l’extrême liberté que nous nous accordons par convention. Voulons-nous susciter les fées du bruit et de la vitesse, ou celles de la lenteur et du silence ?

Mais notre ami le Dr. M. V., qui passe l’été près d’ici avec deux jeunes amies nous écrase d’un souriant dédain. « Vous aurez bientôt, nous dit-il, les preuves les plus éclatantes de la réalité des lois de la science, je sais ce que je dis. Nous calculons les mouvements de l’électron, la puissance des rayons cosmiques, nous ferons marcher des moteurs avec ça ! Allez en faire autant avec vos fées ! »

Je lui réponds que jamais un moteur n’a pu produire la moindre fée.

Quant à Duchamp, il balaie toute la science et les exemples du docteur : ils révèlent une fois de plus à ses yeux le caractère mythologique de la physique et des mathématiques.

— Leurs soi-disant démonstrations dépendent de leurs conventions. Tautologies que tout cela ! On en revient donc évidemment aux mythes. Je le prévoyais. Prenez la notion de cause : la cause et l’effet distingués et opposés. C’est insoutenable. C’est un mythe dont on a tiré l’idée de Dieu, considéré comme modèle de toute cause. Si l’on ne [p. 44] croit pas en Dieu, l’idée de cause n’a plus de sens. Je m’excuse, je crois que vous croyez en Dieu…

— Je crois en Dieu, mais je le considère comme l’origine, non comme l’effet de notre idée de cause. Indémontrable, évidemment… D’ailleurs, ce n’est pas cela. Je crois que Dieu est fou selon nos normes rationnelles, infiniment plus fou que tout ce que nous pouvons imaginer de lui…

Avant d’aller se coucher, je lui donne le Nouvel Esprit scientifique de Bachelard. J’ai souligné le paragraphe où l’on explique que selon la théorie de Millikan sur les rayons cosmiques, le mouvement se produit dans des conditions de vide matériel, d’inanité telles qu’on peut bien dire que c’est le mouvement lui-même qui crée la masse corpusculaire, alors que naguère le physicien matérialiste croyait qu’il fallait une masse préexistante pour qu’un mouvement s’y appliquât.

— Je l’ai bien lu, m’a-t-il dit ce matin en me rendant le livre. Je crois que je comprends tout, ou presque tout, à part épistémologie, j’ai oublié et le mot m’agace … Inanité par contre me plaît beaucoup. Mais il y a cependant une expression que je ne comprends pas du tout, c’est mouvement. Qu’est-ce qu’il appelle mouvement, votre type ? S’il le définit par opposition au repos, ça ne marche pas, rien n’est en repos dans l’univers. Alors ? Son mouvement n’est qu’un mythe.

En fait, dit-il au déjeuner sur la galerie, tout se passe anarchiquement dans le monde. Les lois ne servent que de prétextes. On ne les respecte pas, on pourrait s’en passer. Si l’on supprimait l’argent, je suis sûr que tout irait aussi bien, et beaucoup plus facilement. Le boulanger continuerait à faire du pain, parce que c’est son plaisir et qu’il faut s’occuper. On prendrait chez lui sans payer un ou deux pains par jour, on ne peut pas en manger davantage, et il serait inutile d’accumuler des miches puisqu’on ne pourrait pas les vendre. Ainsi de suite.

Enfin, ce soir :

— Vous me disiez qu’on n’a jamais vu vivre un groupe humain dans l’anarchie telle que je la préconise. Pourtant je connais un groupe où cela marche très bien : c’est la famille… N’est-ce pas ? Les enfants prennent à table ou à la cuisine ce dont ils ont besoin. Il n’y a pas d’achat ni de transactions légales. Tout se passe librement, entre père et fils, on s’arrange, il y en a pour tout le monde… La famille est le modèle d’une société entièrement anarchique.

Il a l’air content d’un bourgeois qui vient de réaffirmer une fois de plus quelques évidences rassurantes.

D’ailleurs, il semble bien que sa famille (ses parents, ses frères et sa sœur) joue un rôle important dans la vie de Marcel.

— Depuis que mon père est mort, je me sens privé de repères. Pères et repères… Je n’arrive plus à prendre de responsabilités. Il me semble que je devrais d’abord aller demander à mon père son opinion — son OK. Probablement, je n’ai jamais atteint l’âge adulte…

À propos d’âge :

— La grande crise se produit vers quarante ans, chez un artiste. C’est à ce moment qu’il doit se renouveler entièrement, ou se résigner à s’imiter lui-même. Vous allez sentir cela bientôt, vous verrez…

— En somme, vers quarante ans, il faut devenir son propre père ?

Ce qui nous manque ici, c’est un jeu d’échecs. Celui dont Duchamp se sert pour ses problèmes est trop petit pour jouer à deux : c’est un « jeu de voyage » de sa confection, d’une douzaine de centimètres de côté, sur lequel on fixe des pièces à bouton-pression « résistant aux secousses et déraillements », précise-t-il.

Mais faute de jouer, nous en parlons. C’est d’ailleurs le mot de sa vie : échec de l’art, art des échecs, échec à l’art…

Il est persuadé que c’est moins la réflexion rigoureuse que la transmission (involontaire bien entendu) de la pensée de l’adversaire, souvent, qui permet de gagner. Cela ne l’empêche pas, d’ailleurs, de lire des livres de problèmes et de les jouer « quatre heures par jour, environ ». C’est à quoi je le trouve occupé chaque matin, sur la galerie, fumant  sa pipe, et levé avant tous les autres. Il se passe volontiers de breakfast, et pense qu’il suffirait [p. 45] de manger une fois par jour — son régime ordinaire — la plupart de nos aliments, surtout la viande, n’étant pas assimilés et ne servant qu’à nous bourrer l’estomac d’une sorte de caoutchouc « Et tout ce temps qu’on passe à aller chercher les provisions, puis à faire la cuisine, puis à manger, puis à laver la vaisselle, et on recommence… » (Toujours et dans tous les domaines, ce même mouvement de retrait.)

Le soir, faute d’échecs, nous essayons de créer quelques problèmes avec des Chinese Checkers trouvés dans la bibliothèque, et cela nous mène assez tard. Nous avons fini hier par un petit jeu de questions et réponses écrites simultanément.

Ma première question était : Qu’est-ce que le génie ? Marcel lit sa réponse : L’impossibilité du fer. Et il ajoute : « Encore un calembour, évidemment. »

De ma table de travail, par la porte ouverte, je vois une partie de sa chambre. Duchamp est allongé sur son lit, son petit échiquier dans une main, sa pipe dans l’autre. « L’impossibilité du faire »…

Il travaille « cinq minutes au plus » à des collages délicats — les reproductions de ses œuvres destinées à sa « boîte-en-valise » — et puis il s’étend, ne fait rien,  fume un peu, reprend ses échecs.

Pensant à la conversation de la veille, je lui demande s’il est vrai qu’il a décidé un beau jour d’abandonner définitivement la peinture, et cela, au moment de ses plus grands triomphes en Amérique.

— Pas du tout ! s’écrie-t-il avec une nuance d’indignation amusée. Je n’ai pas renoncé par attitude. Je n’ai rien décidé du tout ! J’attends simplement d’avoir des idées… J’ai eu trente-trois idées, j’ai fait trente-trois tableaux. Je ne veux pas me copier, comme tous les autres. Vous comprenez, être peintre, c’est copier et multiplier les quelques idées qu’on a eues ici ou là. C’est manifester la vie de sa main. Voilà ce qui fait un peintre. Depuis la création d’un marché de la peinture, tout a été radicalement changé dans le domaine de l’art. Regardez comme ils produisent. Croyez-vous qu’ils aiment cela, et qu’ils ont du plaisir à peindre cinquante fois, cent fois la même chose ? Pas du tout, ils ne font même pas des tableaux, ils font des chèques.

Il se lève, va chercher quelque chose dans la boîte-en-valise en construction. — Voilà.

C’est un chèque, mais trois ou quatre fois plus grand que ceux qu’on voit.

— Je l’ai fait entièrement de ma main, sauf le papier.

— Même ce fond saumon, avec tous ces longs S bien réguliers ?

— C’est facile, avec une roulette en caoutchouc.

Le chèque de quatre cent cinquante francs est à l’ordre d’un dentiste de Paris. Tout est parfaitement imité. Seules les dimensions sont inusitées.

— Et votre dentiste a accepté ce paiement ?

— Comment donc, ce n’est pas un faux chèque, puisqu’il est entièrement fait par moi ! Et signé ! Rien de plus authentique ! Et au moins, cela ne pouvait pas passer pour artistique…

Il remet le chèque avec les soixante-huit autres objets savamment rangés dans la boîte-en-valise : reproduction de tableaux, verres, ready mades, croquis et idées qui composent l’œuvre complète de Marcel Duchamp, ainsi prête à être emportée par la postérité sous forme de mallette en cuir, à poignée solide.

— Marcel, vous êtes sans doute le premier artiste qui ait su se mettre en boîte lui-même.

Il rit soudain :

— La seule chose ennuyeuse, c’est que j’ai dû racheter ce chèque à mon dentiste, pour le faire figurer dans ma valise !

Avant le déjeuner, sur la galerie :

— Qu’est-ce que cette catégorie de l’infra-mince dont vous parlez dans le numéro spécial de View ? « Quand la fumée du tabac sent aussi de la bouche qui l’exhale, les deux odeurs s’épousent par infra-mince. » Voudriez-vous nous donner d’autres exemples ?

— En effet, on ne peut guère en donner que des exemples. C’est quelque chose qui échappe encore à nos définitions scientifiques. [p. 46] J’ai pris à dessein le mot mince qui est un mot humain, affectif, et non pas une mesure précise de laboratoire. Le bruit ou la musique que fait un pantalon de velours à côtes, comme celui-ci, quand on bouge, relève de l’infra-mince. Le creux dans le papier, entre le recto et le verso d’une feuille mince… À étudier !

— « À étudier de près, d’un œil, pendant presque une heure » comme dit le titre d’une de vos œuvres. À propos, avez-vous jamais essayé de regarder ainsi votre tableau ?

— Moi ? Non. Pourquoi ? Je suis l’auteur. Pour en revenir à l’infra-mince, c’est une catégorie qui m’a beaucoup occupé depuis dix ans. Je crois que par l’infra-mince on peut passer de la deuxième à la troisième dimension.

Un peu plus tard, à propos du sens de la vue, si curieusement différencié des autres sens :

— Avez-vous remarqué, dit Duchamp, que je puis vous voir regarder, vous voir voir, mais que je ne puis pas vous entendre entendre, ni vous goûter goûtant, et ainsi de suite ? Nous sommes en train de déjeuner sur la galerie, au-dessus de l’eau. Entre les troncs des pins, nus jusqu’à la hauteur du toit, le regard embrasse et caresse la perspective lointaine des montagnes environnant le lac, ses golfes et ses îles. Je dis combien cette vue m’apaise et me satisfait.

— Vous êtes sans cloute presbyte ? Tenez, je vous donne celle-là toute fraîche, une théorie-minute qui me vient à l’instant : les presbytes sont malheureux dans les villes, parce que le regard y bute constamment contre une muraille, ce qui crée un malaise physique inexplicable. Au contraire, les myopes s’accommodent des villes, mais se sentent perdus et vaguement étourdis devant un paysage comme celui-ci. À vérifier, bien entendu.

 

Nouvelle de la bombe atomique, avant-hier sur Hiroshima. Et la face de la terre en est changée, mais combien de temps nous faudra-t-il pour le comprendre ? Si nous n’y arrivons pas très vite, nous n’y arriverons sans doute jamais : nous sauterons comme des imbéciles.

Il ne nous reste qu’une alternative : le Monde uni ou l’Autre monde.

Le dire tout de suite, le dire partout, et toutes affaires cessantes — si l’on veut simplement qu’elles durent 147 .

Commencer par raconter l’entrée de la Chose dans nos esprits. Ce sera le début de la première de mes Lettres.

Hier, j’ai ramené le journal du village, et je l’ai lu presque en entier tout en marchant, malgré les petites mouches harcelantes qui volent devant vos yeux par des jours de chaleur. Tout le monde est accouru sur la galerie, à la nouvelle, et j’ai dû raconter l’histoire comme si je revenais d’Hiroshima, comme si j’en étais responsable.

À minuit, nous en parlions encore. Le choc nous avait jetés dans l’élucubration, plutôt que dans la terreur ou la méditation. (Cette réaction, je le crains, va se généraliser.) Et chacun s’efforçait de montrer que l’événement ne le prenait pas au dépourvu.

— Rien de neuf en somme, disait le docteur, du ton qu’il eût diagnostiqué une bronchite simple, rien qu’une invention mécanique permettant d’appliquer pratiquement une série de résultats acquis depuis dix ans.

— Je savais ! déclara le capitaine, avec cette simplicité exaspérante qu’affecte Sherlock Holmes devant Watson.

Il nous donnait ainsi, d’un mot, la clé de ses mystérieuses disparitions dans le Sud-Ouest. L’une des girls avait lu un article sur l’automobile atomique dans un magazine du genre Look. C. s’écria que l’idée que nous mourrons tous dans une grande explosion la hantait depuis son enfance. (Elle est née dans un tremblement de terre.) « C’est sacrilège, ce qu’on vient de faire, ajouta-t-elle. On a touché au secret du monde. On a piqué le mystère en plein plexus solaire… Il va se venger ! » Enfin Duchamp voulut bien s’interrompre dans un problème d’échecs, pour [p. 47] remarquer que la bombe confirmait son point de vue : la science n’est qu’une mythologie, ses lois et sa matière elle-même sont de purs mythes, et n’ont ni plus ni moins de réalité que les conventions d’un jeu quelconque.

— N’empêche que la bombe a éclaté au moment prévu ! remarqua le docteur.

— La belle preuve, répliqua le peintre. On avait tout arrangé pour cela !

Quant au jeune poète dont vous avez lu les premiers essais (La Mort lente) il avait disparu dans les bois et nous revint au bout d’une heure, pâle et défait, disant que sa vie n’avait plus de sens. Les girls, enfin, parurent émues. C’est le moment que je choisis pour parler d’homéopathie, un de mes dadas. Ma thèse est simple : Qu’est-ce que l’homéopathie ? L’action d’un remède matériellement absent. Qu’est-ce que la bombe atomique ? L’action d’un point de matière subitement absent.

J’admire que la plus grande explosion de l’Histoire n’ait pas été provoquée tout bêtement par la plus grande masse d’explosif jamais réunie dans l’Histoire mais au contraire par la scission d’un point imperceptible à l’ultra-microscope. Voilà bien l’événement, voilà la nouveauté, et l’une des grandes dates de la terre : ce n’est qu’un rien qui s’est défait.

 

« L’impossibilité du faire », j’y reviens. Marcel confesse volontiers ce qu’il appelle sa paresse. C’est un vice, déclare-t-il avec sérénité. Peut-être le croit-il. Moi non. Cet « artiste-inventeur » prend son temps simplement. Ce Jules Verne des arts ne serait-il pas plus proche de Léonard que n’en sont les essais de Valéry ? Mais ce serait un Léonard homéopathe, l’autre étant du côté des allopathes : grandes dimensions des œuvres, côté pratique des inventions. Duchamp se manifeste par retraits ironiques, agit par ses absences un peu sournoises, par petites touches imperceptibles, ou désintégrations microscopiques. Bombe atomique de poche et à retardement, à craindre de près pendant presque un siècle.

Beaucoup des œuvres du Vinci ont été détruites, ou abîmées. De même, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même a été brisée, puis à demi réparée, selon les lignes prévues par les « stoppages-étalon » (fils blancs d’un mètre) que Duchamp avait laissé choir et fixés sur la plaque de verre : mesure objective du hasard. On ne trouve guère ses œuvres peintes qu’en Californie, dans une collection privée. Mais avec son petit bagage, sa propre mise en boîte et en valise, il se glissera très librement vers le vingt-et-unième siècle et la suite, en tant qu’inventeur d’une espèce de judo intellectuel dont il est la seule ceinture noire parmi nos artistes et penseurs. J’admire l’économie de ses moyens : un rien, un calembour, un non-mot, un retrait, et voilà les « terreurs » du catch dialectique, les costauds de la certitude rationnelle envoyés au tapis sans effort apparent. La réussite de sa vie tiendra sans doute dans cette faculté mystérieuse de rendre exemplaires, mémorables, chargés de sens et de non-sens, efficaces à long terme ses moindres gestes, ses abstentions, ses échecs, même. Tout cela gentiment. Mine de rien.