(1948) L’Europe en jeu. Trois discours suivis de Documents de La Haye «  IV  » pp. 143-170
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IV

Pour un Centre européen de la culture (documents de La Haye)

Lors de la séance plénière du Congrès de l’Europe consacrée aux problèmes de la culture, je terminai mon rôle de rapporteur de la Commission culturelle par les quelques remarques suivantes :

Il me semble que ce congrès, tel qu’il s’est déroulé jusqu’ici, se distingue par une double originalité.

Premièrement, il est né d’initiatives privées, en toute indépendance de nos gouvernements. Il parle au nom des peuples de l’Europe — on n’avait jamais rien vu de pareil dans notre histoire — et il entend proposer en leur nom bien autre chose que des vœux : quelque chose qui, pour nous, Européens, héritiers de la Rome antique, revêt un sens presque majestueux, je veux dire des institutions.

[p. 144] En second lieu, ce congrès se distingue de toutes les autres entreprises internationales par ce trait : il a placé sur le même plan que les commissions habituelles (politique et économique) une commission de la culture. Et cela aussi ne s’était jamais vu.

Ce simple fait, qu’établit à vos yeux notre séance plénière de ce matin, me paraît mériter qu’on le souligne avec une insistance particulière.

Il signifie que les initiateurs de ce congrès ont senti la nécessité de considérer la culture comme autre chose qu’un ornement, qu’un masque plus ou moins élégant, ou qu’un prétexte à quelques phrases polies ou pieuses, hommage que le cynisme prétendu réaliste rend à l’esprit prétendu pas sérieux.

Ceux qui vous ont invités à ce congrès ont donc senti l’urgence de dégager le sens de la grande espérance qu’ils éveillaient en lançant leur appel à l’union. S’unir pour quoi ? Et sur quelles bases ? Et pour quel bien que tous les hommes vraiment désirent ? C’est à l’esprit, à la culture, ont-ils pensé, qu’il incombe de répondre d’abord. Et c’est pour essayer de répondre à ces grandes questions écrasantes que tant d’hommes les plus éminents dans la vie culturelle de l’Europe ont accepté de nous donner, depuis des [p. 145] mois, aux dépens de leur œuvre personnelle, leur collaboration, leur temps, aujourd’hui leur présence active.

S’ils l’ont fait, c’est qu’ils se sont dit quelque chose qui ressemble à ceci : — Nous sommes tous surchargés, c’est entendu. Nous avons tous notre œuvre à continuer. Mais pourrons-nous la continuer longtemps si l’Europe n’arrive pas à s’unir ? Pourra-t-on créer cette union autrement que toutes affaires cessantes ? Et n’avons-nous pas, à La Haye, une chance unique de faire valoir les droits de l’esprit et d’assumer en toute humilité ses lourds devoirs, pour la défense de l’homme et de ses libertés ?

Permettez-moi de vous citer, entre cent, deux réponses qui ont été provoquées par ma lettre invitant les intellectuels d’une douzaine de pays de l’Europe à faire partie de notre commission. La première, de T. S. Eliot : « I feel that at the present time one ought to do what one can to support a movement of this kind, however desperate the attempt. » Et la seconde, de celui qui préside aujourd’hui notre commission, Salvador de Madariaga : « Je vous consacrerai volontiers un temps qui, à dire vrai, me manque. »

Eh bien, le miracle de l’esprit n’est-il pas justement de créer par quelque opération magique [p. 146] le temps qui manque, le sens qui manque, l’espoir et la vision qui, sans lui, manquent au monde ?

Mesdames et messieurs, je le sais bien, certains pensent que, pour l’homme de la rue, les seules raisons sérieuses que nous ayons de vouloir une union de l’Europe sont d’un ordre plus terre à terre, sont des questions de politique courante, ou des questions économiques, considérées (à tort) comme purement matérielles. Et certains pensent que la défense d’une notion proprement européenne de l’homme, de sa culture, de son sens de la vie, c’est quelque chose de secondaire et qu’on peut renvoyer à plus tard.

Si, avec ce matérialisme-là, aussi naïf qu’il est courant, l’on prétend que la seule chose sérieuse, c’est l’organisation économique du continent, je répondrai : dans ce cas, soyons sérieux, et laissons-nous coloniser le plus vite possible. Un homme dont il me plaît d’invoquer l’ombre tutélaire sur ce Congrès, Paul Valéry, prévoyait le jour où le désir secret de l’Europe serait de se laisser gouverner par une commission d’experts américains…

Et, d’autre part, si l’on prétend que la seule chose sérieuse, c’est l’ordre politique, nous savons bien que certain parti totalitaire ne demande qu’à l’établir à sa façon…

[p. 147] Je résumais ensuite certains passages du rapport de la commission, sur la primauté de la culture dans le complexe européen. « Si notre commission — disais-je en conclusion — par le seul fait de son existence et de son statut dans ce Congrès, a pu servir d’illustration vivante à cette hiérarchie spirituelle, quelle que soit la valeur des résultats acquis par elle sur le papier, elle aura marqué une étape dans le réveil de la conscience européenne. »

La commission culturelle pour La Haye fut constituée au mois de mars 1948. Elle avait pour mission (dans un délai de deux mois) de rédiger et de faire accepter par tous les organismes invitants un rapport général, un projet de résolution, enfin le Message final du Congrès.

De nombreuses réunions préparatoires eurent lieu à Paris, à Genève, à l’abbaye de Royaumont, et à la Chambre des Communes. Des mémoires, suggestions et critiques nous furent envoyés de toutes parts. Et des contacts étroits furent établis avec les autres commissions — politique et économique — aux fins d’harmoniser les terminologies et l’orientation générale des rapports préparés pour le Congrès.

[p. 148] On trouvera ci-après les documents qui résultèrent de ce travail. Le Rapport culturel et le Message aux Européens ont été rédigés en plein accord avec le Comité de coordination du Congrès. Quant à la Résolution, elle fut mise au point, au terme des débats de La Haye, par un comité de six membres comprenant, outre le rapporteur : Mme Saumier, conseiller de la République et présidente de la Commission de l’Éducation nationale ; M. Paul Bret, directeur de l’Agence France-Presse ; Mr Kenneth Lindsay M. P. ; Sir David Maxwell-Fyfe M. P., ancien ministre, procureur général aux procès de Nuremberg ; et le Dr Ernst von Schenk.

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Rapport culturel soumis au Congrès de La Haye (7-11 mai 1948) par le Comité international de coordination des mouvements pour l’unité européenne

Préambule

1. L’union de l’Europe apparaît nécessaire pour la sécurité de chacun de nos pays, mais aussi pour sa prospérité. Cependant, cette union resterait une utopie s’il n’existait, en deçà et au-delà de nos divisions actuelles, linguistiques, religieuses, et politiques, une entité européenne bien vivante, un sentiment commun auquel il soit possible de faire appel dès maintenant.

Notre première contribution à l’union que nous voulons former doit être d’éveiller et d’exprimer la conscience de cette unité.

2. Quel que soit le parti dont nous sommes membres, et quelle que soit notre patrie, nous sentons que la crise présente de l’Europe met en cause quelque chose de plus profond que nos systèmes économiques et politiques : une notion [p. 150] de l’homme et de la liberté, qui est en définitive notre vrai bien commun. C’est sur elle seule que nous pourrons fonder solidement l’union nécessaire.

3. Toutefois, dans une époque où la démagogie est en train de ruiner le langage à force d’abus impunis, rendant tout dialogue incertain et tout pacte sujet à caution, il est vain d’essayer de s’unir si l’on n’a pas d’abord rendu leur sens commun aux mots-clés du débat historique qui met en jeu notre vie même.

Pour rendre leur plein sens et leur force d’appel aux termes de liberté, d’homme et de droits de l’homme, nous ne pouvons pas nous contenter de les redéfinir sur le papier. Cet effort nécessaire ne sera pas suffisant. Il doit être doublé immédiatement d’un effort pour prendre au sérieux, pratiquement, nos définitions.

Notre deuxième objectif sera donc de proposer l’établissement d’institutions propres à garantir l’exercice effectif des droits et des devoirs de la personne humaine, tels que les comprend l’Occident.

La conception européenne de l’homme

4. S’il est vrai que les motifs immédiats de notre union sont d’ordre économique et politique, [p. 151] il n’est pas moins certain que l’unité de l’Europe est essentiellement culturelle, si l’on prend le mot dans son sens le plus large.

La culture véritable n’est pas un ornement, un simple luxe, ni un ensemble de spécialités qui ne concernent pas l’homme de la rue. Elle naît d’une prise de conscience de la vie, d’un besoin perpétuel d’approfondir la signification de l’existence, et d’augmenter le pouvoir de l’homme sur les choses. Elle a fait la grandeur de l’Europe.

Car, du point de vue de la géographie, le continent européen n’est qu’une péninsule de l’Asie. Si ce petit coin de terre n’en est pas moins, depuis plus de deux mille ans, le foyer d’une puissance d’invention sans égale et qui rayonne sur toute la planète, c’est à l’esprit de ses habitants, c’est à sa culture qu’il le doit.

5. La création, la transmission et l’élaboration de la culture n’ont jamais été, en Europe, l’apanage d’une doctrine unique, d’une nation ou d’une caste choisie. Elles résultent au contraire d’un dialogue permanent (bien souvent dramatique, parfois tragique) entre un grand nombre de réalités et de tendances antagonistes qui, toutes, ont contribué à faire l’Europe et à modeler l’idée européenne de l’homme : antiquité et christianisme, Église et État, catholicisme et protestantisme, [p. 152] attachements régionaux et sens de l’universel, mémoire et invention, respect de la tradition et passion du progrès, science et sagesse, germanisme et latinité, individualisme et collectivisme, droits et devoirs, liberté et justice…

Dans ce débat auquel chacun de nous participe plus ou moins consciemment, réside le secret du dynamisme occidental et de l’inquiétude créatrice qui pousse l’Européen à remettre en question, de siècle en siècle, ses rapports avec Dieu, avec le monde, avec l’État et la communauté.

Toute notre histoire illustre ce débat, qui se livre en chacun de nous. Elle est l’histoire des risques de la liberté, progressant entre les écueils du désordre et de la tyrannie.

Pour peu que l’individu, abusant de ses droits et de sa liberté devenue facile, cède à la tentation de l’anarchie, une réaction collectiviste se déclenche, au nom de la justice ou de l’ordre social. Elle donne naissance à des régimes unitaires (qu’on appelle aujourd’hui totalitaires) contre lesquels ne tarde pas à se dresser, avec une passion renouvelée, le génie de la diversité, c’est-à-dire de la liberté.

Si nous cherchons maintenant dans quelle notion commune de l’homme et de sa destinée se fonde cette critique alternée de l’individualisme et du collectivisme, renaissant à toutes les [p. 153] époques, nous voyons se définir un certain idéal, qui n’a trouvé son nom qu’au xxe siècle, mais qui a toujours été l’axe de notre histoire, la vision directrice de nos révolutions : c’est l’idéal de la personne humaine.

Cette notion d’origine chrétienne, acceptée et reprise par l’humanisme, est celle de l’homme doublement responsable envers sa vocation et envers la cité : à la fois autonome et solidaire à la fois libre et engagé — et non pas seulement libre ou seulement engagé ; lieu d’une synthèse vivante, mais aussi d’un conflit, entre des exigences également valables mais pratiquement antagonistes. Cet homme est fidèle à lui-même tant qu’il accepte le dialogue et le dépasse en créations nouvelles. Il devient infidèle à lui-même et au génie créateur de l’Europe, lorsqu’il cède à la tentation de supprimer l’un des termes du conflit, soit qu’il essaye de s’enfermer dans sa particularité (nation, parti ou idéologie), soit qu’il prétende l’imposer à tous d’une manière uniforme, donc tyrannique.

Diversité et division des nations et des idéologies

6. Cette description succincte de l’homme européen nous met en mesure de clarifier maintenant [p. 154] quelques-uns des problèmes brûlants que pose l’union européenne. Tout d’abord, celui des nations.

La diversité des nations, correspondant au cloisonnement géographique du continent, a fait pendant des siècles l’originalité de l’Europe et la fécondité de sa culture. Mais par suite de la collusion de la nation et de l’État, fixant les mêmes frontières rigides à des réalités culturelles, linguistiques, économiques et administratives, qui n’ont aucune raison de se recouvrir en fait, cette diversité naturelle est devenue division arbitraire. Elle appauvrit nos échanges culturels. Elle laisse chacune de nos patries incapable de sauvegarder son autonomie politique, ou d’assurer son existence économique. Cet individualisme national, qui tend nécessairement à l’autarcie, constitue aujourd’hui le pire danger pour la vie réelle des nations. Dans l’état de faiblesse où il les met, il les livrera fatalement à l’unification forcée, soit par l’intervention d’un empire du dehors, soit par l’usurpation d’un parti du dedans.

C’est pourquoi l’union de l’Europe est devenue la seule garantie des autonomies nationales. Ce n’est qu’en surmontant nos divisions que nous sauverons notre diversité.

[p. 155] 7. Cette règle vaut aussi pour nos doctrines, partis et idéologies. Aussi indispensables que les nations à la vie de la culture et à la liberté, ces diversités à leur tour tendent à devenir des divisions mortelles. Tandis que les frontières étatiques cloisonnent l’Europe verticalement, les idéologies et les partis la cloisonnent horizontalement. Leurs prétentions à un droit exclusif dans l’organisation du continent n’est pas moins dangereuse et utopique, que ne serait « l’impérialisme » d’une seule nation.

Il est bien clair que ni la droite, ni la gauche, ni le centre, aujourd’hui, ne sont capables de créer l’union. Aucun de ces partis n’est donc capable, à lui seul, de sauver l’Europe, ni par suite son propre avenir. De même que les nations n’ont de chance de survivre que si elles renoncent à temps au dogme tyrannique de leur souveraineté absolue, les partis n’ont de chance de poursuivre leur lutte que s’ils en limitent l’ambition, renoncent à toute visée totalitaire, et subordonnent leur tactique à la stratégie générale d’une action de salut public européen.

La liberté et les droits de l’homme

8. Certains voudraient que cette action fût proclamée au nom de la démocratie.

[p. 156] Mais il n’est pas de terme dont notre époque ait fait de plus flagrants abus. Les tyrans eux-mêmes s’en réclament. À tel point que l’adjectif « démocratique » se voit revendiqué par ceux-là mêmes qui ont fait de la dictature un article de foi.

Ce serait d’ailleurs porter atteinte aux tempéraments nationaux que de prétendre imposer à l’Europe une conception définitive et uniforme de la pratique démocratique. Toutefois, ici encore, une unité foncière transparaît dans nos diversités.

Au-delà de toutes les controverses de doctrines, qu’il nous suffise de reconnaître ici que, dans l’Europe contemporaine, pour l’écrasante majorité des citoyens, le mot démocratie est lié à tout régime (monarchique ou républicain) qui garantit les droits fondamentaux de la personne, qui respecte l’opposition, et qui entretient un climat tolérable de libertés publiques et privées.

Ce sont ces libertés, et non des étiquettes que les peuples d’Europe entendent sauvegarder.

9. Pour nous, Européens, la liberté consiste dans l’exercice des droits fondamentaux que possède tout homme en tant qu’homme.

L’État ne peut ni donner, ni retirer ces droits, qui lui sont antérieurs et supérieurs ; mais il doit les servir et les aménager.

[p. 157] Quel que soit le nom du régime que se donne librement tel peuple de l’Europe, il trouvera sa place dans l’Union s’il respecte les droits humains qui appartiennent à la personne, comme l’habeas corpus, le droit de circuler, le droit de professer la religion de son choix.

10. Tout État de l’Union devra reconnaître aux citoyens et groupes  de citoyens le droit d’opposition légale.

Dans la crise actuelle, ce droit nous apparaît comme la seule garantie pratique des libertés d’association, de réunion, d’expression et de propagande. Il implique la condamnation du régime du parti unique, de la terreur, et en général de toute pression exercée par le gouvernement sur l’opinion et la vie politique.

Cour suprême

11. Enfin, la protection des droits de la personne, qui doit rester le but principal de l’Union exige l’institution d’une Cour suprême, instance supérieure aux États, et à laquelle puissent en appeler les citoyens, les  groupes  variés et les minorités.

Il lui appartiendra de veiller en général, dans toute l’étendue de l’Union, à l’application d’une [p. 158] Charte des droits et des devoirs de la personne, doublée d’une Charte des droits et des devoirs de la nation, toutes les deux étant reconnues par une convention solennelle entre les membres de l’Union.

Centre européen de la culture

12. Les organes juridiques, économiques et politiques que devra se donner l’Union, ne sauraient fonctionner au bénéfice des personnes,  groupes et nations, que s’ils sont approuvés et soutenus par l’opinion européenne.

Celle-ci doit être désormais dotée de moyens d’expression réguliers. Elle doit être informée. Elle doit être éduquée dans les nouvelles générations. Elle doit être rendue de plus en plus consciente de l’unité profonde de l’Europe et de la richesse de ses diversités.

13. Pour développer parmi nos diverses nations le sens de leur commune appartenance à l’Europe et de leur commun attachement à la liberté de pensée, l’Union européenne, dans le cadre de laquelle nous voulons travailler, a besoin d’organismes qui donnent une voix à la conscience de l’Europe et des peuples qui lui sont associés. Mais pour cette fin précise les instituts de culture [p. 159] mondiaux couvrent un terrain trop vaste, tandis que les instituts nationaux se limitent à un domaine trop étroit.

Un Centre européen de la culture devra donc être institué. Il aura pour mission générale d’assurer la mise en œuvre des principes et des idéaux que nous venons de définir.

Constitué en toute indépendance des contrôles gouvernementaux, cet organisme aura pour tâches immédiates d’étudier et de proposer toute mesure propre à promouvoir le sentiment de l’unité européenne ; d’agir dans ce sens sur l’opinion, la presse, le film et la radio, par voie d’informations et de recommandations ; de coordonner les efforts pour créer une union des Universités et des membres des corps enseignants ; et enfin d’exercer un contrôle vigilant pour restaurer le propre usage des mots-clés sans lesquels aucun pacte n’est possible.

De plus, le Centre européen offrirait un lieu de rencontre aux porteurs et aux créateurs de la culture occidentale, afin qu’ils puissent examiner ensemble les grandes questions qui affectent la vie de l’Europe, et s’exprimer à leur sujet par des appels à l’opinion publique.

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Conclusion : l’universalisme européen

14. Une fois rendue plus consciente d’elle-même, de ses ressources infiniment variées et de son idéal commun, l’Europe pourra revenir avec une confiance neuve à sa vocation millénaire, qui est une vocation d’universalité, de rayonnement mais en même temps d’accueil aux apports de toutes les cultures.

C’est donc dans l’intérêt de l’humanité entière qu’au milieu de la crise actuelle, l’Europe garde la mission de témoigner pour l’homme, d’inventer la synthèse, que prépare son histoire, entre la liberté et la justice, et de créer les lois et les institutions qu’implique son idéal de la personne.

L’heure est venue de rallier pour ce nouveau destin tous les peuples du continent représentés ici ou non — en une Fédération qui sera le premier pas vers la Fédération mondiale.

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Résolution proposée au Congrès de l’Europe, le 9 mai 1948, par la commission culturelle

Considérant que l’union européenne a cessé d’être une utopie pour devenir une nécessité, mais qu’elle ne peut être fondée durablement que dans une unité déjà vivante ;

Considérant que cette unité profonde, au sein même de nos diversités nationales, doctrinales et religieuses, est celle d’un commun héritage de civilisation chrétienne, de valeurs spirituelles et culturelles, et d’un commun attachement aux droits fondamentaux de l’homme, notamment à la liberté de pensée et d’expression ;

Considérant que les efforts pour nous unir doivent être soutenus et vivifiés par un réveil de la conscience européenne, que celle-ci doit être informée, stimulée, et dotée de moyens d’expression ;

Considérant que, pour cette fin précise, les organisations de culture mondiales, comme l’UNESCO, couvrent un champ trop vaste, tandis que les instituts nationaux se limitent à un domaine trop étroit, de telle sorte qu’il [p. 162] n’existe pratiquement aucune institution européenne capable d’accomplir les tâches ci-dessus définies ;

Considérant que l’article II du Traité de Bruxelles engage les gouvernements intéressés à promouvoir les échanges culturels par des conventions réciproques ou par tous autres moyens ;

Le Congrès de l’Europe propose :

La création d’un organisme permanent qui aurait notamment pour tâche d’étudier la constitution et les attributions d’un Centre européen de la culture.

Constitué en toute indépendance des contrôles gouvernementaux, cet organisme aurait pour mission générale de donner une voix à la conscience européenne.

Le Centre européen de la culture aurait pour tâches immédiates :

1. D’entretenir le sentiment de la communauté européenne par le moyen d’informations et d’initiatives, dans le domaine de la presse, du livre, du film et de la radio, mais aussi dans les établissements d’enseignement scolaires, universitaires et populaires ;

2. D’offrir un lieu de rencontre aux représentants de la culture, afin qu’ils puissent exprimer un point de vue proprement européen sur les grandes questions intéressant la vie du continent, par voie d’appels à l’opinion et aux gouvernements ;

3. D’exercer une action de vigilance critique pour assurer ou restaurer la juste valeur des mots sans lesquels aucun pacte n’est possible ;

[p. 163] Et de proclamer :

a) le droit qu’a tout citoyen de connaître les faits bruts de l’actualité, indépendamment des interprétations et des commentaires ;

b) le devoir qui incombe aux gouvernements de laisser chaque communauté donner satisfaction à ce droit, indépendamment de toute pression, de quelque nature qu’elle soit ;

4. De favoriser la libre circulation des idées, des publications et des œuvres d’art d’un pays à l’autre ;

5. De faciliter la coordination des recherches sur la condition de l’homme européen au xxe siècle, en particulier dans les domaines de la pédagogie, de la psychologie, de la philosophie, de la sociologie et du droit ;

6. D’appuyer tous les efforts tendant à la fédération des universités européennes, et à la garantie de leur indépendance par rapport aux États et aux pressions politiques ; et de favoriser la collaboration étroite des corps enseignants, en vue notamment de procéder à une révision des manuels d’histoire, telle qu’elle a déjà été accomplie dans les pays scandinaves ;

En outre, le Congrès de l’Europe :

Considérant que l’avenir de l’Europe repose sur sa Jeunesse ;

Considérant que la formation physique, intellectuelle et morale de cette Jeunesse dépend surtout des mères et des éducateurs ;

[p. 164] Souhaite :

A) que les femmes et les éducateurs soient appelés à participer largement à tous les travaux de toutes les assemblées et centres de culture ;

B) que soit créé un Centre européen de l’enfance et de la jeunesse

1) pour coordonner les efforts communs et étudier les mesures propres à résoudre, sur le plan européen, les problèmes actuels (alimentation des enfants — formation morale — rééducation de la jeunesse délinquante — réadaptation et adoption des victimes de la guerre, orphelins, enfants abandonnés, enfants apatrides).

2) pour favoriser les échanges entre jeunes Européens de toutes conditions sociales, par des facilités de change et d’accueil (études — apprentissage — voyages d’information).

Enfin,

Considérant que la défense des droits de l’homme est l’axe même de nos efforts vers une Europe unie ;

Considérant qu’une Déclaration des Droits est insuffisante et qu’il faut lui conférer un caractère juridiquement obligatoire, en l’appuyant sur une Convention conclue entre les États membres de l’Union européenne ;

Considérant que l’établissement d’une institution supranationale telle qu’une Cour suprême, comme organe de contrôle judiciaire, est indispensable à la garantie des droits ;

[p. 165] Le Congrès de l’Europe estime :

Que la Fédération européenne implique l’existence d’une Cour suprême, instance supérieure aux États, à laquelle puissent en appeler les personnes et les collectivités, et destinée à assurer la mise en œuvre de la Déclaration des Droits.

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Message aux Européens

L’Europe est menacée, l’Europe est divisée, et la plus grave menace vient de ses divisions.

Appauvrie, encombrée de barrières qui empêchent ses biens de circuler, mais qui ne sauraient plus la protéger, notre Europe désunie marche à sa fin. Aucun de nos pays ne peut prétendre, seul, à une défense sérieuse de son indépendance. Aucun de nos pays ne peut résoudre, seul, les problèmes que lui pose l’économie moderne. À défaut d’une union librement consentie, notre anarchie présente nous exposera demain à l’unification forcée, soit par l’intervention d’un empire du dehors, soit par l’usurpation d’un parti du dedans.

L’heure est venue d’entreprendre une action qui soit à la mesure du danger.

Tous ensemble, demain, nous pouvons édifier avec les peuples d’outre-mer associés à nos destinées, [p. 168] la plus grande formation politique et le plus vaste ensemble économique de notre temps. Jamais l’histoire du monde n’aura connu un si puissant rassemblement d’hommes libres. Jamais la guerre, la peur, et la misère n’auront été mises en échec par un plus formidable adversaire.

Entre ce grand péril et cette grande espérance la vocation de l’Europe se définit clairement.

Elle est d’unir ses peuples selon leur vrai génie, qui est celui de la diversité, et dans les conditions du vingtième siècle, qui sont celles de la communauté, afin d’ouvrir au monde la voie qu’il cherche, la voie des libertés organisées. Elle est de ranimer ses pouvoirs d’invention pour la défense et pour l’illustration des droits et des devoirs de la personne humaine, dont, malgré toutes ses infidélités, l’Europe demeure aux yeux du monde le grand témoin.

La conquête suprême de l’Europe s’appelle la dignité de l’homme, et sa vraie force est dans la liberté. Tel est l’enjeu final de notre lutte. C’est pour sauver nos libertés acquises, mais aussi pour en élargir le bénéfice à tous les hommes, que nous voulons l’union de notre continent.

Sur cette union l’Europe joue son destin et celui de la paix du monde.

Soit donc notoire à tous que nous, Européens, rassemblés pour donner une voix à tous les [p. 169] peuples de ce continent, déclarons solennellement notre commune volonté dans les cinq articles suivants, qui résument les résolutions adoptées par notre Congrès :

1) Nous voulons une Europe unie, rendue dans toute son étendue à la libre circulation des hommes, des idées et des biens.

2) Nous voulons une Charte des droits de l’homme, garantissant les libertés de pensée, de réunion et d’expression, ainsi que le libre exercice d’une opposition politique.

3) Nous voulons une Cour de justice capable d’appliquer les sanctions nécessaires pour que soit respectée la Charte.

4) Nous voulons une Assemblée européenne, où soient représentées les forces vives de toutes nos nations.

5) Et nous prenons de bonne foi l’engagement d’appuyer de tous nos efforts, dans nos foyers et en public, dans nos partis, dans nos églises, dans nos milieux professionnels et syndicaux, les hommes et les gouvernements qui travaillent à cette œuvre de salut public, suprême chance de la paix et gage d’un grand avenir, pour cette génération et celles qui la suivront.

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Quelques chiffres

Je disais plus haut que l’Europe d’aujourd’hui, entre les deux empires, « nous paraît plus petite que nature ». En effet, si l’on se borne aux seules données physiques, l’Europe ne représente que 4 % de la superficie mondiale. Mais voici d’autres chiffres notables.

Population de l’Europe

occidentale orientale Total
290 250 000 105 200 000 395 450 000
(17 % de la population mondiale)

 

Population des « deux Grands »

USA URSS Total
140 000 000 200 000 000 (?) 340 000 000
(soit 14,5 % de la population mondiale)

 

La Fédération européenne (sans les États de l’Est, provisoirement) comprendrait donc deux fois plus d’habitants que les USA et presque autant que l’URSS et ses satellites réunis.

De plus, l’Europe occidentale à elle seule produit 26 % du charbon et 32,5 % de l’électricité actuellement disponibles dans le monde.