(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Kasimir Edschmid, Destin allemand (mai 1935) » pp. 292-294
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Kasimir Edschmid, Destin allemand (mai 1935) n

Nous ne cesserons de protester ici contre la négligence et la frivolité désastreuse de la critique littéraire d’aujourd’hui. Voici un roman qui pose les questions les plus tragiques de l’heure avec une puissance dont on cherche en vain l’équivalent dans notre littérature d’après-guerre. Personne n’en a parlé : on s’occupait du prix Goncourt et des travaux d’amateurs de quelques dames lettrées. Pourtant, ce roman d’Edschmid aurait pu provoquer des polémiques révélatrices : il fait comprendre enfin dans quelles passions profondes le mouvement hitlérien est né et a pris son élan. C’est une admirable réussite littéraire, c’est aussi un roman d’aventures, et un roman d’idées, et une description étonnante de l’Amérique qu’il nous reste à découvrir : celle du Sud. Enfin, c’est un livre qui mériterait, mieux que celui de Malraux, de s’intituler : la condition humaine. Craindrait-on par hasard de parler de chefs-d’œuvre, de rétablir un peu l’échelle de nos jugements ? La critique se tait sur Edschmid, l’Académie refuse Claudel. État de l’élite française en 1935. Petits signes révélateurs d’une décadence que l’on n’arrêtera pas en augmentant les dépenses de guerre .

Edschmid nous conte les aventures de cinq sous-officiers de la dernière  guerre  que le chômage contraint à s’engager comme instructeurs de l’armée bolivienne. (On sait que ce fut le sort de Roehm, entre autres.) Mêlés à des révolutions, disloqués, emprisonnés, blessés, malades, ces hommes découvrent peu à peu dans leurs épreuves la réalité de leur patrie perdue. Ils découvrent surtout que cette patrie pour laquelle ils se sont battus et [p. 293] qui n’a plus la force d’utiliser leurs énergies, est incapable de les protéger à l’étranger, parce qu’elle a perdu son prestige, sa puissance militaire, le droit de parler haut. « Nous avons perdu la  guerre , Bell, et dans la situation où nous sommes, nous ne pouvons plus nous affirmer que par le sacrifice. » Sacrifice et fidélité, voilà ce qui définit leur dernière dignité d’Allemands dans les tortures qu’un destin absurde leur réserve. « Il découvrit pour la première fois une forme nouvelle de patriotisme, une façon silencieuse, profonde, bouleversée, broyée, souffrante, et pourtant fière d’être allemand, de garder la tête haute pour l’Allemagne et de participer au destin qui lui était échu pour un temps. » Pour un temps… Il y a dans ces trois mots le secret de l’espérance insensée qui possède la jeunesse hitlérienne. Leurs épreuves ne seraient-elles pas comme le signe de leur élection ? Ne seront-ils pas la race de fer qui sauvera l’Europe menacée par tous les peuples de couleur ? Aux dernières pages, nous voyons Bell, le chef du groupe, agoniser dans une tranchée sous les murs d’un fort brésilien. Et la haute statue de Pillau, le ministre d’Allemagne à La Paz — celui qui n’a pas pu sauver ses camarades — se dresse devant lui dans son délire. Une fois encore, Pillau lui montre le sens du sacrifice de « ces jeunes gens qui sont entrés dans le malheur la tête haute ». Car ce sont « les jeunes gens qui ne possédaient rien qui ont écrit les pages héroïques de l’histoire, et non les gens âgés qui possédaient tout. Ces jeunes Allemands qui doivent supporter de nos jours toutes les misères du monde au fond de leur exil, ceux-là deviendront sûrement un matériel incomparable. Car voyez-vous, Bell, rien ne rend aussi dur et aussi ardent que le malheur. Rien ne rend aussi brave et aussi passionné, aussi modeste et aussi endurant que le malheur. Et rien ne fonde une communauté comme le malheur. La communauté des gens qui vivent dans l’aisance, celle-là ne vaut pas un clou. Mais la communauté des gens cimentés par le malheur, ça c’est la seule vraie communauté qui puisse exister pour un peuple. » N’est-il point là le vrai tragique de l’Allemagne actuelle, que son destin la force à n’envisager plus le sort de l’homme que sous l’aspect de la nation ? Tel est je crois le problème central qu’impose ce livre, et l’on admettra bien, quelque opinion qu’on ait sur le point de vue raciste de l’auteur, qu’il est peu de problèmes plus graves pour notre avenir immédiat.

Je n’ai rien dit de l’art d’Edschmid. Je ne lui vois d’analogue que dans les derniers romans de Malraux. Même sens de la fraternité tragique, même goût des situations extrêmes (tortures [p. 294] en prison, folie des combats à la mitrailleuse presque à bout portant, etc.), où l’homme avoue ses dernières ressources de sacrifice. Mais il faut se représenter un Malraux qui aurait les nerfs solides ; moins intellectuel, moins impressionniste et complaisant dans la description des douleurs physiques. Au total, Edschmid est plus fort.

Attendrons-nous la prochaine  guerre pour lire dans ce Destin allemand l’un des secrets de notre destin à tous ? L’ostracisme de nos critiques est d’ailleurs d’autant plus absurde que ce livre — écrit par un juif ! — a été condamné en Allemagne.