(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Robert Briffaut, Europe (janvier 1937) » p. 665
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Robert Briffaut, Europe (janvier 1937) aa

On se souvient de la guerre des Balkans. Elle éclata, nous apprend M. Briffaut, parce qu’une baronne juive avait refusé de coucher avec un certain prince Nevidoff, propriétaire de bassins pétrolifères. Cette thèse, après tout vraisemblable — on a bien cru à l’« honneur national » ! — est évidemment symbolique. L’on est censé conclure de ce brillant tableau des vices de l’aristocratie européenne qu’une telle classe est la vraie responsable du cafouillage de 1914. Le héros principal — il y a bien une centaine de personnages tous nobles ou riches — finira certainement dans le marxisme : l’auteur l’y pousse sans trop de discrétion, anticipant d’au moins 20 ans sur un mouvement de sensibilité qui fit naguère quelques ravages dans le beau monde.

L’ensemble est assez passionnant. Proust a fourni les personnages, Huxley certain cynisme de naturaliste puritain en révolte contre sa bourgeoisie, Dos Passos le procédé des biographies parallèles, et Franz Lehar les décors d’opérette. Catalogue illustré des vices les plus connus, revue à grand spectacle où Jaurès, Mussolini, Lénine, d’Annunzio et Nietzsche viennent faire de petits sketches non dénués d’à-propos, album de cartes postales en couleur : soir de Capri, jeune princesse peignant à l’aquarelle, baisers dans les jardins pendant le bal, — on s’en veut d’aller jusqu’au bout, mais on y va irrésistiblement. Comment légitimer cette complaisance ? C’est peut-être que le monde décrit par Briffaut est en réalité aussi conventionnel qu’on l’imagine. Monde où les clichés romanesques retrouvent enfin leur vérité originelle. Et l’on se laisse aller à de vieux trucs trop éprouvés, ahuri et charmé de découvrir qu’ils jouent, pour une fois, sans tricher.

Mais non : pour condamner une société, il faudrait plus de charité réelle, c’est-à-dire plus de radicale dureté. Et renoncer à la charmer, ou à se laisser charmer — ceci pour moi lecteur — par le tableau de sa déchéance.