(1970) Lettre ouverte aux Européens « III. La puissance ou la liberté » pp. 129-147
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III. La puissance ou la liberté

34. L’obstacle à toute union possible

L’obstacle à toute union possible de l’Europe, donc à toute union fédérale, n’est autre que l’État-nation, tel que Napoléon en a posé le modèle, intégralement centralisé en vue de la guerre. C’est ce modèle que tous les peuples de l’Europe, grands et petits, ont imité l’un après l’autre tout au long du xixe siècle, suivis de nos jours par le reste du monde, notamment par le Tiers Monde, mal décolonisé à cet égard…

Qu’est-ce en somme qu’instituer un État-nation ? C’est soumettre toute une nation ou un groupe de nations conquises par l’une d’entre elles, aux pouvoirs absolus de l’État. C’est vouloir faire coïncider sur un même territoire, défini par le sort des guerres et du coup baptisé « sol sacré de la patrie », des réalités absolument hétérogènes, qui n’ont aucune raison d’avoir les mêmes frontières, comme la langue et l’économie, l’état civil et l’exploitation du sous-sol, ou pire encore, les idéologies ou les religions, sommées de s’arrêter sur une ligne de barbelés électrifiés. C’est livrer sans recours toute l’existence [p. 130] humaine aux seules décisions de bureaux installés dans une seule capitale, et interdire toute allégeance des citoyens à des entités plus petites (comme les régions) ou plus vastes (comme une fédération continentale).

À l’intérieur de ses frontières, qu’il déclare naturelles contre toute évidence 25 , l’État-nation n’admet aucune autonomie, aucune diversité réelle. À l’extérieur, il refuse toute union, alléguant une indépendance et une souveraineté absolues aussi peu défendables en droit qu’elles deviennent illusoires en fait au xxe siècle.

Rien, donc, de plus hostile à toute espèce d’union tant soit peu sérieuse ou sincère que cet État-nation qui, par ailleurs, se révèle incapable de répondre aux exigences concrètes de notre temps, puisqu’il est à la fois trop petit pour le monde, trop grand pour ses régions, et sans correspondance autre qu’accidentelle avec aucun espace économique défini par la nature des choses ou par un projet rationnel.

Or, voici l’ironie tragique de notre histoire : c’est sur la base de cet obstacle radical à toute union que l’on s’efforce depuis vingt-cinq ans d’unir l’Europe ! Voilà qui explique suffisamment, je crois, pourquoi l’on n’a pas avancé d’un mètre en direction de notre union politique.

[p. 131] Qu’on l’appelle Europe des patries, des nations, des États ou des souverainetés, l’union de l’Europe ne se fera pas sur la grande confusion, si chère aux hommes d’État, de nos diversités et de nos divisions.

Je crois aux vertus créatrices du désordre dans la cité, mais ces confusions sont stériles, et leur critique impitoyable peut être à la rigueur féconde.

35. Critique fédéraliste du nationalisme

Nietzsche, témoin de la montée de nos délires, écrit ceci : « Un diagnostic de l’âme moderne, par où commencerait-il ? Par une incision résolue dans cet amalgame d’instincts contradictoires, par une extirpation de ses valeurs opposées, par une vivisection opérée sur son cas le plus instructif. » Cet « amalgame d’instincts contradictoires », ce « cas le plus instructif », c’est le nationalisme, précisément. Appliquons maintenant notre analyse fédéraliste à quelques-uns des éléments du nationalisme choisis parmi les plus vivants encore dans nos esprits, ou tout au moins dans nos réflexes acquis sur les bancs de l’école primaire.

La souveraineté nationale d’abord. On a remarqué, lors des débats sur la CED, que les adversaires du traité confondaient sincèrement et réellement les concepts de patrie, de nation et de souveraineté. Édouard Herriot, par exemple, s’écria solennellement que la CED était « la fin de la France », parce que cette convention prétendait limiter la souveraineté de l’État dans le domaine militaire. À ses yeux donc, une France non absolument et non totalement [p. 132] souveraine n’était plus la France. La seule évocation d’une atteinte possible à la souveraineté absolue lui paraissait suffisante pour trancher le débat. Vouloir simplement limiter la souveraineté, c’était trahir, attenter à l’honneur du pays ; c’était se déclarer cyniquement antifrançais. Tout se passe donc comme si, en touchant à la souveraineté, on touchait au sacré. Le très laïc M. Herriot était en réalité un fanatique de la religion de la nation. S’il n’eût pas été aveuglé par la superstition jacobine, il eût vu comme nous tous que la souveraineté absolue n’est qu’un mythe, inventé par les prêtres de la nation dans le dessein d’asservir les esprits à l’État. La souveraineté absolue n’existe pas, et cependant la France existe bel et bien.

Pour Jean Bodin, au xvie siècle, la souveraineté est le droit de poser et de casser les lois, le fait du prince, et seul en jouit le roi de France, sans que rien le limite hors la Justice divine, dont il est le seul interprète… Par la suite, on a défini la souveraineté comme « la faculté pour un État d’agir à sa guise , tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, dans les limites posées par le droit applicable à chaque domaine ». Or il n’est pas un seul État européen qui, de nos jours, ait conservé la faculté d’agir à sa  guise à l’extérieur. Il n’en est pas un seul qui soit capable de déclarer la guerre ou de conclure la paix comme il l’entend — qu’on se rappelle l’affaire de Suez en 1956 —, d’assurer seul sa prospérité, de se défendre seul pendant plus de quelques heures contre une attaque des Russes ou des Américains, bref de vivre en vase clos ou de jouer au pirate.

Ces limites décisives à la souveraineté ne sont point posées par le droit, mais par les circonstances réelles du siècle, techniques, économiques et politiques. [p. 133] Il en résulte que la souveraineté nationale vis-à-vis de l’extérieur n’a plus d’autre existence que celle d’une illusion pseudo-religieuse et obsessive. Où la voit-on à l’œuvre ? Non pas dans les faits, mais seulement dans les discours des adversaires de l’union fédérale. Non pas comme une réalité positive, mais bien comme un prétexte à refuser les évidences. Refoulée du domaine des forces réelles et des pouvoirs concrets, elle est devenue le réceptacle où se recueillent pêle-mêle nostalgies de gloires passées, orgueils déçus, rancunes et préjugés hérités d’une Histoire faussée par l’école, agressivité frustrée, et surtout angoisse de perdre son identité. Elle a donc pris les caractères cliniques d’un complexe. D’où la difficulté, pour ceux qui en sont victimes, de s’adapter aux réalités changeantes du siècle, et même de les apercevoir. D’où la prise qu’ils offrent aux manœuvres les plus grossières du communisme, qui joue sur leur affectivité inquiète comme Iago sur la jalousie d’Othello. D’où enfin l’extrême confusion et les éclats de passion saugrenus qui caractérisent les polémiques sur la souveraineté nationale.

Le fédéraliste ne peut donc adopter, devant la croyance à la souveraineté nationale absolue, qu’une attitude de scepticisme intégral, tempérée par un souci de clinicien : le partisan de l’État-nation, en effet, n’est pas simplement un homme qui a tort, ou qui persiste méchamment dans son erreur. C’est bien plutôt un homme qui souffre de la crainte morbide de perdre une puissance magique qui n’existe pas ! Il s’agit beaucoup moins de le réfuter que d’éviter d’exciter sa névrose. Je reviendrai sur les conséquences à tirer de ce diagnostic.

Un autre élément du nationalisme profondément induré dans les esprits, depuis quatre ou cinq générations, [p. 134] par les soins de l’instruction publique, c’est la confusion établie entre patrie, État, nation et langue. Voilà bien le type de l’amalgame de réalités hétérogènes sur lequel il importe de pratiquer « l’extirpation des valeurs opposées » et la « vivisection » préconisées par Nietzsche.

La patrie, pour le fédéraliste, est une réalité d’instinct et de sentiment, un fait de naissance et d’atavisme non seulement paternel, comme le mot l’indique, mais maternel. Et cette implantation géophysique reste locale. Elle n’est guère extensible au-delà de la région.

La nation, au contraire, au sens moderne, au sens du « Vive la Nation ! » de Valmy, est une réalité d’ordre plutôt mystique, idéale ou idéologique. D’où cette différence foncière : on peut annexer des peuples à une nation, des territoires à un État, mais on ne peut rien annexer à une patrie.

L’État est un agencement d’activités administratives et politiques, une construction artificielle par définition, rarement influencée et jamais déterminée par la nature de la patrie concrète, encore moins par ses limites prétendues naturelles. Il suffit de constater que la structure de l’État est à peu près la même de nos jours dans les patries et les nations les plus diverses par la géographie et par les traditions : dans les pays neufs du Tiers Monde, on copie le modèle imposé à la France par un Corse.

Quant à la langue, elle ne coïncide historiquement et géographiquement ni avec la nation, ni avec l’État, ni même avec la patrie 26 . Ces évidences accablantes n’empêchent pas le nationaliste moyen de revendiquer [p. 135] l’annexion à son État administratif, au nom de son propre sentiment patriotique, de peuples qui ont l’honneur de parler sa langue, quand celle-ci se trouve être majoritaire dans les frontières actuelles (et en somme accidentelles) de l’État en question.

La confusion État-Nation-Patrie-Langue, entretenue par les écoles publiques obligatoires dès les années 1880, a inspiré les « traités de banlieue » signés au lendemain de la Première Guerre mondiale — Versailles, Saint-Germain, Trianon, Sèvres, Neuilly —, qui ont balkanisé l’Europe et fourni les motifs de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, cette même confusion sert de prétexte au premier nigaud venu pour mettre en doute, au nom du « réalisme », toute possibilité d’unir l’Europe. Dissocier ce conglomérat de clichés indurés et de préjugés pédants, ridiculiser ces confusions séculaires, les extirper de l’enseignement, c’est l’une des premières tâches du fédéralisme en Europe : qu’on se le dise dans les Écoles Normales.

Mais le stato-nationalisme a poussé plus loin dans l’absurde. Non content de prétendre forcer dans le lit de Procuste d’un État patries locales, nations et langues, il a voulu imposer ce carcan aux réalités économiques. C’est ainsi que le charbon fut français ou allemand, selon qu’il se trouvait d’un côté ou de l’autre de la frontière des langues, prolongée dans le sous-sol muet.

La tendance à l’autarcie économique n’est qu’une transposition particulièrement insensée de la volonté d’isolement à la fois anxieux et agressif que représente l’État-nation. Nulle part, l’État ne trahit mieux son mépris foncier des hommes. Car l’autarcie implique que le bien-être des citoyens soit sacrifié à la puissance de l’État, et leur liberté personnelle et [p. 136] concrète à sa liberté collective et abstraite, qu’il nomme indépendance nationale. Le nationalisme a réussi à faire croire aux masses et aux élites modernes que l’indépendance nationale est la suprême valeur humaine, puisque en fait on lui sacrifie la santé d’un peuple et son niveau de vie, la liberté économique et la justice elle-même. « Buy British ! », « Achetez français ! », cela rend un son patriotique et « vertueux » au sens jacobin. C’est pratiquement idiot, mais on ne s’en aperçoit que si c’est dit dans une langue étrangère. Ajoutons que l’autarcie économique est irréalisable au xxe siècle, et n’existe pas, même en Chine. Tout comme la souveraineté absolue, elle ne représente rien d’autre qu’une tendance psychologique morbide, un prétexte à refuser toute mesure réaliste de coopération et à autoriser les tricheries les plus effrontées dans le domaine commercial et financier : tarifs douaniers arbitraires, industries parasites protégées, cours forcés des devises, inflation, dévaluations et autres formes légalisées mais non moins démoralisantes de l’escroquerie légale.

Enfin, l’État-nation, ayant renoncé au cujus regio, ejus religio, non par esprit œcuménique, mais par mépris pour la religion, l’a remplacé par le concept de culture nationale. On prétend que les idées ne connaissent pas de frontières, mais l’instruction publique a changé cela. (Et l’Université, en dépit de son nom, a pareillement abdiqué devant l’État.) Les encyclopédies et les revues parlent couramment de « science française », de « science allemande », etc. — variétés que les Soviets englobent d’ailleurs sous le titre diffamant de « science bourgeoise ». Sous Hitler, on parlait de mathématiques allemandes, et sous Staline d’une biologie marxiste. Ces excès doivent [p. 137] nous rendre attentifs à l’usage courant qu’ils prolongent. Si nous croyons qu’il est une « culture nationale » française ou danoise par exemple, comme la culture comprend en fait les sciences aussi bien que les lettres, les arts et la philosophie, pourquoi n’y aurait-il pas une biologie marxiste et une algèbre nationale-socialiste ?

La volonté fondamentale de l’État-nation : imposer les mêmes frontières au patriotisme, à l’administration, à la langue, à l’économie et à la culture, c’est-à-dire aux contraintes et aux libertés, nous jette en plein délire totalitaire, seul achèvement possible du nationalisme. Ce qui nous autorise, par contraste, à décrire l’attitude fédéraliste comme un simple retour au respect des libertés et des réalités, comme une référence au bon sens.

36. Une solution pratique

Renoncer à la souveraineté nationale paraît tellement inconcevable à la plupart de mes contemporains, qu’ils jugeront plus niaises encore qu’imprudentes les trois questions suivantes que je tiens pour décisives : — Faut-il sacrifier les souverainetés absolues ? — Suffirait-il de les limiter ? — Peut-on les conserver tout en faisant l’Europe ?

Certains stato-nationalistes de droite, ou de l’Est, disent qu’ils veulent bien de l’Europe unie, si elle respecte les souverainetés nationales. Ce qui revient à dire : Je veux bien me marier, à condition de garder mes droits de célibataire. Logiquement, l’attitude est comique ; pratiquement, elle permet tous les [p. 138] refus et n’autorise que les hypocrisies. Quant à son absurdité théorique, elle est parfaitement exprimée par la devise que proposait l’historien autrichien Walter Tritsch, paraphrasant les dernières phrases du Manifeste communiste : « Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! Vous n’avez rien à y perdre, que vos étrangers ! »

Cela dit, les fédéralistes doivent-ils engager la bataille sur le thème de « l’abandon des souverainetés » ? Je ne le pense pas, pour deux raisons. La première, c’est que la souveraineté nationale est encore un mythe puissamment agissant sur les esprits primaires de la presse, des parlements et des trois degrés de l’enseignement. Dès qu’on y touche, on provoque une opposition passionnelle qui met fin à tout dialogue. La seconde raison, c’est que les souverainetés nationales n’existent plus.

J’estime donc que les fédéralistes doivent refuser le faux dilemme : souveraineté ou fédération. Et sur la base d’une expérience historique probante, je leur propose une solution pratique.

Parmi les fédérations réussies, on peut citer la Suisse, sans soulever d’objections. Chacun sait que son régime politique est l’un des plus stables du monde, depuis plus d’un siècle. Ce que l’on ignore généralement, c’est la manière dont ce régime fédéraliste parvint à se faire accepter par les vingt-cinq cantons et demi-cantons qui étaient encore, au début de 1848, des États parfaitement souverains. Tout le monde admettait, à ce moment-là, que les alliances qui existaient depuis des siècles entre les cantons souverains étaient trop lâches : elles ne permettaient pas une défense commune efficace. Tout le monde admettait que les péages et douanes entre les cantons étouffaient l’économie. Mais toute proposition de [p. 139] pacte fédéral plus étroit se heurtait au veto des cantons, jaloux de leur souveraineté sacrée. La solution qui s’impose finalement, au lendemain de la guerre civile dite du Sonderbund (1847), fut la suivante : loin d’exiger des cantons une renonciation à leur souveraineté, la Constitution fédérale allait garantir expressément cette souveraineté, en même temps qu’elle en déléguerait partiellement l’exercice au pouvoir fédéral. Voici les textes :

Article 1. — Les peuples des vingt-deux cantons souverains de la Suisse, unis par la présente alliance… forment dans leur ensemble la Confédération suisse.

Article 3. — Les cantons sont souverains en tant que leur souveraineté n’est pas limitée par la Constitution fédérale, et comme tels, ils exercent tous les droits qui ne sont pas délégués au pouvoir fédéral.

Article 5. — La Confédération garantit aux cantons leur territoire, la souveraineté dans les limites fixées par l’article 3, leurs constitutions, la liberté et les droits du peuple… (etc.)

Ratifiés par la majorité du peuple et des cantons, ces articles ont résolu le problème à la satisfaction générale depuis cent vingt-deux ans. On peut les qualifier soit d’habiles compromis, soit d’échappatoires, selon qu’on a le tempérament pragmatique ou doctrinaire. Un fait demeure : il n’est pas de Constitution plus fédéraliste que celle de la Suisse, et pourtant elle garantit la souveraineté de ses membres ! Souveraineté plus ou moins fictive, direz-vous ? Raison de plus pour ne point s’épuiser à la combattre. Laissant aux nationalistes un terme vide, la Constitution suisse a gardé le concret : elle a créé une souveraineté nouvelle et bien réelle au niveau de la Fédération.

[p. 140] Tout cela vaut pour l’Europe d’aujourd’hui, tout cela nous indique une voie : concentrer nos efforts sur l’élaboration et sur la ratification d’une Constitution fédérale de l’Europe, afin que l’Europe recouvre, entre les grands empires, une souveraineté qui échappe de toute manière à ses nations.

37. La puissance ou la liberté

Ces recettes de sagesse resteront nulles et vides tant que la « bonne volonté européenne » mélangera les déclarations louant l’union et les professions de foi nationalistes.

Entre l’union de l’Europe et les États-nations sacralisés, entre une nécessité humaine des plus concrètes et le culte prolongé d’un mythe, il faut choisir.

Pour la première fois dans l’histoire, l’homme se voit aujourd’hui en situation de choisir librement son avenir. Jusqu’à nous, point de choix économiques ni même peut-être politiques longuement délibérés, concertés à long terme : il fallait se battre pour survivre. Aujourd’hui que le nécessaire est assuré, on se bat pour le contrôle de zones d’influence plus idéologiques que commerciales (voir le Vietnam) et l’on travaille pour le profit, qui est en somme du superflu.

Mais dès lors que ce choix de notre avenir est libre, nous voici contraints de le faire, à nos risques et périls ! Nous voici contraints de nous demander ce que nous attendons de notre vie et de la vie en société, ce que nous voulons réellement, principalement, et contraints de tirer des plans en conséquence.

[p. 141] Voulons-nous par exemple à tout prix élever notre niveau de vie, quantitatif — ou plutôt voulons-nous sauvegarder un certain mode de vie, qualitatif ? Voulons-nous contribuer à tout prix à l’accroissement indéfini du PNB (produit national brut) — ou plutôt recréer un habitat décent, une communauté vivante ? Et quel prix sommes-nous prêts à payer pour cela ? Le prix de certaines libertés, ou le prix d’un nouvel accroissement de confort ?

Ces dilemmes se posent aujourd’hui à tous les peuples avancés sous le rapport de l’industrie et de la technique. Et ils les forcent à reposer des questions difficiles, voire angoissantes, sur le sens même de la vie…

D’une façon plus précise, en Europe, il nous faut décider si notre union aura pour but la puissance collective ou la liberté des personnes. Il nous faut le décider, en toute conscience, et vite, car le choix de la fin implique évidemment celui des moyens adéquats ; mais à l’inverse, si vous vous trompez de moyens, ils risquent bien de vous conduire où vous ne vouliez pas aller…

Voici donc le dilemme présent :

Si nous attribuons pour finalité à la cité européenne de demain la puissance, c’est-à-dire la puissance industrielle et militaire massive d’une sorte de Troisième Grand préoccupé principalement de tenir tête aux deux autres, alors il faut créer un Super-État-nation continental, uniformisé, centralisé et agressif, comme la France de Napoléon, et faire de nos États autant de départements. Il faut tout unifier par des lois inflexibles, sans égard aux diversités ethniques et régionales, et soumettre la production industrielle au seul impératif de l’élévation [p. 142] perpétuelle du PNB — cette tour de Babel du xxe siècle !

Une politique européenne de ce type, simple transposition de la formule d’État-nation à l’échelle continentale, serait capable sans nul doute de créer une Europe très forte, mais qui serait très peu européenne. Sans compter qu’un Super-État-nation ne pourrait être imposé à tous nos peuples qu’à la faveur d’une guerre générale — selon la loi de formation de l’État-nation dès ses débuts. Il s’agit donc d’une utopie catastrophique, mais dont la réalisation ne saurait être exclue pour autant.

Au contraire, si nous donnons pour finalité à la cité européenne la liberté, c’est-à-dire les plus grandes possibilités d’épanouissement des personnes, de participation des citoyens et d’autonomie des communautés (la production industrielle n’étant qu’un des moyens de ces libertés), alors il faut reconnaître que l’État-nation n’est pas seulement un modèle périmé, mais qu’il est en fait aujourd’hui radicalement incompatible avec les fins de l’Europe et de la liberté. Il faut adopter sans délai les méthodes les plus propres à réduire l’obstruction des stato-nationalismes, et se consacrer sérieusement à la tâche de construire des modèles neufs pour une cité rendue à l’usage de l’homme. Il faut mettre en commun à l’échelle fédérale continentale tout ce qui est nécessaire pour garantir les autonomies de tous ordres, régionales, communales et personnelles, mais rien de plus. Il faut admettre la pluralité des allégeances civiques, politiques, culturelles, idéologiques et religieuses, contre la prétention de l’État-nation à leur monopole absolu. Il faut distribuer les pouvoirs étatiques aux différents niveaux de décision — le communal, le régional, le fédéral — indiqués par la [p. 143] nature des tâches, leurs dimensions et celles de la communauté la plus apte à les administrer. En un mot, il faut appliquer la méthode du fédéralisme.

38. Défaire et dépasser l’État-nation

Puissance ou liberté : ces deux finalités commandent deux politiques d’union, dont je crains bien que l’on ne puisse impunément continuer à mêler les moyens.

On ne manquera pas de m’objecter en ce point que la politique a toujours eu pour fin réelle la puissance ; et je vois bien que toutes les civilisations que nous connaissons ont choisi la puissance comme seul but réaliste de la société politique ; le reste — la justice, la paix, la liberté — étant manière de parler plus ou moins nobles, ou pure et simple captatio démagogique. Mais je vois aussi que seuls des Européens, rares mais exemplaires, ont osé proclamer, d’Aristote à Rousseau et de William Penn à Proudhon, que les libertés personnelles et les communautés autonomes valent mieux que la puissance collective. L’Europe unie sera seule capable de réaliser leur vision.

On me dira peut-être aussi que je radicalise indûment l’antithèse État-nation–Fédération, ramenée au dilemme puissance ou liberté comme finalités de l’union. Mais je ne crois pas qu’il y ait un tiers parti tenable. Je ne crois pas à cette « imposante confédération » qu’évoquait le général de Gaulle, et qui serait formée d’États-nations conservant jalousement leurs prétentions à la souveraineté absolue. Je ne crois pas à cette Amicale des misanthropes.

[p. 144] Je crois à la nécessité de défaire nos États-nations. Ou plutôt, de les dépasser, de démystifier leur sacré, de percer leurs frontières comme des écumoires, de narguer ces frontières sur terre, sous terre et dans les airs, et de ne pas perdre une occasion de faire voir à quel point elles sont absurdes. Elles sont encore efficaces, il est vrai, pour gêner ce qu’il faudrait aider : les échanges culturels, les mouvements de personnes, la concertation rationnelle des productions industrielles et agricoles. Mais elles ne servent absolument à rien pour arrêter ce qui devrait l’être : les tempêtes et les épidémies, la pollution de l’air et des fleuves, les attaques aériennes, les ondes de la propagande et les grandes contagions dites idéologiques. Elles empêchent simplement de bien traiter ces problèmes.

Ce statut des frontières, doublement déficient, est caractéristique de tout ce qui touche à l’État-nation : néfaste dans la mesure où il est encore réel, inexistant quand on voudrait compter sur lui.

Je ne sais si nos États-nations délimités pour la plupart au xixe et au xxe siècle se trouvent vraiment former, comme par miracle, des entités économiques intelligibles. Je ne sais si les problèmes profonds que pose leur balance commerciale (laquelle ne saurait être positive, me semble-t-il, dans tous les pays à la fois…) ne sont pas le type même de faux problèmes, résultant de la seule fiction d’économies dites nationales, qui ne correspondent à rien d’économique.

Mais ce que je sais de science certaine, c’est que les États-nations n’existent pas dans l’histoire de la culture, et que le « cheminement des esprits » dont parlait Robert Schuman traverse leurs frontières [p. 145] sans les apercevoir : dans ce plan, elles n’existent pas.

Il n’y a pas de « cultures nationales », nous l’avons vu, il n’y a que des divisions tout arbitraires opérées après coup dans l’ensemble vivant de la culture européenne. Et les diversités que nous devons respecter ne sont pas celles de ces États-nations nés d’hier : elles les traversent et les divisent tous également, et ne coïncident jamais avec aucune frontière. Elles traversent aussi nos partis, nos confessions et nos régions ; nos personnes mêmes. Il y a dans chaque pays un nord et un midi ; dans chaque Église, catholique ou protestante, une aile évangélique et une aile ritualiste ; dans chaque personne qui réfléchit, une droite et une gauche, etc.

Nos États-nations, obsédés par l’idée de « se faire respecter », oublient qu’ils n’y arriveraient qu’en se rendant utiles. Ils exigent, depuis Louis XIV, que l’on s’incline devant la « majesté de l’État ». Mais non ! l’État n’est pas un dieu, ce n’est qu’un appareil plus ou moins efficace, qui doit être mis au service des citoyens et de leurs cités, et non l’inverse.

Cessez donc, Messieurs les Ministres, d’essayer d’apaiser les ennemis de l’union en jurant de ne jamais toucher aux droits sacrés de vos États-nations ! Vous savez bien que vous ne pourrez pas unir l’Europe en proclamant périodiquement votre attachement aux causes mêmes de sa division ! Pourquoi ne pas le dire ouvertement ? Tous les sondages d’opinion le montrent : on vous suivrait si vous osiez marcher…

Mais quant à vous, Européennes, Européens, cessez de vous figurer que vos hommes d’État ont vraiment l’intention de faire l’Europe ! Cessez surtout de croire que ça deviendra sérieux le jour [p. 146] où les ministres responsables décideront de faire élire par leurs peuples un parlement européen doté de pouvoirs délibérants, comme le demandait dans son discours du 17 août 1950 le général de Gaulle lui-même. Lisez plutôt ce qu’en pense son successeur : « S’imaginer qu’on va élire Dupont président, six cents députés, qu’il en sortira un gouvernement et que cela fera l’Europe, c’est une blague, une pure blague 27 … » Pas gentil pour le maître, mais vrai. Ne comptez pas sur les ministres et hommes d’État pour faire l’Europe qu’ils traitent de blague, et qui l’est en effet dans leurs calculs. Non qu’elle soit le cadet de leurs soucis : elle est le spectre qui les hante et qu’ils refoulent, en le bagatellisant. L’Europe unie à bref délai, de leur vivant, ce serait, pour la plupart d’entre eux, la limite supérieure ou la fin de leur carrière, la fin des affaires « étrangères » et de la défense « nationale » économique ou militaire. Et l’on sait que l’abnégation n’est pas une valeur politicienne.

L’Europe ne se fera pas non plus spontanément, par la « force des choses », qui est la mesure exacte de la faiblesse de notre esprit, ou bien parce qu’elle est nécessaire, ou encore en vertu de quelque « sens de l’histoire » que personne n’a jamais connu, ni ne connaît, ni ne pourra connaître en vérité avant la fin des temps et le Jugement dernier.

Européennes, Européens, c’est vous qui ferez l’Europe, et personne d’autre, à la seule condition que vous le vouliez vraiment.

Et non pas en « prenant le pouvoir », comme le répètent les adolescents qui en sont encore au Lénine de Que faire ? (1902). Il n’y a pas de pouvoir à prendre [p. 147] au niveau des États-nations. La seule question serait d’en créer un, au niveau des réalités de notre société électronique.

Mais créer du pouvoir, ou créer le pouvoir dans la société qu’il faut faire, c’est d’abord créer les régions, seul échelon où le pouvoir puisse à la fois servir et être contrôlé, seul échelon de participation, de responsabilité, et donc de liberté.