(1977) Foi et Vie, articles (1928–1977) « Notes en marge de Nietzsche (mars 1935) » pp. 250-256
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Notes en marge de Nietzsche (mars 1935) v

Il vient de paraître au Mercure de France un volumineux choix de sentences, aphorismes et notes tirés des papiers posthumes de Nietzsche. On ne saurait surestimer l’importance de ces écrits demeurés longtemps inédits, et dont M. Henri-Jean Bolle, qui a traduit et fort bien introduit ce volume, nous affirme qu’ils constituent le texte véritable d’une œuvre dont les volumes parus du vivant de Nietzsche ne seraient guère que le commentaire. Je ne sais ce qu’il faut penser d’une allégation qui paraît à première vue aussi exorbitante : je n’ai lu que de courts fragments des posthuma nietzschéens 66 . Ce qui est certain, c’est qu’un choix tel que celui qu’on vient de nous donner, nous restitue la totalité des thèmes de l’œuvre, sous une forme souvent beaucoup plus directe que celle qu’adopta Nietzsche dans les écrits qu’il fit paraître. On ne saurait trop recommander la lecture de ce recueil aux esprits suffisamment armés de sens critique, de certitudes théologiques, et de cette liberté spirituelle que confère la connaissance vivante de « la seule chose nécessaire ». Rien de grand, dans l’ordre humain, ne peut être vraiment dangereux pour un chrétien qui sait en qui il croit. Et pour les autres, qu’importe qu’ils perdent à cette lecture des « certitudes » mal centrées, purement traditionnelles, jamais sérieusement éprouvées ? La foi vraie suppose la ruine de toutes les pauvres constructions où nous pensions pouvoir nous abriter contre son risque salutaire.

M. Bolle a réparti les fragments traduits en trois rubriques : le philosophe, le moraliste, le politique. Je ne vois pas de meilleur moyen [p. 251] de donner aux lecteurs de Foi et Vie une idée, même assez grossière, de la richesse de cet ensemble, que de lire avec eux les quelques pages de la première partie intitulées Religion et christianisme. Je ne puis tout citer : je me bornerai donc aux passages qui me paraissent prêter à un commentaire marginal, crayonné rapidement, à la volée, et sans autre ordre que celui-là même des aphorismes dans l’édition de M. Bolle.

Le sens historique n’est qu’une théologie masquée : “nous atteindrons un jour des buts magnifiques”. Un but final plane devant les regards de l’homme. Le christianisme, qui maudit l’humanité et en sort quelques spécimens rares et réussis, est de fond en comble non historique, parce qu’il nie que les millénaires à venir puissent produire quelque chose qui ne soit pas, dès maintenant et depuis 1800 ans, à la disposition de chacun. Si malgré cela, l’époque actuelle est, dans son esprit, tout à fait historique, elle témoigne par ce fait que l’humanité n’est plus courbée sous le joug, qu’elle est redevenue païenne comme elle l’était il y a quelque mille ans.

On croirait presque lire du Kierkegaard ! N’est-ce pas Kierkegaard, en effet, qui, cinquante ans avant Nietzsche, partait en guerre contre la philosophie de l’Évolution selon Hegel, et dénonçait en elle non seulement un succédané païen de l’idée de Providence, mais surtout une négation de la foi ? Car la foi est, selon Kierkegaard, cette opération paradoxale qui nous rend contemporains du Christ incarné, et qui nie par là même la valeur de tous les siècles qui nous séparent apparemment de cet événement éternel. N’est-il pas fort étrange et humiliant, qu’il faille un incroyant pour nous rappeler que le salut, pour le chrétien, n’est pas dans le Progrès indéfini de notre histoire , mais qu’il est venu sur la terre, et qu’il est dès maintenant — hic et nunc ! — « à la disposition » du moindre d’entre nous. Nietzsche croit faire un reproche terrible au christianisme en le traitant d’agent « non historique ». Il faut croire que cet adversaire de Hegel était encore bien mal purgé de ses superstitions pseudo-scientifiques ! Mais il n’importe. Ce qui est admirable ici, c’est la lucidité avec laquelle Nietzsche décèle l’idolâtrie de notre temps, même s’il y participe pour [p. 252] son compte. Il est très vrai que nos contemporains ont cessé de croire, dans l’ensemble, que le salut était déjà venu. Ils se sont mis à croire de nouveau que le Messie naîtrait de leurs efforts indéfinis vers le Progrès. Ils sont redevenus païens. Les plus conscients de ce paganisme nouveau ont adopté sa vraie théologie : la dialectique historique de Karl Marx.

En vertu de cet acte de foi, fait en révolte contre la vraie foi, ils se persuadent que l’humanité sera meilleure, sera plus près de son « salut » dans cent ans qu’elle ne l’est aujourd’hui. Mais que dis-je, cent ans ! Il faut à leur espoir de bien plus formidables chiffres. Ouvrez le dernier livre de M. Guéhenno 67 , vous y trouverez cette confession ahurissante : « Un grand savant, M. Langevin, expliqua un jour devant moi que nous avions derrière nous deux milliards d’années, devant nous dix mille milliards d’années. Nous sommes des enfants de deux ans qui auraient encore dix mille ans à vivre. L’esprit métaphysique me souffle : “Et après ?” Mais je ne l’écoute pas et trouve malgré tout ces chiffres consolants. » Au salut par l’éternité, voici donc opposée une notion beaucoup plus scientifique et beaucoup plus conforme aux exigences de l’ Histoire : le salut par la sempiternité. Mais n’est-ce point là ce que toute la Bible nous désigne comme l’enfer même : ne plus pouvoir échapper au temps, ne plus pouvoir mourir, ne plus pouvoir renaître ?

La contemplation religieuse du monde sans l’acuité et la profondeur de l’intellect fait de la religion la chose la plus répugnante qui soit.

Oui, je sais bien de quoi il souffre, et contre quelle espèce déprimante de piétistes, arrogants dans leur bêtise, il se défend. Et pourtant, je puis donner à cette sentence une adhésion assez méfiante. Il est trop clair qu’on peut inverser la maxime : « La contemplation intellectuelle du monde sans l’acuité et la profondeur de la foi fait de l’intelligence la chose la plus répugnante qui soit. »

Il faut perdre la croyance en Dieu, en la liberté et en l’immortalité, comme ses premières dents ; ce n’est qu’ensuite que vous pousse la véritable dentition.

La foi est toujours une seconde dentition. Et celui qui n’est pas mort une bonne fois aux « croyances » héritées sans examen de son milieu, aux idoles édifiées par ses bons sentiments ou par sa peur de la réalité, celui-là n’est pas né à la foi. Il [p. 253] n’a pas la mâchoire solide. (Mais je vois bien que Nietzsche voulait dire autre chose…).

Même pour l’homme le plus pieux, le déjeuner quotidien est plus important que la Sainte-Cène.

Kierkegaard n’eût pas mieux dit. « Pensées qui blessent — pour édifier » — c’est ainsi qu’il nommait les remarques amères qu’il ne pouvait s’empêcher de former au spectacle de la chrétienté et dans sa nostalgie d’un christianisme vrai. Mais Nietzsche ? Est-ce mépris tout simplement ? Ou bien plutôt, dernier défi, secrète angoisse de ne pouvoir parvenir lui-même à prendre le repas sacré plus au sérieux que le menu de sa pension ? « Même pour l’homme le plus pieux… » jugez des autres ! Jugez de moi ! semble-t-il dire. Et c’est ainsi que l’incroyant se juge chaque fois qu’il prononce une vérité. En quoi l’on pourra dire qu’il ressemble fort au croyant, — toutefois, sans le savoir, c’est là le point.

Les hommes sont le plus superstitieux quand ils sont très excités. Les religions se consolident dans des périodes de grands troubles et d’insécurité. Lorsque tout cède, on se cramponne à l’illusion de l’au-delà.

Parfaitement valable pour les religions, cette sentence est grossière, voire naïve, si Nietzsche entendait parler de la foi. La foi, qui donne à l’homme la vision réaliste du péché, crée la crise bien davantage qu’elle n’en résulte. Ce qui résulte inévitablement d’une crise que la foi ne résout pas (en lui substituant une autre crise plus radicale et salutaire) c’est, par exemple, le culte du Surhomme. Le « retour étemel » est alors le type même de la superstition née du cerveau d’un homme très excité.

En somme, qu’est-ce que cela veut dire : J’aime les hommes pour l’amour de Dieu ? Est-ce autre chose que de dire : J’aime les gendarmes pour l’amour de la justice ? Ou de s’écrier, comme cette jeune fille : J’aime Schopenhauer, parce que grand-père l’a connu et aimé ?

Phrase typique d’un homme qui n’a jamais rencontré Dieu en Christ ; pas plus qu’on ne saurait rencontrer la justice ; pas plus que la jeune fille n’avait rencontré Schopenhauer.

La nature est mauvaise, dit le christianisme : ne serait-il pas quelque chose contre nature ? Sinon, il serait, selon son propre jugement, quelque chose de mauvais.

Juste et profond. Et toujours [p. 254] bon à rappeler, à ces « chrétiens » que terrorise l’idée même que le christianisme veut leur mort, pour leur donner la vie. Il s’agit de savoir si la nature actuelle de l’homme est bonne ou mauvaise. La foi nous montre qu’elle est mauvaise. Dans ce sens, il est vrai de dire : le christianisme est contre nature. Et je m’explique mal pourquoi tant de bonnes âmes s’indignent lorsque Kierkegaard défend avec puissance cette vérité fondamentale. Mais si Nietzsche croit autre chose, s’il croit que la nature est bonne, pourquoi crie-t-il si fort que « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté » ? Il n’y a pas que les chrétiens pour ne pas croire assez à ce qu’ils croient, ou s’imaginent croire.

Le repentir ! Le remords ! Le chrétien ne pense pas à son prochain, il est beaucoup trop occupé de soi-même !

Quelle que soit la justesse des critiques de Nietzsche — et jusque dans leur injustice, car il y a une manière « injuste » de dire des choses vraies en soi —, elles me laissent presque toujours plus perplexe sur son compte qu’inquiet sur le mien. Mauvais signe pour un penseur qui a entrepris d’ébranler nos fondements. Si j’essaye de m’expliquer cette espèce de déception que me procure la critique nietzschéenne, je trouve ceci : Nietzsche parle sans autorité. Il a tendance à confondre l’autorité et la violence. Mais ses violences sont contradictoires : il attaque ici l’égoïsme, dont il fait par ailleurs l’apologie, mais sans jamais « déclarer ses valeurs », sans jamais renvoyer à une autorité centrale qui donnerait la synthèse de ces contradictions. La vie chrétienne est pleine de contradictions, elle aussi, mais Paul les a toutes rassemblées dans une formule unique qui renvoie au fondement même du christianisme : l’opposition du péché et de la foi. « Je ne fais pas le bien que j’aime, mais je fais le mal que je hais. » C’est pourquoi, lorsque Paul critique la vie des chrétiens de son temps, il parle avec autorité, tandis que les critiques de Nietzsche feront toujours l’effet de criailleries.

L’intensité de la vie prise comme but unique de celle-ci, voilà une pensée qui est insupportable aux hommes.

Ne voyons-nous pas au contraire le monde contemporain entièrement dominé par une religion de la vie, de « l’intensité » de la vie ? Ne voyons-nous pas cette mystique de « l’intensité prise comme but », [p. 255] c’est-à-dire cette mystique de la vie prise comme but de la vie, et même de la religion, s’introduire jusque dans les sermons, et s’y substituer au respect de la vérité, soupçonnée, non sans quelque raison, d’être parfois « anti-vitale » ? — « Pensée insupportable aux hommes » ? Nietzsche écrivait ceci en 1880. Cinquante-cinq ans plus tard, je serais tenté de dire que les hommes ne supportent plus aucune pensée qui contredise celle-là !

Le christianisme a promis le royaume des cieux à la pauvreté spirituelle. Mais le premier chrétien cultivé et spirituel a donné au christianisme sa rhétorique et sa dialectique ; de la sorte, il a empêché le christianisme de mourir de sa pauvreté spirituelle.

On est toujours étonné de voir un esprit de la trempe de celui de Nietzsche se livrer à d’aussi grossières confusions (pauvreté en esprit, ou esprit de pauvreté, confondu ici avec bêtise). Mais c’est bien là la malhonnêteté du positivisme primaire qui régna sur le siècle dernier, et dont l’œuvre de Nietzsche a subi trop souvent les atteintes. Dans ce même livre, quatre pages plus bas, j’en trouve un autre exemple : Nietzsche croit découvrir que la notion chrétienne du Dieu paternel dérive de la notion « de la famille patriarcale ». Comme si l’on ne pouvait pas soutenir l’inverse ! et avec beaucoup plus de vraisemblance et même de « sérieux historique ».

 

Parmi toutes les criailleries de Nietzsche, certaines prennent un accent prophétique : « Des hommes de commandement commanderont aussi à leur Dieu, tout en croyant le servir. » Formule qui n’est pas valable pour le seul pape de Rome et pour les seuls Conciles. Les grands mouvements fascistes ne se réclament-ils pas, eux aussi, d’un « spirituel » préalablement « mis au pas » ? Et ne retrouvons-nous pas cette même forme d’esprit sur un autre plan, dans le communisme russe ? On sait que ce régime s’est établi au nom de la Science, qui est son Dieu. On sait aussi qu’il n’a pas hésité à condamner la théorie d’Einstein parce qu’elle contredisait l’hypothèse marxiste. Croyant servir leur science, ils commandent à la science…, etc. Mais, afin que nul ne se croie justifié, voici pour les conservateurs : « Vous dites que vous croyez à la nécessité de la religion ? Soyez sincères ! Vous croyez à la nécessité de la police ! »

[p. 256] Dès que vous croyez qu’il y a, à côté de la causalité absolue, encore un Dieu ou une finalité, l’idée de la nécessité devient insupportable.

Traduisons : dès que vous croyez qu’il y a, à côté de Dieu, encore un dieu : morale, devoir kantien, conscience, notion humaine de la justice, science, mystique de la vie, droit au bonheur, etc., l’idée de la toute-puissance et de la liberté de Dieu devient insupportable. C’est le « Dieu moral » qui empêche, en particulier, une certaine théologie libérale de reconnaître que le Dieu de la Bible — ancien et nouveau Testament — est seul Maître de la seule Justice, de la seule Vie, de la seule Science, du seul Bonheur ; et qu’il a seul le droit de contredire nos notions, trop humaines et trop intéressées, de toutes ces choses. N’est-ce pas ce « Dieu moral » qui détourna plusieurs générations des églises où on le prêchait envers et contre tout « honneur de Dieu » ?

La réfutation de Dieu : en somme, ce n’est que le “Dieu moral” qui est réfuté.

Il est bien significatif que les fragments de Nietzsche sur la religion se terminent par cet aphorisme d’une éblouissante vérité.