(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) « Plébiscite et démocratie (avril 1936) » pp. 21-25
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Plébiscite et démocratie (avril 1936) s

1. En quoi le plébiscite diffère des élections parlementaires

Pour une mentalité française actuelle, moyenne, les récentes « élections » nationales-socialistes doivent logiquement apparaître soit comme un truquage monumental, soit comme une manifestation de puissance d’un parti, au moins superflue. Les « élections » au Reichstag du 29 mars ne consistaient nullement en une concurrence libre de groupes ou d’opinions : un seul parti présentait des candidats, et le seul ministre de l’Intérieur était en droit de nommer définitivement les députés. Le vote revenait donc à dire oui ou non à la politique nationale-socialiste, c’est-à-dire au Führer en personne. En fait, il ne s’agissait pas d’élections, au sens parlementaire, mais de plébiscite. Il ne s’agissait pas de doser les opinions, mais au contraire d’obtenir l’unanimité de la nation sur une question vitale. La « lutte électorale » revenait ainsi à la lutte du parti au pouvoir contre l’opposition secrète, informulée, des ennemis du régime, et contre l’inertie des citoyens et citoyennes qui eussent négligé de faire usage de leur droit de vote. Ceci posé, la technique de la propagande et du vote lui-même était indiquée par la nature du but visé, et il n’y a pas lieu de chicaner sur ce point, encore que certains membres du parti N.-S. reconnaissent qu’on a été « un peu fort » dans l’application des moyens de contrainte légale, surtout dans les petites localités (vote en masse, en cortège, à bulletins ouverts, etc., privant les opposants de toute faculté pratique de dire non). Le but étant l’unanimité, et non la majorité, et cette unanimité n’existant pas encore, il fallait créer de gré ou de force ses conditions. On peut contester la légitimité de la fin poursuivie, mais si on l’admet, il faut admettre aussi qu’elle « justifiait » les moyens mis en œuvre. L’indignation d’une partie de notre [p. 22] presse contre les procédés de pression utilisés par le parti N.-S. vient d’un malentendu sur le mot élections, lié chez nous au régime parlementaire, c’est-à-dire à la « libre » concurrence des groupes, tandis qu’il ne désigne en Allemagne qu’une opération de propagande au profit d’un régime essentiellement antiparlementaire.

2. Plébiscite et démocratie

Mais cette opération antiparlementaire a été présentée au peuple allemand comme un acte démocratique.

Le Führer, dans plusieurs de ses discours, a longuement insisté sur ce point. Les démocraties de l’Ouest, disait-il en substance, ne sont en réalité que des oligarchies. Le peuple y est privé du pouvoir de trancher les questions importantes. Entre lui et le gouvernement, il y a toute une caste de politiciens de métier qui, une fois élus pour plusieurs années, ne se soucient pas forcément de la véritable volonté de la nation… Pour moi, ajoutait-il, je viens faire appel à vous tous pour la troisième fois en trois ans. Je ne puis rien sans votre approbation, sans votre confiance. Je ne suis pas un usurpateur, ni un dictateur, mais je suis le porte-parole d’une volonté nationale à laquelle j’obéirai toujours aveuglément. (« Je marche comme un somnambule aux ordres de la Providence du peuple allemand. ») Et il terminait d’une voix tonnante : « Voilà ce que j’appelle de la vraie démocratie ! »

À quoi les « démocraties de l’Ouest » peuvent répondre sans chercher bien loin : si vous n’étiez pas sûr d’avance du résultat de votre plébiscite, vous sauriez fort bien gouverner sans recourir à cette « Providence » organisée, et qui a commencé par suivre aveuglément vos ordres avant que l’idée vous vien[ne] de lui demander les siens. Mais le Führer a prévu l’objection, et il la réfute d’avance avec un sens démagogique incomparable. « Avant d’en appeler à l’opinion, dit-il, il faut que cette opinion existe. Or comment voulez-vous vous faire une opinion quand il y a 46 partis qui sollicitent vos suffrages ? C’est difficile de faire comprendre complètement le programme d’un seul parti aux électeurs. Mais c’est au-dessus des forces d’un simple mortel de faire comprendre à tout citoyen 46 programmes différents, et d’exiger qu’il choisisse en connaissance de cause. C’est pourquoi la [p. 23] vraie démocratie n’est possible que là où l’opinion a été formée et disciplinée par un seul parti dirigé par un seul homme. » (Je simplifie à peine le raisonnement : on peut en retrouver le texte exact dans plusieurs discours de Hitler imprimés et traduits en français.)

Je ne puis pas me mettre dans la peau d’un électeur allemand qui écoute ce langage. Il se peut qu’il soit un instant gêné par le sophisme qui assimile « vraie démocratie » et gouvernement d’un seul appuyé sur une opinion qu’il s’est créée favorable par les moyens que l’on sait. Mais il est probable que cet électeur est beaucoup plus sensible à la dénonciation du sophisme contraire, parce qu’il en a souffert pendant les années d’inflation et de chômage ; j’entends le sophisme des régimes parlementaires qui appellent « démocratie » le gouvernement du peuple par des députés livrés à toutes les intrigues des puissances occultes.

En réalité, la « démocratie » hitlérienne et la « démocratie » parlementaire française sont deux trahisons qualifiées de la véritable démocratie, définie comme le gouvernement du peuple par lui-même. Ce régime idéal, la démocratie pure, n’a jamais pu s’exercer qu’à une très petite échelle : celle de certains petits cantons suisses où les affaires publiques sont discutées par l’assemblée plénière des électeurs, ou Landsgemeinde. Mais une telle démocratie, la seule réelle, n’est plus possible dès que le nombre des électeurs dépasse la dizaine de milliers. Dès lors, la « délégation du pouvoir » s’impose pour des raisons pratiques — dans les États centralisés — et il ne reste plus qu’un seul moyen de la contrôler « démocratiquement » : c’est le referendum, c’est-à-dire le rejet ou la confirmation par le moyen d’un vote général, demandé par un groupe de citoyens, d’une loi ou un projet de loi. Là où le referendum n’existe pas, comme en France, on ne saurait parler sans sophisme de démocratie. Mais là où le referendum ne peut être provoqué que par le gouvernement, comme en Allemagne, en ne saurait parler sans sophisme d’un contrôle de pouvoir par le peuple.

3. Nécessité du plébiscite

Le plébiscite est donc un referendum contrôlé, — pratiquement : un referendum truqué. Il peut apparaître politiquement nécessaire dans deux cas :

[p. 24] 1° Lorsqu’il s’agit de donner un aspect légal à la prise du pouvoir par un seul homme. (Plébiscites sur les noms de Bonaparte, de Louis-Napoléon et de Napoléon III.)

2° Lorsqu’il s’agit de renforcer le prestige d’un régime en créant l’unanimité nationale sur un acte politique défini et isolé, acte qui d’ailleurs a toutes les chances d’être très généralement approuvé même par les adversaires du régime. (Les 3 plébiscites hitlériens.)

Dans les deux cas, il s’agit donc d’une mesure d’exception, ou de crise, exigeant la mise en œuvre d’une propagande de masse dirigée par l’État. Et il y a lieu de poser la fameuse question de Voltaire : Jusqu’à quel point a-t-on le droit de tromper le peuple ? — fût-ce pour son bien…

On voit très clairement pourquoi l’État national-socialiste ne peut pas appliquer le système de referendum, et doit se borner au plébiscite, malgré ses prétentions récentes à la « vraie démocratie ». C’est que le problème allemand fondamental est aujourd’hui de constituer une nation unitaire, centralisée, une solide base mystique et étatique pour les conquêtes futures, militaires ou pacifiques. Dans le système de l’État-nation, tout referendum doit nécessairement se ramener, d’une façon ouverte ou voilée, à un plébiscite. Sinon ce serait la ruine rapide de l’étatisme centralisateur, comme tend à le prouver l’exemple de la Suisse. (On a remarqué depuis longtemps que le referendum suisse est toujours dirigé contre l’État. C’est-à-dire que toute loi proposée par l’État et soumise au referendum se voit ipso facto repoussée par la majorité des citoyens, fût-elle, dans certains cas, excellente.)

La nécessité du plébiscite se confond avec celle de l’État-nation, c’est-à-dire du « fascisme ». Et tant qu’on admettra la nécessité de l’État-nation, toute tentative d’instaurer le referendum, la « consultation populaire », sera en réalité une tentative de plébiscite, et donc une négation de la démocratie réelle. (Encore une fois : le referendum n’est possible en Suisse, il n’est « démocratique » que dans la mesure où le fédéralisme suisse subsiste, et où l’État centralisé n’a que des pouvoirs limités et ne « fait » pas l’opinion publique.)

4. La France a passé l’âge des plébiscites

Pour un pays qui a fait son unité depuis des siècles, et [p. 25] qui peut-être a même été trop loin dans ce sens ; pour un pays qui a fait la Révolution de 89, c’est-à-dire qui a pris conscience de sa réalité nationale depuis bientôt 150 ans ; pour un pays enfin dont la mission a toujours été libératrice — ou tout au moins affirmée telle — la tentation plébiscitaire, qui est la tentation fasciste, n’a plus de sens historique ni spirituel.

Il importe d’insister sur cette conclusion, au moment où nous critiquons le système apparemment tout contraire des élections partisanes. Si nous sommes antiparlementaires, nous ne souffrirons pas que la paresse d’esprit ou la mauvaise foi de nos adversaires nous assimilent pour autant à un « fascisme » contre lequel toute la doctrine et l’attitude profonde de l’O.N. se dressent en une opposition irréductible, essentielle. L’État-nation, voilà l’ennemi ; et peu nous importe que ce soit un pseudo-fascisme de droite ou un pseudo-démocratisme de gauche qui cherche à l’instituer en France, avec l’appui des Forges ou avec l’appui de Moscou : en regard de la mission personnaliste de la France, ces deux tentatives ne seront jamais que des trahisons jumelles.

Nous sommes contre la centralisation, contre l’étatisme, contre le nationalisme étatisé, contre toute espèce de fascisme imité de Mussolini, d’Hitler ou de Staline, mais aussi contre toute espèce de fascisme « à la française ». Parce que nous sommes pour le fédéralisme communaliste, pour l’exercice de l’autorité sur place, par des hommes responsables et qui savent ce qu’ils font, dans un cadre qui soit à mesure d’homme, — pour la seule vraie « démocratie » dirions-nous volontiers, si le mot ne couvrait aujourd’hui les plus flagrantes trahisons de la chose.