(1972) Les Nouvelles littéraires, articles (1933–1972) «  D’un humour romand (24 février 1934) » p. 4
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D’un humour  romand (24 février 1934) b

Le Suisse romand est-il sérieux ? Je crains que mes raisons d’en douter n’ébranlent guère la solide réputation de gravité qu’on lui a faite, et qui lui vaut l’estime des personnes de sens. Mais après tout, ne serait-il pas étrange d’apporter des preuves sérieuses de la fantaisie de ce peuple ?

Rousseau, Madame de Staël, Constant, Vinet… Cette énumération, pourtant inévitable, se révèle, pour mon entreprise, catastrophique. Persistons en dépit du bon sens. Pourquoi ne pas glisser, entre l’auteur d’Adolphe et celui des Discours religieux, par exemple, cet excellent Toepffer dont on peut espérer qu’il les faire rire tous les deux ? Je ne songe pas tant aux traditionnelles farces de père de famille en liberté dont il assaisonnait ses Voyages en zigzag pour amuser son pensionnat, mais plutôt à ces albums illustrés, ancêtres du dessin animé et des Eugène de Cocteau, où nous voyons gesticuler, non sans grandiloquence, des savants astronomes, des phrénologues, des herboristes, un lord tout nu, les enfants terribles de Monsieur Crépin, et la silhouette élégante du Dr Festus, toujours si digne dans l’adversité, bien qu’il lui arrive parfois de pousser « un immense cri en vingt-deux langues ». La satire de Toepffer n’est pas méchante, elle n’est pas même « spirituelle » ; c’est plutôt, dans l’espièglerie la plus folle, un  humour  apitoyé. Si Toepffer s’attendrit sur ses bonhommes, n’est-ce pas une manière de dégonfler les sentencieux ? Une impeccable dignité bourgeoise ne cesse d’inspirer les attitudes de ses héros, en dépit des carambolages du sort.

Il y a donc Toepffer. Puis on tombe sur Édouard Rod, qui entrerait difficilement dans le cadre de cette étude. Le mince filet d’ humour  suisse romand rentre sous terre, pour éviter Amiel. Faut-il désespérer de le revoir jamais ?

Mais non, il faut lire d’abord Pierre Girard et Charles-Albert Cingria : La Rose de Thuringe et Connaissez mieux le cœur des femmes, de Girard, et de Cingria, ce que vous aurez la chance d’en trouver, une note ici ou là, quelques petits livres à tirage limité. N’allez pas croire qu’il s’agisse d’auteurs comiques : il s’agit d’abord de poètes. Je crains même de leur faire du tort en écrivant qu’ils sont drôles. (Des gens viennent vous dire : tenez, voilà qui vous fera rire. En général on est plutôt déçu.) Pour comprendre l’ humour  de Pierre Girard, il faut avoir aimé Charlot, celui des Lumières de la Ville et du Cirque. Les héros de Pierre Girard sont de doux ahuris, qui partent dans la vie avec une conscience pure et des gants beurre-frais. Ils ne tardent pas à rencontrer une jeune femme qui leur fait perdre toute mesure. Le monde est plein de malins, de gens qui ont l’air d’avoir compris de quoi il s’agit. Il n’y a plus qu’à perpétrer une horrible inconvenance, un de ces scandales héroïques qui vous valent l’amour des femmes et quelque honneur parmi les hommes. Autant de gags chaplinesques, involontaires, touchants, entraînés dans une dérive mélancolique dont la source pourrait bien être chez les conteurs romantiques allemands, aussi peut-être dans la musique de Schubert, dans tout ce qui sourd de cette Weltschmerz qui n’a pas de nom dans notre langue, et c’est pourquoi sans doute elle ne s’y manifeste que par ces « ratés » émouvants, dont nous rions faute de réflexe appris. L’ humour  du romantique jaillit des échecs du sentiment. Et certes, c’est le sentiment d’abord qui nous retient chez Pierre Girard, cette merveilleuse ingénuité devant le printemps et les femmes, cette aisance de l’écriture, sans égale parmi nous, cette musique d’un cœur qui s’abandonne, qui s’accepte. C’est cela qui fait la qualité lyrique de l’ humour  de Pierre Girard. Lisez, ou relisez, dans la Rose de Thuringe, le récit du mariage de Virginie présidé par son oncle âgé de cent deux ans (« Il avait arpenté tous les camps de la guerre de Sécession, mais il n’en parla pas »), et servi par un garçon triste qui perd le vol-au-vent, inexplicablement. Tâchez de ne pas rire ; si vous réussissez, soyez tranquilles : vous ne pleurerez pas non plus aux chapitres suivants.

L’ humour  de Pierre Girard est bien plus romand que la pompeuse drôlerie de Cingria, lequel n’est Suisse que par accident, j’ose à peine dire par l’état civil. « Je n’ai pas de passeport ; je n’en ai jamais eu ; s’il doit être que j’en doive un avoir un, je veux qu’il ne soit de ceux que j’aie fabriqués moi-même. » Ainsi s’exprime Bruno Pomposo, dont Cingria, naguère, donna les Autobiographies désordonnées. Pomposo, certes ! baroque, poli jusqu’à l’impertinence, jusqu’à la férocité, savant, aimable, macaronique, pétrarquisant, musicien, humain, enfin maître d’un style incomparable de précision et de verve, Cingria est un phénomène dont Claudel, Max Jacob et Ramuz ont su voir et dire l’importance, et dont je me contenterai de signaler ici l’ humour  absolument original.

Cingria fit partie du groupe des Cahiers vaudois, réuni autour de Ramuz pendant la guerre. (C’est par cela surtout qu’il est Suisse, au mépris de tous les racismes.) On avait, dans ce groupe, une espèce de mystique des objets, du détail authentique, de l’aspect brut des choses et des mots. Imaginez, dans cette vision du monde, ce que donnerait l’usage d’un style savant et poli, coupé de « véhémences nobles » et de trivialités qualifiées, et vous aurez une idée du comique de Cingria.

Un  humour romand… Trois auteurs seulement, me dira-t-on ? Trois dimensions plutôt. Cela suffit pour créer un espace, un climat, une invite à naître — une légèreté nouvelle dans l’atmosphère de ce pays de pédagogues. J’ai oublié, exprès, de dire que c’est aussi le pays d’origine de Michel Simon et de Grock. C’étaient là de trop sérieux arguments.