(1984) Gazette de Lausanne, articles (1940–1984) «  J. Robert Oppenheimer (25 février 1967) » p. 30
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J. Robert Oppenheimer (25 février 1967) w

Cet homme qui avait su mettre en œuvre avec vigueur dans un désert de rochers rouges, brûlé d’implacables soleils, les puissances les mieux calculées dans leur opération physique et les moins calculables dans leur retentissement humain, marquant ainsi l’histoire du Nouveau Monde par un éclat « plus clair que mille soleils », cet homme était d’Europe par les mesures et les affinités de sa pensée, mais il me donnait l’impression de représenter parmi nous quelque chose de bien plus ancien. Parfois, en l’écoutant, en le voyant de près, méditatif, je songeais à la race du pharaon, fondateur dans cet autre désert d’El-Amarna, d’une cité du Soleil absolu : il en avait la sensitivité, l’ossature délicate allongée, le large regard rayonnant et ce sens mystique étranger à toute espèce de religion des prêtres. « Nous devons être absolument séculiers » insistait-il. Mais une fois je l’entendis murmurer, avec un demi-sourire : « Peut-être suis-je plus chrétien que quiconque… Il faudra bien que je vous l’explique quand nous serons seuls. » C’était il y a deux ans, je ne devais plus le revoir.

Il aimait citer la Bhagavad Gita, qu’il lisait en sanscrit. Il connaissait à fond notre littérature, où il préférait à tout François Villon. Jeune homme, il avait rêvé un sonnet en français : il l’écrivit au réveil et le publia dans la petite revue de poésie d’avant-garde The Hound and the Horn. Infiniment scrupuleux, par bonté, il voyait tout, pensait à tout pour ses amis, et savait écouter comme personne, tout en vous enveloppant d’un regard bleu qui allait interroger au-delà de vous-même. Il avait une aura, il le savait, un prestige un peu douloureux qu’il portait avec juste assez de gaucherie pour une impeccable élégance…