(1982) Journal de Genève, articles (1926–1982) « Denis de Rougemont et l’objection de conscience (30 juin 1969) » p. 9
[p. 9]

Denis de Rougemont et l’objection de conscience (30 juin 1969) y

Monsieur le Président,

Un étudiant en théologie, qui suit depuis deux ans mes cours, René Bugnot, comparaîtra le 27 juin devant le Tribunal militaire que vous présidez.

J’ai beaucoup d’estime pour M. Bugnot. Équilibré, maître de soi, convaincu mais sans fanatisme, il n’est ni subversif, ni anarchiste, ni cryptocommuniste, ni contestataire farfelu. C’est un homme sérieux et ouvert, doué d’esprit critique mais capable de s’enthousiasmer autant que de s’indigner.

Les motifs de son objection sont les mêmes que ceux de sa vocation pastorale. Ils relèvent de sa fidélité à l’idéal chrétien. Ils sont une prise au sérieux des principes au nom desquels notre Confédération s’est formée et qu’elle prétend défendre : le respect du prochain et de sa différence, la liberté de jugement et d’expression, le droit d’opposition.

On peut certes discuter, contester certaines applications théoriques ou concrètes qu’en fait M. Bugnot. Mais il y a loin de contester à condamner et à flétrir publiquement. Si nous nous moquons de ces idéaux, ou si nous condamnons à la prison ceux qui se réclament en toute conscience, qu’aurons-nous encore à défendre en Suisse, à part les « beautés de la nature » et des entreprises dont beaucoup d’autres sauraient prendre soin tout aussi bien ou parfois mieux que nous. En tout cas, il n’y aurait pas lieu de se faire tuer pour si peu que de savoir qui administrerait une société préalablement amputée de son idéal, j’entends une société capable de condamner par une application routinière de ses lois ceux qui commettent la faute de croire à ses fondements moraux et politiques.

Des jeunes gens comme René Bugnot, moralement exigeants, civiquement alertés, préoccupés de mettre en accord leur foi intime et leur action dans la communauté, comment ne pas voir qu’ils sont au moins d’aussi bons Suisses que ceux qui, trop souvent, en toute indifférence et ignorance quant aux bases mêmes de notre civisme, ne font leur service que pour faire comme les autres ? Où sont en vérité les meilleurs Suisses ? Quelles sont les raisons d’être de la communauté confédérale ?

Si c’est l’ordre à tout prix et l’écrasement légal des opposants et dissidents, les Soviétiques le feront mieux que nous : voir Budapest et Prague.

Si c’est la liberté, vous acquitterez René Bugnot.

Ou plutôt, il faudrait l’acquitter, et peut-être le voudriez-vous mais je sais bien que vous n’avez pas le droit formel. Dans ces conditions, pourquoi ne pas condamner « pour la forme », en saisissant l’occasion de dénoncer — parce qu’elle est scandaleuse et honteuse pour notre pays — l’absence de toute espèce de reconnaissance légale de l’objection de conscience en Suisse et d’un statut correspondant ?

La véritable utilité d’un procès d’objecteur c’est, aujourd’hui, me semble-t-il, de hâter le temps où de tels exercices rejoindront dans l’Histoire les procès de sorcières.

J’espère, Monsieur le Président, que vous voudrez bien excuser la liberté que je prends en m’adressant à vous si franchement et longuement. Je ne voulais être qu’un témoin de moralité, et je n’ai pu m’empêcher de vous faire part de mes convictions de citoyen. Me le pardonnerez-vous en pensant aux efforts que j’ai faits — et ne cesserai de faire — pour expliquer notre pays, par la parole et par l’écrit, à un monde qui le connaît mal et ne le comprend pas toujours ? Nous avons en commun le souci du bien public et cherchons à le servir chacun à sa manière. C’est de cette conviction que je m’autorise pour vous communiquer mes réflexions sur ce cas de conscience difficile.

Veuillez être assuré, Monsieur le Président, de mes sentiments les plus distingués et dévoués. z