(1957) L’Aventure occidentale de l’homme « A. Introduction » pp. 9-14
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Introduction

L’objet de cet ouvrage est de décrire l’aventure occidentale de l’homme, d’en chercher les principes de cohérence, et de la comparer avec d’autres dans une perspective mondiale.

Je dis bien la décrire, et non point la juger, car je vis en elle et par elle, et les jugements que je pourrais porter sur ses résultats actuels feraient encore partie d’elle-même et de son système de référence.

Et je dis l’aventure occidentale, parce que je n’entends nullement décrire la civilisation occidentale dans son ensemble, mais seulement l’attitude humaine qu’elle suppose, et qui a rendu possibles ses créations les plus typiques. Cette attitude se distingue de celles qui ont produit la plupart des autres civilisations, passées et présentes, par une inquiétude fondamentale et par la création de risques toujours accrus, remettant sans cesse en question les certitudes et les sécurités acquises.

Enfin, je dis bien l’homme, en général, parce que [p. 10] je crois à l’unité finale du genre humain, quoi qu’il en soit de la question des origines dont nous ne savons encore à peu près rien.

Quant à la méthode que je me propose, je l’illustrerai par un exemple.

La civilisation occidentale a produit, entre autres, deux réalités bien spécifiques : la personne et la machine. Réalités hétérogènes, d’ordre et de nature incomparables, mais typiques de notre culture, non point parce qu’elles en offriraient un raccourci, mais parce que l’Occident, seul et premier, les a produites. Je cherche donc à me représenter quelle attitude humaine, unique et cohérente, est susceptible d’expliquer ces deux produits en apparence indépendants.

Ceci m’entraîne à étudier la genèse de l’Aventure occidentale, mais en même temps à me demander à quoi elle tend, à méditer sur l’avenir ambigu qu’elle prépare pour l’humanité.

Ainsi, la question où en sommes-nous ? entraîne nécessairement les deux autres questions d’où venons-nous ? et où allons-nous ? Il est impossible de répondre à l’une sans impliquer une réponse aux deux autres.

Si je mentionne la personne et la machine parmi nos produits spécifiques, beaucoup se contenteront de dire ou de penser : le moi est haïssable, ou : la machine est utile, mais peut nous asservir. Ces jugements impliquent une prise de position (sommaire et, ici, négative) quant aux résultats probables de l’Aventure occidentale. Ils préjugent donc de la question [p. 11] allons-nous ? mais ils laissent sans réponse le d’où venons-nous ? c’est-à-dire le problème de la genèse organique des réalités ainsi jugées, et de leur nécessité, une fois admises certaines options fondamentales. Or comment pourrions-nous déterminer le sens général de la marche, si nous ignorons d’où nous venons ?

Mais à l’inverse, la recherche des origines de notre civilisation ne nous conduit jamais à découvrir un point de départ indiscutable. Elle nous conduit plutôt à isoler dans le passé autant de points de départ différents qu’il y a d’écoles de pensée dans notre société actuelle. L’un parlera de l’invention du soc, ou de la roue, ou de l’attelage du cheval de selle, l’autre d’une invasion nordique, ou de l’apparition d’une nouvelle religion, un troisième choisira de s’arrêter à tel événement bien daté, qu’il jugera symbolique ou chargé de conséquences. Et la seule chose qui restera certaine, c’est qu’ils ne peuvent avoir raison séparément, et que le problème du commencement précis, de sa date, et de sa nature même, reste insoluble si l’on s’en tient au seul passé. À vrai dire, il ne peut recevoir une réponse significative que si l’on considère l’évolution d’ensemble d’une civilisation donnée, les permanences qui s’y révèlent, les buts constants qu’elle semble avoir visés. Sa fin seule, lentement dégagée, permet donc de déterminer les éléments vraiment féconds de sa genèse.

Tout cela revient à dire qu’à la question scolaire de l’origine d’une civilisation, il nous faudra substituer la question des options fondamentales, à la fois [p. 12] initiales et finales, qui déterminent le type d’aventure ou de Quête où s’engage un certain groupe humain.

Tout cela suggère aussi l’analogie profonde et peut-être éclairante, terme à terme, entre œuvre d’art et civilisation. Quand et où l’œuvre a-t-elle pris naissance ? Le jour où la première page a été rédigée, la première touche de couleur posée, les premières mesures notées, ou bien le jour où l’on a esquissé un plan ? Faut-il remonter à cette note écrite sur les genoux dans un train, il y a longtemps, et que l’on retrouve en classant des papiers, ou à cette émotion d’adolescent ? Ou simplement à cette commande reçue ? Qui peut en décider ? Ce qui demeure certain, c’est qu’à partir d’une vision initiale de l’œuvre déjà faite en imagination, tous les hasards, accidents ou rencontres, viennent servir sa composition, et se trouvent à la fois choisis et transmutés, allons plus loin : créés par elle. La question « est-ce bon ou mauvais ? » se repose à propos de chaque touche de pinceau, de chaque phrase ou de chaque mesure, localement, en vertu de la technique adoptée ; mais elle se pose aussi d’une manière plus diffuse en fonction de l’idée d’ensemble ou de la vision directrice. Or cet ensemble, ce but entr’aperçu, ce sens de l’œuvre, sont pré-déterminés dans l’acte insaisissable et par nature non-repérable, par lequel l’œuvre même fut conçue. Ils se modifieront peut-être en cours de route. Et peut-être apparaîtront-ils au lecteur ou au spectateur, ou encore au jugement d’époques lointaines, très différents de ce que l’auteur lui-même imaginait. Il [p. 13] n’importe : sans eux, rien n’aurait été fait. « Dans ma fin est mon commencement » dit un poète, traduisant les mystiques. Et cela vaut pour les artistes et les savants. Et cela vaut aussi pour l’œuvre collective que représente une civilisation.

L’hypothèse directrice de cet ouvrage peut être maintenant formulée en fonction de ces analogies. Elle consiste à poser que l’attitude originelle, l’option fondamentale de toute recherche humaine conditionne non seulement les découvertes futures mais encore la nature de ce qu’on tiendra plus tard pour la réalité elle-même. Les résultats factuels, éthiques et cognitifs que livre une civilisation révèlent bien moins dans leur ensemble quelque Réalité en soi, qu’ils n’illustrent la direction générale dans laquelle les hommes créateurs et les agents de cette civilisation ont décidé de chercher et persistent à chercher. Dis-moi ce que tu trouves, je te dirai ce que tu cherchais.

« Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », dit à l’homme le Dieu de Pascal. Mais en revanche : tu ne me trouverais pas si tu n’avais d’abord accepté de me chercher.

Ce sont les questions simples, celles que l’on considère comme tranchées une fois pour toutes, qui permettent seules de découvrir l’essence, le génie propre, ou pour mieux dire : la finalité initiale d’une civilisation donnée. Cette civilisation tient-elle la matière [p. 14] pour bonne ou mauvaise ? Juge-t-elle l’individualité réelle ou illusoire ? Cherche-t-elle à transcender le moi, ou bien à s’en évader comme d’une prison, ou encore à le priver de son autonomie en l’intégrant dans un corps collectif, administratif ou mythique ?

Des diverses réponses effectivement données à ces questions, découlent les formes de civilisation occidentale et orientale, leurs antécédents disparus, et leurs succédanés totalitaires.