(1968) Preuves, articles (1951–1968) «  Sur une phrase du « Bloc-notes » (mars 1959) » pp. 53-55
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Sur une phrase du « Bloc-notes » (mars 1959) as

François Mauriac ayant lu quelque part que le drapeau à croix gammée flotte sur Hambourg et que la jeunesse allemande a oublié les Camps, en déduit dans l’Express que les « Européens » sont insondablement naïfs, ou hypocrites.

Oh ! cher François Mauriac, comment vous expliquer qu’il y a dix fautes par mot dans cette page malheureuse ? Erreur sur l’Allemagne, erreur sur la France, erreur sur leurs relations actuelles, erreur sur la jeunesse de l’un et de l’autre pays et sur leurs « nostalgies secrètes », erreur sur le militarisme éternel du peuple allemand et sur le pacifisme actuel de certains colonels français, erreur sur l’Europe et sa situation dans le monde présent, erreur sur les motifs des « Européens », erreur sur vos propres motifs en écrivant cette page, erreur sur l’époque… Le compte y est-il ? En tous cas, c’en est trop.

Ce qu’on vous a raconté n’est simplement pas vrai. 56 % des Allemands d’aujourd’hui souhaitent avoir pour prochain président de leur République un professeur, 18 % souhaitent un homme politique, 1 % souhaite un général. Comparez. Je ne dis pas : concluez, mais suspendez peut-être un peu votre jugement. Vous trouvez fort que la jeunesse allemande ait oublié ses devanciers bottés. Mais songez qu’on n’enseigne pas l’histoire toute récente dans les écoles. J’ai dû expliquer l’autre jour encore à une jeune Française de vingt ans (fiancée d’un officier retour d’Algérie, où il avait aussi vu des croix gammées) qui fut Goering : elle ne connaissait pas ce nom-là. Plus fort : un bachelier m’apprend que de Gaulle « à ce qu’il paraît » s’est bien conduit pendant la Résistance, quoi qu’il ne fût pas communiste. Il en déduit que de Gaulle n’est pas un dictateur et je l’encourage dans cette idée, tout en le poussant à étudier la biographie de feu Staline — celui que vous remerciez d’avoir sauvé la France et réconforté le peuple allemand en le coupant en deux tronçons.

[p. 54] J’eusse peut-être applaudi votre article au début de 1933, malgré ce je ne sais quoi d’anachronique, un peu 1913 dans le ton. Mais en 1959, quel bonheur de pouvoir vous rappeler que la France et l’Allemagne ayant mis en commun non seulement leur charbon et leur acier, mais encore leurs wagons et leurs avions, si elles décidaient de se battre, elles ne pourraient plus le faire qu’à coups de bâtons et de pages de rhétorique. Déroulède est bien mort, Aragon ne suffit pas. Jean Monnet fait tout de même plus sérieux : je ne le crois pas du tout naïf et vous ne l’accuserez pas d’hypocrisie. Mais alors de qui parlez-vous ? De quels « Européens » qui méritent mieux ce nom ? Cette union de l’Europe que réclamaient Churchill et les fédéralistes issus de la Résistance, dès les congrès de Montreux et de La Haye, elle avait pour premier objectif d’empêcher que la France et l’Allemagne reposent leur « problème éternel » dans les termes où vous le faites encore. Ce premier objectif est atteint. Un tout autre problème a surgi : celui du rôle et de la fonction de l’Europe dans le monde du xxe siècle, à l’échelle planétaire. Le réveil de l’Afrique, le nationalisme arabe, la misère de l’Inde, l’expansion de la Chine, l’impérialisme soviétique, la tutelle américaine : tel est le cadre mondial dans lequel les « Européens » ont la naïveté de situer leur continent, et l’hypocrisie d’évaluer ses problèmes.

Vous me direz que vous ne pensiez qu’à l’unification des deux Allemagnes, dont la seule perspective vous fait trembler. Où prenez-vous qu’elle soit le souci majeur, la manie caractéristique de ceux que, sous le nom d’« Européens », vous désignez si légèrement au dédain ou au mépris de vos lecteurs ?

À supposer que cette réunion s’opère un jour, en dépit de vos craintes et de celles de Khrouchtchev, comment la rendre inoffensive ou bénéfique ? En faisant l’Europe, c’est l’évidence. Ou bien dites-nous quelle autre solution ? Le vrai danger, c’est notre désunion. Et non seulement devant une grande Allemagne hypothétique, que nos méfiances auraient repoussée vers la Russie, mais devant des coalitions non moins redoutables et beaucoup plus réelles ; et surtout devant des tâches économiques, éducatives et spirituelles, d’une ampleur telle qu’aucun de nos pays, fût-il la France plus l’Algérie plus un bon tiers de l’Afrique, ne saurait plus rêver de les affronter seul.

Direz-vous que je fais bien des histoires pour une phrase écrite en passant ? Mais c’est cela justement qui m’inquiète, cette attaque en passant, gratuite… Et qu’elle vienne après tant de silence, après tant de phrases que vous n’aurez jamais écrites — et dont je vous rends l’hommage de vous tenir comptable — en faveur de l’union de notre Europe menacée et des ouvriers de sa cause. Vous pouvez plus que d’autres. Vos omissions agissent : autant ou davantage que ces écarts de plume pour lesquels on vous aime aussi, tout en demandant au Ciel « que ces erreurs ne fassent point nos calamités », comme on lit au Traité de la Tolérance.

 

Sur les « mémoires d’une jeune fille rangée ». — L’une des dernières révélations de l’humour américain est Jules Feiffer, jeune dessinateur irrité. Il nous montre un bourgeois sérieux observant les ébats convulsifs d’un représentant de la « beat generation ». Attiré, fasciné, tâchant d’en croire ses yeux, souffrant visiblement de se sentir « exclu » de cet univers merveilleux, il gémit : « Que ne donnerais-je pas pour devenir un non-conformiste comme tous ces autres ! »

 

Sur la république des caméras. — Avec des soins particuliers, les magazines américains ont « couvert » — comme ils disent curieusement, s’agissant au contraire de faire voir, d’exhiber — les exécutions qui ont suivi la prise du pouvoir par Fidel Castro. Je lis dans l’un d’entre eux le récit des dernières heures d’un partisan de Batista, condamné par un tribunal siégeant en plein air et de nuit. La scène est éclairée par des phares de camions. Des milliers de spectateurs hurlent le verdict de mort devant une forêt de micros. Autour de la clairière où se tiennent les prisonniers, aveuglés par les flashes, rôdent les chasseurs d’images, genoux pliés. Jungle modernisée qui ne connaît d’autres lois que celles de la photographie. République des caméras.

On sait que la bonne conscience du journaliste est dans les chiffres : en voici quelques-uns. Trois bulldozers ont ouvert une tranchée de 40 pieds de long, 10 de large et 10 de profondeur ; 70 condamnés, préalablement confessés par 6 prêtres, sont conduits deux par deux devant la fosse et fusillés. Ici je cite : « Le lieutenant de police Enrique Despaigne, accusé de 53 meurtres, fut gratifié d’un sursis de trois heures, à la demande des opérateurs de la TV qui avaient besoin de la pleine lumière de l’aube. » Le résultat n’est pas mauvais, si l’on en juge par les photos extraites du film et que le magazine donne en regard du texte.

Deux enchaînements de faits sociaux relativement [p. 55] légitimes, deux séries de réalités humaines obéissant chacun à sa logique propre, se croisent en ce point de scandale absolu.

Il y a d’une part la lutte d’un peuple pour la dignité, la justice, la liberté et la prospérité. Admettons que cette cause excuse ce massacre.

Il y a d’autre part ce que l’on nomme les exigences de l’actualité, qui sont celles des studios d’abord, mais aussi de l’opinion publique qui a le droit d’être informée de tout. Admettons que ces exigences expliquent que l’on en vienne à « transmettre » un massacre jusque dans les foyers les plus paisibles.

Mais à l’instant précis où se croisent les deux séries, tout devient d’un seul coup absurde et révoltant, tout sens humain éclate comme une ampoule de flash. L’exécution devient ignoble parce que jouée. (Imaginez l’attente du condamné passé vedette.) Et la photo devient ignoble parce que sérieuse comme la mort. Ce qui devait rester sacré est profané par cette mise en scène, ce qui devait rester profane est sacralisé par l’horreur. Tout est faux, insondablement faux, perd son sens et tourne au cauchemar, par la coïncidence absurde de deux « sens » qui se détruisent en se touchant.

Fidel Castro ni l’honneur de Cuba ne sont en cause. Mais bien les auditeurs, spectateurs et lecteurs qui tolèrent qu’on les traite ainsi, qui paient pour ces divertissements et qui en redemandent. Ceux d’Amérique comme naguère ceux d’Europe (souvenez-vous de certaines photos de Budapest) ont moins d’excuses encore que les Cubains.