(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) « L’Édit de Nantes et sa Révocation (mars-avril 1935) » pp. 29-33
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L’Édit de Nantes et sa Révocation (mars-avril 1935) m

Un conflit religieux « déchire » la France lors de l’avènement de Henri IV. Ainsi parlent nos manuels. Car selon les manuels, tous les conflits « déchirent », tous les édits « apaisent », si c’est l’État qui les a promulgués. On célèbre l’Édit de Nantes au nom de l’ordre dans l’État. On flétrit la Révocation décrétée au nom du même ordre et pour le bien du même État, mais on invoque cette fois les droits sacrés de la conscience.

Telle étant la pâtée officielle, le point de vue de l’Ordre nouveau nous oblige à poser les deux questions suivantes :

1. L’Édit de Nantes a-t-il « apaisé » quoi que ce soit, en imposant à un conflit spirituel le cadre étatique d’un décret destiné avant tout à raffermir le centralisme politique ?

2. La doctrine qui préside à la Révocation de l’Édit est-elle vraiment une doctrine opposée à celle qui préside à sa promulgation ?

I

On sait par quel coup de force politique Henri IV prétendit mettre fin à la lutte des Ligueurs et de l’Union calviniste. Il venait de se faire catholique et, mal assuré dans son nouveau parti, il voyait ses anciens amis l’abandonner. L’homme qui venait d’« apaiser » par une boutade le conflit qui depuis longtemps avait « déchiré » sa conscience, l’homme du « Paris vaut bien une messe ! », c’est encore l’homme de l’Édit. À tout prendre, l’Édit n’est qu’une réédition de la boutade, sur le plan de l’État. La paix d’abord, à n’importe quel prix. On ne saurait proclamer plus cyniquement son mépris pour les réalités que défendent, chacun à sa manière, catholiques et protestants. « Paris vaut bien une messe » est injurieux  pour la messe et le prêche, qui se voient préférer la possession de la capitale. De même, l’Édit est  injurieux pour les [p. 30] deux fois, qu’il subordonne au raffermissement de l’État. Que peut valoir un « ordre » imposé brutalement de l’extérieur à deux partis, sans tenir compte des exigences spirituelles fondamentales de chacun des antagonistes ? Fixer, cristalliser de la sorte un conflit, c’est fixer et cristalliser un désordre. C’est croire que l’absence de guerre suffit à établir une paix vivante. C’est l’éternelle erreur de l’État policier.

D’ailleurs, cet « ordre », qui se fonde sur la méconnaissance des réalités spirituelles, se révélera bientôt inefficace dans la pratique.

Méconnaissance de réalités spirituelles. Que voulaient en effet les Ligueurs ? L’anéantissement de la puissance politique de la Réforme. Et que voulaient les Calvinistes ? Le libre exercice de leur culte. Or, l’Édit, en donnant cent places fortes aux Réformés, et certains privilèges théoriques (tels que l’institution des chambres mi-parties, ou la délégation auprès du roi), exaspère les catholiques en même temps qu’il oblige les églises réformées à se constituer en parti politique. D’autre part, limitant l’exercice du culte (qui ne peut être célébré que hors les murs, et qui souffre partout des pires vexations), il ne fait pas droit davantage à la grande revendication des calvinistes. En apprenant que l’Édit vient d’être proclamé, le Pape s’écrie : « Cela me crucifie ! » Et les documents innombrables qu’ont laissés les protestants de l’époque 25 nous montrent par ailleurs que les « crucifixions » qu’ils ont souffertes de 1598 à 1685 ne furent pas moins réelles, pour être plus brutales, que celles du Pape.

La légende de la paix religieuse établie par l’Édit de Nantes, légende chère aux historiens de la troisième République, cède aux premiers regards que nous pouvons porter sur les grands faits moraux et matériels du temps. Les mémoires et la correspondance du sinistre Ubaldini, nonce papal, les seize attentats perpétrés contre Henri IV à l’instigation des Jésuites, la prétention toujours plus affichée des rois à revenir à la formule « Un roi, une loi, une foi » — formule fasciste, dirions-nous aujourd’hui –, les intrigues « légales » pour faire raser les temples — il suffisait de faire entrer par ruse un seul relaps dans un temple pour pouvoir décréter sa destruction —, l’émigration en masse des protestants fuyant les « missionnaires bottés », enfin la corruption officiellement instituée avec la Caisse des Conversions de Pellisson, tout cela suffit à qualifier l’espèce de « paix » que l’État prétend assurer au mépris des réalités spirituelles, et sous prétexte d’apaiser leur conflit. Si l’on rappelle en outre les guerres du Languedoc entre Rohan et Richelieu — dernières luttes du fédéralisme contre la conception maniaque de l’unité —, on est fondé à dire que les principes qui furent à l’origine de l’Édit, clairement manifestés par son « application », sont bel et bien les mêmes qui devaient aboutir logiquement à la révocation de cet Édit, au terme de l’évolution centralisatrice et unitaire qu’ils avaient justement instaurée.

[p. 31] En résumé, telle est l’évolution :

a) On refoule les antagonismes spirituels en y substituant un cadre fixe et centraliste. Ce faisant, on cristallise ces antagonismes, on les empêche de mûrir et d’aboutir à une tension équilibrée et créatrice — comme ce fut le cas en Angleterre, en Allemagne et plus tard en Suisse — c’est-à-dire qu’on écarte brutalement la solution fédéraliste qui seule eût pu permettre l’établissement normal de cette tension, sans détriment, bien au contraire, pour la vie politique et économique du pays.

b) Le conflit spirituel étouffé par la force, sans être en rien résolu pour autant, fermente et empoisonne la vie morale de la nation. Il devient un foyer de fièvre et un facteur d’énervement. Les deux forces antagonistes artificiellement séparées se corrompent chacune pour son compte, explosent parfois en violences anormales, et le mieux qu’on puisse espérer pour l’ensemble, c’est la stérilisation de l’une ou de l’autre — mais qui peut mesurer l’appauvrissement concret que représente cette opération ? (Il y aurait une espèce de psychanalyse à inventer : l’étude des refoulements spirituels, et des complexes qui en résultent, créés par l’intervention de l’État dans des domaines qui ne sont pas du ressort de la politique. L’explosion révolutionnaire, dans ce qu’elle a de destructeur, est l’expression de tels complexes).

II

Rien n’étant résolu, sur le plan spirituel, par l’Édit, mais les parties se trouvant liées bon gré mal gré au cadre de l’État, la France est divisée pendant un siècle en trois factions :

— la faction catholique, dont l’opinion est clairement exprimée par les Assemblées du clergé réclamant à grands cris la destruction des Réformés (1660) et exhortant le roi à « terrasser d’un seul coup l’hydre monstrueuse de l’hérésie » (l’évêque d’Uzès en 1675) ;

— la faction réformée, qui se refuse énergiquement à se laisser imposer « la religion du roi » ;

— la faction « étatiste », plus ou moins contrôlée par le parti ultramontain, et dont l’absolutisme de Louis XIV sera l’expression achevée. Une phrase de Bossuet nous en apprend sur cette doctrine davantage que le mot peut-être apocryphe du souverain : l’État, c’est moi. Voici cette phrase, dont on croirait qu’elle concerne quelque Führer, et non le roi : « Tout l’État est en lui, en lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple 26 . »

C’est cette troisième faction qui a bénéficié de l’Édit de Nantes. C’est elle qui a su l’appliquer conformément à la logique du régime. C’est elle qui doit fatalement triompher.

Cependant une difficulté subsiste, L’Édit a été donné comme « perpétuel et irrévocable ». Il s’agira de tourner cet obstacle [p. 32] légal. En fait, l’Édit a été appliqué de telle sorte qu’on a déjà ruiné les églises protestantes, rasé la plupart de leurs temples, « converti » par la force 300 000 réformés, chassé de France les plus actifs d’entre eux. Les intendants peuvent envoyer au Roi des rapports annonçant « qu’il n’y a plus de protestants en France ». Pourquoi maintenir dès lors un édit sans objet ? Ce délicat souci de légalité, si l’on ne peut aller jusqu’à dire qu’il honore Louis XIV, demeure tout de même le trait qui le distingue des fascistes contemporains.

Certes, en tête de l’arrêt de révocation, rédigé par Michel Le Tellier, se retrouvent les considérants de l’Assemblée du Clergé. Mais de fait, le triomphe véritable est celui de l’État, plus encore que celui du Pape. C’est l’évolution étatiste qui permet aux ultramontains d’obtenir ce qu’ils n’ont pas pu obtenir un siècle plus tôt. L’Édit fut révoqué, dit Saint-Simon, « sans le moindre prétexte et sans aucun besoin ». Voilà qui est bien vu, mais mal interprété. Le prétexte en effet n’est pas visible, ni la nécessité n’est inscrite dans les faits ! La raison de l’État est une raison abstraite, — nous croyons l’avoir dit suffisamment. Mais on peut reconnaître son œuvre à la stérilisation qu’elle apporte. Cette œuvre est commencée par Henri IV lorsqu’il édicte une paix qui n’est qu’un « désordre » concret. Et c’est elle, avant tout, qui ourdit (pour reprendre la citation fameuse de Saint-Simon) « ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui l’affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d’innocents de tous sexes par milliers… qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs états aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d’un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime… enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du Royaume de parjures et de sacrilèges, où tout retentissait de hurlements de ces infortunées victimes de l’erreur, pendant que tant d’autres sacrifiaient leurs consciences à leurs biens et à leur repos et achetaient l’un et l’autre par des abjurations simulées, d’où, sans intervalles, on les traînait à adorer ce qu’il ne croyaient point… Telle fut l’abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. » Cette dernière phrase est caractéristique de l’aveuglement de l’auteur, et la noblesse française ne tardera pas à payer ces illusions tenaces et cette absence de réalisme : attribuer à la « méchanceté » des hommes ce qui ressort tout logiquement de leurs délibérés calculs et des desseins politiques les plus clairs.

Notre intention, dans cette brève note, n’est pas évidemment de déplorer ce qui s’est fait, ni de chercher par quels moyens Henri IV eût pu donner au conflit politique et religieux de son époque une tournure moins fatale pour l’avenir du pays. (Nous nous sommes contenté d’indiquer au passage l’exemple des solutions fédéralistes qui furent réalisées à l’étranger.) Mais nous avons voulu souligner fortement, par un exemple à peu près idéal, le sens du déterminisme [p. 33] inhérent à tout étatisme. Il a fallu toute l’inconsciente astuce des clercs nantis par le régime actuel pour camoufler l’Édit de Nantes en mesure pacificatrice et pour dissimuler le fait patent de la similitude des intentions qui présidèrent à l’octroi de l’Édit aussi bien qu’à sa Révocation tant décriée. On se demande par quelle aberration nos manuels d’histoire — le très piteux Malet au premier rang — peuvent réprouver l’acte de Révocation, alors qu’ils aboutissent à la glorification sans réserve de l’écrasement de la Commune fédéraliste, et à l’exaltation de l’étatisme actuel. Serait-ce tout simplement l’affligeante absence de rigueur du système parlementaire qui leur permet de glorifier ce « moins » — d’étiquette vaguement jacobine — aux dépens du « plus » réalisé par Louis XIV ? En vérité, l’on est en droit de douter que tous nos petits Richelieu avortés ou montés en graine (disons : un Mandel, un Flandin) trouvent jamais le tonus nécessaire pour proclamer les quelques révocations de libertés personnelles encore possibles. Ils louchent vers Roosevelt ou vers Mussolini, plutôt que vers un passé trop suspect à leur orthodoxie laïque. Mais le système capitaliste vient donner à leur politique les puissantes sanctions que leur énervement n’aurait pas osé déclencher. Nous vivons bel et bien sous le régime de la Révocation des droits de la Personne. Et c’est pourquoi la considération de certains précédents, qui paraîtront, aux yeux des historiens futurs, bien anodins, n’est peut-être pas inutile, avant de passer à l’action.