(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) « Un exemple de tactique révolutionnaire chez Lénine (janvier 1935) » pp. 9-12
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Un exemple de tactique révolutionnaire chez Lénine (janvier 1935) k

1. « Groupe compact, nous cheminons par une voie escarpée et difficile, nous tenant fortement par la main. Nous sommes entourés d’ennemis de toutes parts et il nous faut marcher presque constamment sous le feu. Nous nous sommes unis en vertu d’une décision librement consentie, afin de combattre nos ennemis et de ne pas tomber dans le marais voisin, dont les hôtes n’ont cessé de nous blâmer d’avoir constitué un groupe spécial et préféré la lutte à la conciliation. »

2. « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette vérité à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites du praticisme va de pair avec la propagande de l’opportunisme. »

3. « Notre mouvement ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les courants de la pensée révolutionnaire qui menacent de le faire dévier… Dans ces conditions, une erreur “insignifiante” au premier abord peut avoir les plus déplorables conséquences et il faut être aveugle pour considérer comme inopportunes ou superflues les controverses de fractions et la délimitation rigoureuse des nuances. »

4. « Seul un mouvement dirigé par une théorie d’avant-garde peut jouer le rôle de combattant d’avant-garde. »

5. « L’erreur fondamentale de tous les économistes, c’est leur conviction qu’on peut développer la conscience politique des ouvriers à l’intérieur de leur lutte économique, en se basant uniquement sur cette lutte. Cette opinion est radicalement fausse. » — Il ne faut pas « aller aux ouvriers ». Il faut aller « dans toutes les classes de la population ».

 

Ces phrases sont extraites d’une brochure de Lénine intitulée [p. 10] Que faire ? 19 Elles combattent la déviation populiste à droite, et la déviation économiste à gauche. Elles conduisent Lénine à se séparer des populistes et des économistes au Congrès de Bruxelles en 1903 (fondation du parti bolchevik, c’est-à-dire majoritaire) ; puis à se séparer de Plekhanov et des vieux marxistes au Congrès de Londres en 1905. En d’autres termes, elles conduisent Lénine et ses très rares adeptes à faire le vide autour d’eux, malgré le nom de « majoritaires » que le hasard d’un scrutin leur a fait attribuer. Elles préparent les années de solitude à Paris, puis en Suisse pendant la guerre. Elles préparent aussi le retour de Lénine en Russie, au début de 1917, à l’heure où ses adversaires socialistes triomphent apparemment, appuyés par les masses. Ce sont ces phrases enfin et l’attitude intransigeante  qu’elles expriment, qui contiennent le secret décisif de la victoire des extrémistes en octobre 1917.

Contre les partisans de l’ouvriérisme intégral et exclusif (l’attitude du PC français jusqu’à cette année) Lénine n’a pas cessé de se répandre en sarcasmes. Martinov, chef des populistes, avait écrit contre Lénine et son organe, l’Iskra, une série de pamphlets dont le ton rappelle à s’y méprendre celui des attaques dont nous sommes l’objet de la part de certains intellectuels stalinisants. « L’Iskra, organe révolutionnaire, déclarait Martinov, flagelle notre régime et principalement notre régime politique, dans la mesure où il heurte les intérêts des catégories les plus diverses de la population. Quant à nous, nous travaillons et travaillerons pour la seule cause ouvrière, en liaison organique étroite avec la lutte prolétarienne. » Lénine cite cette phrase, et conclut brutalement, à sa manière, en s’écriant : « O Sancta simplicitas ! » Les faits lui ont donné raison.

Il ne s’agit pas ici de tirer Lénine de notre côté. Ni de faire nôtre ses déclarations plus ou moins sincères (dans le contexte) concernant la lutte des classes 20 . Mais les cinq [p. 11] phrases que nous citons ci-dessus définissent une tactique de groupe dont il est impossible de ne pas souligner l’exacte similitude avec la tactique de l’O.N.

Quand on nous reproche, de divers côtés, de nous limiter volontairement en nombre, de faire trop de théorie 21  ; d’être plus soucieux de rigueur doctrinale que de « vastes rassemblements » ; de soutenir des thèses constructives « trop avancées pour l’époque » ; enfin, de ne pas nous appuyer sur les seules organisations ouvrières, — quand on nous reproche tout cela, on ignore et on oublie que le premier « théoricien » qui ait mérité ces objections s’appelait tout simplement Lénine. (Reprendre point par point les phrases citées de Que faire ?) D’où nous pouvons déduire deux conclusions critiques :

1° Lénine a triomphé en vertu d’une tactique qui n’avait rien de « marxiste » au sens courant et vulgarisé du terme, — alors que la tactique proprement marxiste, qui fut celle du communisme allemand, a conduit au triomphe… d’Hitler !

2° Les « hommes d’action » de droite et les intellectuels stalinisants qui se croient plus « pratiques » que nous quand ils renvoient aux calendes grecques les tâches « spirituelles » et la construction théorique, oublient les conditions qui assurèrent le seul succès enregistré par le marxisme léniniste.

On nous dira maintenant que cette tactique léniniste a conduit 16o millions d’hommes à l’esclavage du travail étatique. Nous répondrons d’abord que les méthodes de Lénine ont été manifestement trahies par le fascisme stalinien, vrai responsable de l’état présent de la Russie. Ensuite, nous ferons observer que Lénine, le premier, a trahi sa tactique dès qu’il est arrivé au pouvoir. Cela était fatal ; cette tactique en effet, s’il faut le répéter, n’avait rien de spécifiquement marxiste. Elle commandait, bien au contraire, un développement de la révolution dans le sens personnaliste. C’est le hiatus entre la tactique de combat avant la prise de pouvoir et les buts collectivistes du gouvernement conquis, [p. 12] qui est à l’origine de la crise étatiste de l’URSS. C’est ce hiatus qui a valu au peuple russe la dictature de transition dont nous ne cesserons de dénoncer les sophismes et les trahisons.

À nous de reprendre maintenant une tactique qui n’est défendable jusqu’au bout que par des révolutionnaires personnalistes. Le « groupe compact », restreint en nombre, exigeant et  intransigeant quant à la doctrine, visant non pas au triomphe d’une seule classe, mais à l’établissement d’un régime à la mesure de la vocation humaine, c’est L’Ordre nouveau. Nos fondements spirituels, personnalistes, nous permettront, nous obligeront même à corriger les déviations que son mépris de l’homme concret devait imprimer à la tactique de Lénine. C’est ainsi, — pour ne mentionner qu’un exemple — que nous ne demanderons pas à nos adhérents de devenir des « révolutionnaires professionnels », c’est-à-dire des êtres méthodiquement isolés des contingences humaines. Au contraire, nous poserons comme première condition de toute révolution vraie, que ceux qui luttent pour elle témoignent tout d’abord de leur humanité, c’est-à-dire que nous exigerons qu’ils fassent dans leur vie la première révolution, la seule totale. La révolution pour nous n’est pas une profession, mais une attitude pleinement humaine. Elle n’est pas d’abord une prise de pouvoir économique et politique, après quoi l’on verrait à vivre ; mais elle est d’abord une manière de vivre, qui conduira nécessairement à changer les institutions. Nous ne sommes pas un groupe d’agitateurs ou d’hommes de main au service d’un idéal mythique et vaguement défini. Nous voulons être, et nous serons de plus en plus, un ordre, une communauté de personnes qui ont fait la révolution dans leur vie, qui souffrent à cause de cela du désordre établi autour d’eux, et qui ne peuvent [faire] autrement que de combattre à chaque pas ce désordre, pour instaurer, dès maintenant, les bases concrètes de l’Ordre nouveau. Avis à ceux, de gauche ou de droite, qui se vantent imprudemment de ne pas savoir où ils vont.