(1968) Les Cahiers protestants, articles (1938–1968) « L’Église et la Suisse (août 1940) » pp. 321-342
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L’Église et la Suisse (août 1940) e

Je vous parlerai ce matin de l’Église visible et non pas de l’Église en général. Je vous parlerai des Églises telles que nous les voyons en Suisse ; et de la Suisse, telle que nous la voyons en ce mois de juillet de 1940. Ce ne sera pas une conférence bien bâtie, je tiens à vous le dire tout de suite, mais une simple introduction, un plan de travail, une invite à la discussion. Je vous ferai part de certaines critiques et de certaines suggestions, critiques peut-être dures, mais qu’il est temps de formuler pour préparer la voie d’un renouveau, ou les moyens d’une résistance efficace.

Et d’abord, une parole de confiance. Tout craque autour de nous, mais ce n’est pas une raison de se lamenter ou de se décourager, bien au contraire. C’est une grande occasion de travailler.

Voyons d’abord la situation de notre pays.

[p. 322] « Au cœur de la révolution européenne, la Suisse est réduite à elle-même. Elle n’a plus d’autre garantie humaine que son armée, plus d’autre allié que son terrain, plus d’autre espoir que son travail. Contrairement à ce que beaucoup croient, cette situation n’est pas nouvelle dans notre histoire. Elle fut celle de nos grandes victoires et de nos grands renouvellements. 6  » Aujourd’hui, comme aux heures héroïques de l’ancienne Confédération, sachons voir et saisir notre chance et les chances nouvelles de l’Esprit !

Quand toutes les positions morales et matérielles sont ébranlées, comme elles le sont depuis quelques semaines, alors sonne une heure favorable pour les examens de conscience, pour les réformes, et dans le cas présent, pour une nouvelle Réformation communautaire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : fonder à nouveau la Cité, pour qu’elle résiste et qu’elle rayonne encore, quoi qu’il arrive, oui même si le pire arrive.

Au cœur physique de notre Confédération se dresse le massif du Gothard, mystérieux et inexpugnable. Bastion naturel de la Suisse, cœur de l’Europe et rendez-vous des races, le Gothard est le grand symbole de notre mission politique et de notre sécurité. Et s’il fallait qu’un jour la Suisse fût envahie, j’imagine qu’elle pourrait garder pendant des mois, peut-être des années, un grand espoir et une grande fierté, parce qu’elle saurait que dans cette forteresse du Gothard, que n’atteignent ni chars ni avions, dans cet Alcazar de l’Europe, quelques dizaines de milliers [p. 323] d’hommes tiennent encore, montant la garde aux derniers sommets libres, autour du trésor de la Suisse. Oui, nous serions courbés, mais le grondement lointain des canons du Gothard nous dirait d’espérer.

Maintenant, je poserai cette question : dans la situation extrême que je viens de décrire, à supposer que la Suisse soit envahie, pourrions-nous penser à l’Église comme à notre Gothard spirituel ? L’existence permanente — même secrète — et la parole de nos Églises aux catacombes suffiraient-elles à ranimer notre espérance, notre amour et notre foi, comme le canon lointain ranimerait nos courages ? Nos Églises trouveraient-elles le moyen de subsister et de s’organiser par l’initiative des laïcs, comme elles l’ont fait dans un pays voisin ?

Je n’oserais pas répondre ce matin. Ni oui ni non. Mais je voudrais que cette question reste posée. C’est lorsque tout paraît désespéré qu’on voit ce qui était vraiment solide. L’Église de Suisse est-elle vraiment solide ? Saura-t-elle résister comme un roc ? comme une montagne vers laquelle nous pourrons élever notre espoir ? Encore une fois, je ne puis pas répondre. Dieu le sait, et l’événement seul fera la preuve de notre force ou de nos faiblesses. En attendant, mettons-nous au travail pour qu’au jour du danger, — toujours probable ! — nous nous trouvions aussi bien préparés qu’il est possible. Inspectons avec soin nos défenses, ayons le courage de dire franchement : ici ou là, nous sommes encore faibles. C’est ici et c’est là, qu’il faut porter l’effort. Aujourd’hui ou jamais, notre Église a besoin d’une rigoureuse critique, d’une critique [p. 324] utile et positive, qui prépare et qui définisse les reconstructions nécessaires.

La grande faiblesse de notre Église visible, de nos diverses Églises suisses, c’est qu’elles ont cessé d’être ou n’ont jamais été de véritables communautés. Voilà le fait qui me paraît le plus grave, étant donné les événements actuels et ceux que nous devons prévoir.

Une Église devrait être le type même de la communauté vivante. Posons tout de suite un repère : les paroisses de l’Église primitive étaient de vraies communautés. On y mettait tout en commun, même les richesses, et cela paraissait naturel, parce que le but et le fondement spirituel d’une paroisse étaient alors plus importants que tout. La ferveur de la foi nouvelle liait les esprits et les cœurs avec une telle puissance que les sacrifices matériels devenaient simplement des services d’amitié, de ces services qui vont de soi entre les membres d’une famille. Et je ne parle même pas du « partage » spirituel, qui devait être le pain quotidien de ces communautés souvent persécutées. Certes, il ne faudrait pas s’imaginer que les premiers chrétiens étaient toujours des saints, et que les familles qu’ils formaient ne connaissaient jamais de querelles de familles ! Les épîtres de Paul suffiraient à dissiper cette illusion. Il n’en reste pas moins que ces premières Églises ont surmonté toutes les persécutions grâce à la cohésion de leurs paroisses, grâce à l’esprit communautaire qui les soutenait. Pendant la décadence de [p. 325] l’Empire romain, ces paroisses ont constitué les cellules de base d’une nouvelle société 7 , les noyaux des cités futures, les refuges de la vraie liberté.

Nos paroisses actuelles, nos paroisses de Suisse, seraient-elles capables de jouer pareil rôle, de nos jours ? Souvent, en sortant d’un de nos cultes, je regarde les gens qui se dispersent, et je me pose cette question : sont-ils prêts à mettre en commun autre chose que la pièce de monnaie qu’ils viennent de déposer dans le « sachet », avec l’air de ne pas y toucher ? Sont-ils prêts à « partager » autre chose que des impressions générales sur le temps et les tristes événements ? Sont-ils vraiment des frères — et des frères dans l’Église ? Oh ! je ne demande pas que nos paroisses décrètent du jour au lendemain le partage de tous les biens et décident d’établir un régime communiste, au sens littéral de ce mot. Mais je me demande seulement si elles sont prêtes à envisager certains actes de solidarité pratique ; si elles acceptent, au moins en théorie, de faire quelque chose dans ce sens, à supposer que les circonstances l’exigent un jour prochain. Je me demande si les fidèles de nos cultes se sentent plus fortement liés aux autres membres de l’Église qu’ils ne sont liés à leur parti, ou à leur classe, ou à leurs intérêts professionnels. Je me demande ce qui compte à leurs yeux, ce qui compte avant tout et pratiquement — songeant au jour où il faudra choisir entre l’Église et nos sécurités.

[p. 326] Je vois bien que nos Églises constituent des unités administratives, qu’elles réunissent régulièrement des auditoires assez nombreux, qu’il y a parmi leurs membres beaucoup d’individus vraiment croyants, capables de faire pour leur part des actes quotidiens de charité chrétienne. Mais une administration, des auditoires et un certain nombre d’individualités chrétiennes, agissant pour leur compte — plus qu’au nom de l’Église — cela ne fait pas encore une vraie communauté. Des actes isolés, si beaux soient-ils, cela ne fait pas un esprit de corps, — et l’expression « esprit de corps » devrait pouvoir s’appliquer à l’Église plus qu’à nulle autre communauté au monde, puisque l’Église est rassemblée par l’Esprit saint, et puisqu’elle est le Corps même du Seigneur.

Ceci dit, et notre faiblesse une fois reconnue et confessée, ne perdons pas de temps à nous lamenter ou à critiquer vainement. Mettons-nous au travail pour essayer de refaire, avec ce dont nous disposons, quelque chose de plus solide, de plus vivant, quelque chose qui puisse opposer une victorieuse résistance au paganisme qui nous guette, et qui, lui, sait si bien s’organiser.

Je ne puis pas vous énumérer toutes les conditions nécessaires pour que nos paroisses redeviennent des communautés véritables. Mais il est trois de ces conditions, entre vingt autres 8 , qui me paraissent à la fois indispensables et pratiquement réalisables à bref [p. 327] délai, j’entends à la faveur du choc des événements récents et avant les crises plus graves qui se préparent.

Pour que nos Églises retrouvent le sens et la vertu communautaire, il faut :

1° qu’elles reprennent conscience de la nature éternelle et du but transcendant de l’Église ;

2° qu’elles développent ou réveillent en elles le sens missionnaire, à l’intérieur du pays ;

3° qu’elles aient le courage d’être franchement des Églises visibles, organisées, douées d’une discipline et de formes cultuelles fixes.

I

Le premier de ces trois points est avant tout théologique. Je n’insisterai donc pas : vous avez entendu et entendrez encore des orateurs beaucoup plus qualifiés que moi pour définir l’essence et le but de l’Église. Je me contenterai de quelques remarques sur les rapports de l’Église et de la Suisse, en tant qu’État.

D’abord ceci : notre Église suisse doit être, ou redevenir une Église de Dieu, et non pas la société des braves gens. Par exemple, on ne doit plus discuter de son administration et de ses rapports avec l’État comme s’il s’agissait d’un parti ou d’une fondation de bienfaisance avec des traditions de famille et des donateurs attachés à leurs souvenirs. L’Église n’est pas à nous, n’est pas notre œuvre, et ses affaires ne sont pas nos affaires d’abord, mais les affaires du Royaume de Dieu. Il me paraît profondément indécent [p. 328] que ces affaires soient débattues dans nos Grands Conseils, par des hommes qui parfois ignorent tout de la réalité de l’Église, corps du Christ.

Ensuite, sur les rapports de l’Église et de l’État, je vous proposerai deux formules :

1° Le service unique et suffisant que l’Église doit rendre à la Suisse, c’est de rester ou de devenir une vraie Église, une Église de Dieu et non pas une Église patriotique ou une puissance d’ordre politique.

2° Le service que l’État suisse doit en retour, à l’Église, c’est de la laisser être une vraie Église de Dieu et non pas une Église de l’État suisse.

Il est bien vrai que notre État fédéral ne saurait se fonder concrètement que sur des bases chrétiennes de tolérance et d’amour du prochain. Mais je tiens à redire ici ce que je disais cet hiver à Tavannes :

Nous ne devons pas être chrétiens parce que nous sommes Suisses, mais nous devons être de bons Suisses parce que nous sommes chrétiens d’abord. Gardons-nous du Schweizerchristentum ! À ces Schweizer Christen dont je viens de parler j’opposerai cette déclaration prophétique d’un homme dont la pensée me paraît plus actuelle que jamais, Alexandre Vinet. « Veuillez d’abord avoir une religion pour vous et si vous n’en voulez pas pour vous, mais seulement pour tout le monde, faites-nous la grâce de n’en point vouloir ». Car « la société qui veut m’ôter ma religion, m’effraie bien moins que celle qui veut en avoir une ».

En résumé, la première condition indispensable pour que l’Église devienne une vraie communauté, c’est [p. 329] que l’Église soit indépendante de l’État, je veux dire par là : constituée face à l’État comme une autorité souveraine 9 . Alors, si l’État change, l’Église ne changera pas. Et si l’État devient païen, l’Église pourra rester le lieu où les justes rapports entre les hommes sont ordonnés par la Parole et par l’Esprit.

Si l’on se remémore les événements qui ont amené la création de l’Église confessionnelle en Allemagne, on comprendra ce que je veux dire, — et que le problème est urgent !

II

La seconde condition, c’est que nos Églises redeviennent missionnaires à l’intérieur du pays, dans toutes les couches de notre peuple suisse.

Pour mille raisons qui tiennent à l’évolution sociale du xixe siècle, nos Églises sont devenues des milieux bourgeois, dans la plupart des villes, et dans beaucoup de villages. Même si de nombreuses familles d’ouvriers en font encore partie, c’est un fait que le ton des sermons, le maintien des auditeurs et l’atmosphère en général y sont bien plus bourgeois que populaires. C’est sans doute l’une des raisons de la désaffection de la classe ouvrière vis-à-vis de l’Église depuis plus d’un siècle : elle ne s’y sent pas tout à fait chez elle ; elle [p. 330] n’y reconnaît pas son langage. Il y a là certainement quelque chose d’anormal. L’Église n’aurait jamais dû prendre le ton et l’accent d’un milieu social plutôt que d’un autre. Elle devrait aujourd’hui abandonner résolument cette espèce d’éloquence conventionnelle qu’on appelle le ton de la chaire et qui produit sur l’auditeur occasionnel de nos sermons une impression fâcheuse de démodé, d’inactuel, d’irréaliste. Il n’y a vraiment aucune raison valable pour que notre prédication chrétienne abandonne aux tribuns politiques le privilège de savoir parler à la foule, de savoir la toucher par des paroles directes.

Vous me direz peut-être que cette question ne concerne que nos pasteurs. Je n’en suis pas sûr. C’est une question d’atmosphère spirituelle, de disposition des esprits. C’est aussi notre affaire à nous laïcs. Nous n’aimons pas à être dérangés dans nos petites habitudes du dimanche matin, et il arrive que nous soyons choqués quand un pasteur ne garde pas le ton convenu, le ton convenable. Nous oublions trop facilement que la Parole de l’Église n’est pas réservée seulement à nos « milieux ecclésiastiques », mais à tous les hommes d’où qu’ils viennent, qui ont faim et soif de vérité, sans le savoir le plus souvent. Il est grand temps que nous fassions en sorte que tous « ceux du dehors » puissent entrer, puissent écouter et puissent entendre sans éprouver le sentiment de s’être égarés dans un milieu où ils sont déplacés.

Que nos Églises se préoccupent donc davantage d’être vraiment ouvertes à tous ! C’est une question de foi et de maintien, de tact humain, de charité. C’est [p. 331] aussi, et c’est avant tout, une question de zèle missionnaire, d’amour des âmes. Si nous avons ce zèle et ce souci, l’atmosphère un peu renfermée de certaines de nos paroisses se dissipera d’elle-même, se fera plus accueillante. L’étranger qui entrera dans nos temples ne se sentira plus perdu chez les braves gens, mais accueilli dans une maison de Dieu.

Ce que je voudrais dire encore sur ce sujet est peut-être un peu délicat. C’est une requête que je présente comme laïc à nos pasteurs, avec l’espoir que les laïcs de cet auditoire l’appuieront pratiquement dans leurs paroisses. Je voudrais dire à nos pasteurs : soyez simples dans vos sermons, soyez plus simplement bibliques ! Ne vous fatiguez pas à faire une conférence, avec des idées personnelles. Notre époque ne demande pas des idées, des images plus ou moins originales. Elle demande des vérités sûres, les vérités de la Bible, qui sont toujours les plus actuelles, et qui sont seules à la hauteur de la situation présente. Ce ne sont jamais nos idées personnelles, nos commentaires et notre éloquence qui convainquent. J’ai entendu, il y a quelques semaines, une parole qui m’a fait de l’impression. C’était dans un sermon, et le pasteur disait : « Laissons parler la Bible seule, car nous, nous ne sommes pas convaincants. » Parole profonde, parole qui devrait libérer plus d’un pasteur de ses soucis, et résoudre en partie le problème du samedi soir… Encore faut-il que les paroissiens, à leur tour, acceptent que leur pasteur soit « simplement biblique », et ne jugent pas cela « trop simple ».

Jamais, au grand jamais, un pasteur ne sera trop [p. 332] simple ! Jamais il ne pourra se rapprocher assez de la simplicité des paroles de la Bible. « Nous ne sommes pas convaincants » disait le pasteur que je viens de citer. Nous ne sommes pas convaincants, ajouterai-je, quand nous cherchons à faire au lieu d’un sermon simple, des conférences intéressantes ou pathétiques. Nous ne sommes pas convaincants quand nous cherchons à discuter, à prévenir des objections que la plupart des auditeurs n’auraient pas eu l’idée de faire. Comme laïc, je ne demande pas qu’on me persuade de croire, mais simplement qu’on nourrisse ma foi. J’attends qu’on me parle avec une calme autorité, et non pas que l’on prenne au sérieux mes doutes éventuels. Notre génération n’est pas si tourmentée de doutes. Elle n’a guère la manie de discuter. Elle attend des directions positives. Elle est prête à croire, et elle demande à la prédication de parler à sa foi, non à son doute, avec la tranquille et familière assurance de la foi. Car la conviction seule est convaincante.

Tout ceci ne veut pas dire d’ailleurs que notre Église n’ait pas le droit d’aborder l’actualité sociale ou politique. Pour être missionnaire, l’Église doit d’abord être convaincue de la valeur et de la nouveauté perpétuelle d’un message purement biblique. C’est le premier point. Mais cela étant acquis, pourquoi l’Église se priverait-elle de souligner l’actualité de son enseignement ? Pourquoi ne parlerait-elle pas de politique, si elle le fait sur la seule base de la Bible ? On ne lui demande pas une théorie originale, surtout pas ! On lui demande simplement d’appliquer à telle [p. 333] ou telle situation les paroles éternelles de l’Évangile et des prophètes : par exemple, pour exhorter les fidèles à renoncer à leurs préjugés de partis, ou à leurs intérêts de classe ; ou pour montrer à notre peuple sa mission positive dans l’Europe d’aujourd’hui. Toutes ces choses peuvent et doivent être dites du haut de la chaire, à condition, je le répète et j’y insiste, qu’il ne s’agisse jamais des idées personnelles du pasteur ou de quelque écrivain qu’il cite, mais du seul et unique point de vue de la Bible.

En résumé, la deuxième condition indispensable pour que l’Église reste ou devienne une vraie communauté, c’est que l’Église ne parle pas le langage d’un seul groupe social, ou d’une seule classe ; ou le langage d’une quelconque philosophie à la mode ou déjà démodée ; ou le langage personnel de Monsieur X, pasteur ou même théologien célèbre, — mais qu’elle parle uniquement et simplement le langage de la Bible, qui appartient à tous, qui est frappant pour tous, et dans lequel tous peuvent communier.

III

La troisième condition d’une vraie communauté, je la définissais tout à l’heure comme suit : que nos Églises aient le courage d’être franchement des Églises visibles — solidement organisées, — douées d’une discipline et de formes de culte fixes.

Je ne soulèverai pas ici le problème de l’épiscopat, encore que je sois persuadé qu’il se posera pour nous [p. 334] aussi un jour ou l’autre. Je ne parlerai pas non plus du rôle des laïcs dans la paroisse, qui pourrait être développé encore, afin de décharger le pasteur d’un lourd travail de bienfaisance. Je me bornerai au seul problème des formes du culte, au problème de la liturgie protestante.

C’est un laïc qui parle ici, je le répète. Ce n’est pas un docteur de l’Église ! Les théologiens élèveront peut-être de fortes objections contre ce que je vais dire. Je suis prêt à les écouter avec déférence. Mais je cherchais depuis longtemps l’occasion de formuler certaines propositions qui trouveront aujourd’hui, peut-être, de l’écho.

J’ai passé plusieurs années en France, et je me suis fortement attaché à la liturgie des Églises réformées de ce pays. J’entends ici par liturgie : la partie du culte qui n’est pas le sermon, les lectures, prières et chants réglés et réguliers. Depuis mon retour en Suisse j’éprouve avec intensité l’absence de toute espèce de liturgie sérieuse dans nos cultes, à quelques rares exceptions près 10 . Et ce n’est pas seulement le défaut de liturgie qui me choque, mais le manque de sens liturgique que manifestent les essais tentés ici ou là, pour remédier à cette absence.

Nous avons bien, de temps à autre, des cultes que nous appelons « liturgiques » et qui consistent en lectures bibliques ou littéraires, entrecoupées de chants et de jeux d’orgue. Eh bien, le seul fait de qualifier de « liturgiques » ces manifestations — peut-être parce [p. 335] qu’on ne saurait pas comment les définir autrement… ce seul fait démontre à l’évidence que nous ignorons le sens et la portée de la liturgie véritable. Celle-ci suppose des formes fixes et invariables , connues de tous, et auxquelles tout l’auditoire participe d’une manière à la fois spontanée et réglée d’avance. Or nos cultes soi-disant liturgiques sont exactement le contraire : ils sont composés selon les goûts et les idées du pasteur ; ils ne se déroulent pas d’après un plan traditionnel et chargé de sens dogmatique, mais font se succéder, dans un ordre plus ou moins arbitraire, des textes souvent inconnus, et des morceaux de musique dont la signification reste imprécise…

Voici un détail significatif, à mes yeux, de ce même défaut de sens liturgique : lorsqu’il arrive qu’on lise, au début d’un de nos cultes, une prière liturgique isolée, comme la confession des péchés, certains pasteurs paraissent craindre la monotonie de ce vieux texte, et croient bien faire en y apportant quelques variantes personnelles, au gré de leur théologie ou de leur conception du style. Or justement, la valeur liturgique d’un texte réside dans son invariabilité. C’est grâce à cette invariabilité que le fidèle peut vraiment suivre le texte, dire en lui-même ses paroles, redécouvrir chaque fois leur sens toujours nouveau. C’est grâce à cette invariabilité, enfin, que la liturgie crée dans l’auditoire un sentiment de communion, ou de communauté spirituelle.

Une vraie liturgie doit être  invariable ; de plus, elle doit être prévue par les auditeurs, et pleinement significative en chacune de ses parties. Elle doit former un [p. 336] ensemble, un tout cohérent et indivisible. Prenons l’exemple de la liturgie des Églises réformées de France. Je vais vous la décrire dans ses principaux traits.

I. Invocation (l’assemblée debout). Psaume.

II. La Loi ou son sommaire (l’assemblée assise) (après la lecture, chant spontané : « Mon Dieu, ta loi est sainte… mais si tu comptes nos iniquités, qui pourra subsister devant toi ! »).

III. Confession des péchés (l’assemblée s’agenouille).

IV. Kyrie (un petit chœur ou l’assemblée chante : « Seigneur, aie pitié de nous ! Christ, aie pitié de nous !… »).

V. Promesses de grâce et absolution collective (l’assemblée debout chante : « Ô qu’heureux est celui dont la transgression est remise… Mon âme, bénis l’Éternel… »).

VI. Credo (lecture du Symbole des apôtres. L’assemblée reste debout).

VII. Alléluia (chant spontané).

(À la fin du culte, après l’Oraison dominicale, chant spontané d’une strophe du Te Deum : « Gloire soit au Saint-Esprit… » Puis bénédiction.)

Telle est cette liturgie, exposé et témoignage collectif non seulement des dogmes fondamentaux de la foi réformée, mais aussi du drame chrétien dans son déroulement biblique : la Loi d’abord, qui nous condamne, puis la conscience, le péché, la repentance, la [p. 337] grâce accordée, et enfin le témoignage de la foi. À mon sens, cette liturgie est une des plus belles, dans sa simplicité, et des plus justes aussi, de toutes celles qu’utilisent les différentes confessions chrétiennes.

Je voudrais vous dire maintenant pour quelles raisons je pense que nos Églises suisses devraient se préparer à l’adopter, telle qu’elle est.

Il y a d’abord une raison générale.

L’Église visible est aussi une société humaine. Comme toute société humaine, elle a besoin de signes extérieurs et de symboles collectifs qui manifestent publiquement sa cohésion spirituelle. Il y a là une grande loi sociologique qu’on ne peut pas négliger sans risques graves. Tous les fondateurs de régimes savent que pour créer une communauté nouvelle, il faut créer des signes et des rites : voyez les régimes totalitaires, communistes ou fascistes, avec leurs fêtes, leurs insignes, leurs saluts rituels. J’ai assisté à des cérémonies hitlériennes qui étaient déjà de véritables liturgies païennes. Ces abus manifestes ne doivent pas nous faire négliger le bon usage, l’usage chrétien d’une liturgie chrétienne. La science consommée des chefs totalitaires doit nous rendre attentifs à certains de nos défauts, afin que nous puissions les corriger à temps. Un peuple complètement privé de toute manifestation de ce genre risque d’être une proie facile pour les caricatures de liturgie que les païens viendront lui offrir un jour, et qui seront alors une tentation, parce qu’elles répondront tant bien que mal à un désir, à un besoin normal, trop longtemps déçu.

Mon second argument en faveur de la liturgie est [p. 338] plus spécifiquement chrétien. Je dirais même qu’il est d’ordre sermonnaire. Je m’explique. Imaginez une personne qui n’a jamais mis les pieds dans un de nos temples, qui ne sait rien du protestantisme, ou qui est incroyante. Vous réussissez à l’amener, un beau dimanche, au culte d’une de nos paroisses suisses. Elle sera d’abord, probablement, dépaysée, comme je vous le disais tout à l’heure, par le ton du pasteur et le maintien un peu compassé de l’auditoire. Mais cela n’est rien encore : si elle est de bonne volonté et avide de vérité, elle ne se laissera pas arrêter par ces détails. Ce qui est plus grave, c’est que le sermon, s’il n’est pas exceptionnellement bon, risque bien de la laisser sur sa faim. En sortant de là, elle ne saura pas exactement ce que nous croyons, elle pourra s’imaginer les choses les plus fausses. Ou bien encore, elle aura l’impression d’avoir surpris une réunion d’initiés, habitués à un certain langage, dont personne ne lui aura donné la clef.

Il en ira tout autrement, si le culte débute par la liturgie que je viens de vous résumer. Cette liturgie, en effet, décrit d’abord dans une langue frappante les différents moments du drame du salut. Elle crée le cadre et l’atmosphère spirituelle, elle introduit le sermon du pasteur, elle le situe dans l’ensemble de nos dogmes, et elle rappelle notre Credo. Bref, quand le sermon commence, tout le monde, et même un étranger, peut savoir de quoi il s’agit.

J’avoue que pour ma part, et je ne pense pas être le seul de mon espèce, j’éprouve le besoin d’entendre répéter chaque dimanche les grandes vérités de la foi, [p. 339] j’éprouve le besoin de participer, par le chant ou la récitation, à ce témoignage collectif, dans la communauté de mes frères, connus ou inconnus. Après cela, même si le sermon n’est pas des meilleurs, j’ai tout de même le sentiment d’avoir approuvé mon Église, et d’en avoir reçu le message essentiel.

Enfin, ma troisième raison se rapporte étroitement à mon sujet, aux relations entre l’Église et la Suisse, ou pour être concret : aux relations entre nos Églises et nous, les Suisses.

Le peuple suisse, en général, n’a pas un sens des formes très raffiné. Je vous dirai même une chose assez désobligeante, et qui vous surprendra peut-être : le peuple suisse souffre d’un défaut qu’il me faut bien nommer le sans-gêne spirituel. Je ne sais pas si cela provient du fait qu’on parle un peu trop facilement du Bon Dieu, chez nous, et qu’il subsiste dans nos Églises pas mal de traces d’un piétisme affadi. Je n’oserais pas suggérer que nous tenons à rester démocrates et sans façon jusque dans nos relations avec le Tout-Puissant, qui est pourtant nommé Monarque, Seigneur et Roi des rois, à toutes les pages de notre Bible. Le fait est que nous manquons d’un certain respect religieux, de même que nous passons, à l’étranger, pour être un peu trop familiers et manquer du sens des distances.

Je vous citerai ici, en guise d’illustration, une anecdote qui frise peut-être la caricature. J’ai entendu, de mes oreilles, un jeune pasteur remercier Dieu, du haut de la chaire, de ce que Dieu « nous a permis de lui parler tout simplement, d’homme à homme »…

[p. 340] Je reste persuadé, pour ma part, que nous devons plutôt parler d’homme à Dieu, et que nous ferions bien de nous pénétrer de cette vérité fondamentale et même d’y conformer notre maintien. Sans aller jusqu’à imiter les génuflexions multipliées des orthodoxes russes, qui se prosternent jusqu’à toucher le sol de leur front, pourquoi refuserions-nous de nous agenouiller pour la prière publique, ou pendant la lecture de la confession des péchés, par exemple, comme cela se fait dans les Églises réformées de Paris ? Aurions-nous trop de dignité pour consentir à cette marque publique d’humiliation ? Nous chantons dans un chant patriotique : « Devant Dieu seul, fléchissons le genou. » Mais pratiquement, nous restons assis, bourgeoisement et convenablement assis…

Ne pensez pas, surtout, que ces questions d’attitude soient futiles, ou trahissent je ne sais quelle déviation catholique. Toutes les Églises ont toujours attaché de l’importance à ces choses-là, et je pense qu’elles avaient de bonnes raisons de le faire. Elles savaient qu’une certaine participation personnelle, physique même, au culte public, n’est pas sans portée spirituelle. Se lever, prier ensemble à haute voix, s’agenouiller, chanter spontanément un répons, ce sont des gestes qui engagent, et par lesquels on témoigne. Ce sont des gestes qui manifestent, visiblement, la communauté de la foi, de l’humiliation, ou de la joie chrétienne. Ce sont des gestes, enfin, qui favorisent l’oubli de soi et qui libèrent des fausses pudeurs.

Pour en finir sur ce sujet, je vous demanderai de vous poser à vous-même cette seule question : alors [p. 341] que les orthodoxes, les anglicans, les catholiques, les luthériens et les calvinistes français jugent nécessaire et bon d’avoir une liturgie, comment se fait-il que nos Églises suisses soient les seules sur le continent qui croient pouvoir s’en passer, sans dommage ?

L’absence de liturgie, remarquez-le, est un obstacle assez considérable à notre rapprochement avec d’autres Églises dans le mouvement œcuménique. (Je pense à l’Église anglicane, qui attache à la liturgie une importance sans cesse croissante.) Et pourtant, les Églises de Suisse devraient avoir à cœur ce rapprochement, plus qu’aucune autre Église au monde. Nos traditions fédéralistes devraient nous préparer tout spécialement à cette mission de compréhension d’autrui, de rapprochement, de mutuelle instruction, qui est la mission du jeune mouvement œcuménique.

Je me bornerai, en terminant, à vous rappeler les quelques thèses — critiques et suggestions — que je viens d’esquisser devant vous.

Je vous ai indiqué tout d’abord que la situation actuelle exige de nos Églises un grand effort vers la communauté vivante. Ce sera peut-être une question de vie ou de mort, dans le monde qui se prépare.

Je vous ai suggéré trois directions d’effort à la fois nécessaires et possibles : revenir d’abord à une compréhension moins superficielle de la nature de nos Églises, qui sont les membres du Corps de Christ, et non pas des associations comme les autres. Avoir [p. 342] ensuite le souci de « désembourgeoiser » notre atmosphère, notre ton, nos manières de prêcher ou d’écouter, afin de rendre possible une action missionnaire dans toutes les couches de notre peuple. Poser enfin très sérieusement le problème de la liturgie, tant à nos bons théologiens qu’aux laïcs, généralement ignorants de cette question, ou retenus par des préjugés à son égard.

Je me suis borné à soulever devant vous quelques problèmes urgents et tout pratiques, — considérant que la malice des temps nous invite au travail plutôt qu’à l’éloquence.