(1947) Carrefour, articles (1945–1947) « Le rêve américain (9 novembre 1945) » p. 3
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Le rêve américain (9 novembre 1945) b

L’Amérique n’est pas un pays de rêve quand on y vit, mais c’est un pays de rêveurs.

Je vais parfois les regarder dans les grandes salles populaires de Broadway, où des centaines de jeunes filles en jupes très courtes se livrent à la danse appelée jitterbugs autour de petits marins, de soldats presque imberbes, de garçons qui n’ont pas encore l’âge militaire. La frénésie rythmique des jitterbugs évoque, par moments, le vaudou, et, quand ils se mettent à crier, on les croirait au bord du délire collectif. Mais la danse prend fin, tout s’apaise. Les couples se séparent un peu. Personne ne parle. Suit un tango où ils se glissent joue à joue, avec n’importe qui, comme sans se voir, dans une demi-obscurité rougeâtre. Des garçons seuls, assis sur des banquettes tournant le dos à la piste, regardent dans le vide. Peu ou point de plaisanteries échangées. Ils sont ici pour rêver, pour danser. Ils rêvent dans toutes les salles de cinéma. Ils marchent dans la rue en chantonnant leurs mélodies toujours si tristes, mais avec un sourire de rêve heureux. Je crois qu’ils sont bien moins conscients que nous. À quoi rêvent-ils ? À la vie large, toujours plus large devant eux, à la richesse et à la liberté qu’elle leur donnerait, croient-ils. À une aisance qui va venir. C’est là tout le secret de ce que l’on nomme leur optimisme.

L’Américain ne croit pas aux limites. Une limite, c’est toujours la fin d’un rêve. Non seulement les limites le gênent, mais il ne veut pas même admettre qu’elles existent, sinon pour être dépassées. C’est contraire à sa tradition. Ses ancêtres ont été amenés sur les rives de l’Hudson et du Potomac par le rêve d’un pays sans limites, et il l’était vraiment pour ceux qui triomphaient des famines, des moustiques, des dysenteries et des Indiens. Ils avaient fui les étroitesses religieuses et politiques de l’Europe. Ils se trouvaient tout seuls devant leur chance. Tout dépendait de leur courage, de leur esprit d’entreprise et de leur foi. Cette situation, dépassée par les faits, domine encore l’inconscient collectif des Américains d’aujourd’hui. Et leur grand rêve, leur american dream, prolonge vers l’avenir cette tradition.

Leurs ancêtres appelaient frontier la ligne de démarcation, sans cesse mouvante, entre les terres colonisées et les prairies sauvages parcourues d’Indiens indomptés. Pendant des siècles, tout l’effort des pionniers a consisté à repousser cette frontière toujours plus loin vers l’ouest. Jusqu’à ce qu’enfin, au xixe siècle, les colons de la Nouvelle-Angleterre aient pu tendre la main à ceux des côtés de la Californie. C’était une grande victoire sur la géographie démesurée du continent. Mais c’était une limite atteinte. Qu’allaient-ils faire des énergies mises en œuvre pour la conquête ? Ils se tournèrent vers l’industrie. Ce fut leur nouvelle « frontière », leur nouveau front, dirait-on de nos jours. Et ce fut l’ère des fortunes, et des cités, et des usines colossales, puis des gratte-ciel à cent étages. « Le ciel est la limite », disait alors leur dicton favori. La terre avait été durement conquise. Le ciel fut conquis en trente ans. Encore une limite atteinte. Et les voici, vers ce milieu du xxe siècle, presque à l’étroit entre les rives du Pacifique et de l’Atlantique, mais encore débordants d’énergies qui soudain ne trouvent plus d’issues prochaines, hésitent… Pourtant, c’est bien le même rêve qui les tourmente et les anime : aller plus loin, vers une vie toujours plus large.

Le soldat qu’un ancien paquebot de luxe ramène vers son pays du fond du Pacifique ou de l’Europe, dont il n’a guère connu que les ruines et les amertumes, rêve simplement de son foyer. Il voit sa maison blanche, sa femme et le drugstore du coin. Huit à neuf fois sur dix, vis-à-vis des pays qu’il vient de libérer au péril de sa vie, il garde une espèce de rancœur. Je ne pense pas que le mot soit trop fort. Je parle de la majorité. Je connais beaucoup d’exceptions. Mais si les vétérans de cette guerre dominaient les prochaines élections, il y aurait huit à neuf chances sur dix que l’Amérique retourne à l’isolationnisme. Rien de tel pour blesser l’amour entre deux peuples que de les mélanger dans leurs épreuves. Les jeunes Américains se sont trouvés mêlés au grand malheur des peuples qu’ils aimaient de loin. Ils ont été courageux devant l’ennemi, mais non pas devant la misère de leurs amis. Ils rentrent en disant que la France est sale et en désordre, que tout y est cher pour eux et que les WC sont au milieu des places publiques. Ils demandent qu’on ne leur parle plus des indigènes européens, ces agités, ces nerveux, ces tricheurs. C’est ainsi, et je ne juge personne. Il faut verser ces injustices flagrantes, ces vérités mal à propos au compte des profits et pertes d’une guerre moderne, à l’échelle planétaire.

Mais il y a le rêve des civils. Et c’est lui qui va dominer, nécessairement. Les vétérans seront absorbés par la vie quotidienne d’ici quelques années. Ils finiront bien par penser comme leur femme, leur patron, leurs concurrents…

L’homme d’affaires américain est le petit-fils des pionniers qui luttaient sur la « frontière ». Il pressent qu’il a fait son plein ou qu’il est bien près de le faire dans les limites de son pays, « d’une côte à l’autre », comme il dit. Et ce pressentiment l’inquiète profondément. Or c’est bien cette situation que Cordell Hull, le ministre des Affaires étrangères de Roosevelt, avait prévue. Et c’est elle qu’il avait tenté de prévenir, non sans succès, en particulier par sa politique de bon voisinage avec l’Amérique latine. Cette politique comportait deux branches, curieusement juxtaposées dans le nom même de l’agence qui l’administrait et qui s’intitulait : Office de coordination des relations commerciales et culturelles interaméricaines.

Cette dénomination m’a longtemps intrigué et choqué. Aujourd’hui, je me l’explique de la manière suivante : le rêve américain évoque une vie sans cesse plus large et libre. Mais la « frontière » ayant rejoint les frontières mêmes des États-Unis, il faut donc en sortir et deux voies sont possibles : répandre les produits américains sur tous les marchés du monde, c’est-à-dire multiplier les échanges commerciaux, et, en même temps, répandre dans tous les pays du monde l’idéal de la démocratie américaine, c’est-à-dire multiplier les échanges culturels. Ces ambitions sont étroitement liées, car seule une atmosphère de démocratie mondiale peut créer les conditions nécessaires au libre-échange, et en retour ce libre-échange paraît propre à favoriser l’établissement de la démocratie dans les pays où les difficultés et les injustices économiques donnent aux dictateurs leurs prétextes les plus frappants.

Et voilà pourquoi l’Amérique, malgré le choc en retour inévitable que provoquera sans doute l’an prochain la rentrée massive des vétérans, doit cesser de s’isoler et doit littéralement sortir d’elle-même par une nécessité profonde : le rêve américain l’exige.

Nous voici bien loin de nos danseurs de Broadway ! Peut-être, mais tout cela va dans le même sens, illustre un même mouvement profond et général vers la vie libre, vers l’avenir. On pourrait définir l’Amérique comme le pays où ce qui va venir émeut autant qu’en Europe le souvenir.

Mais ce qui va venir, direz-vous, n’est-ce pas tout simplement une grande poussée d’impérialisme américain ? Vos rêveurs nous paraissent terriblement pratiques et parfaitement conscients de leurs intérêts…

Voilà qui est vrai, en apparence du moins. J’essaierai d’exposer, dans un prochain article, les motifs qui m’ont convaincu que l’expansion américaine n’est pas du tout à base d’impérialisme au sens européen du mot. Je pense que nous avons un peu plus de raisons de nous en réjouir que de nous en méfier.