(1986) Cadmos, articles (1978–1986) «  L’État-nation contre l’Europe : Notes pour une histoire des concepts (printemps 1984) » pp. 88-112

L’État-nation contre l’Europe : Notes pour une histoire des concepts (printemps 1984) r

1. Quand natio signifiait « langue vulgaire »

[p. 88] Dans les langues principales de l’Europe, le mot Nation, Nazione, Nación, die Nation, the Nation, etc. vient du latin natio (de nascor, naître) qui désigne d’abord l’espèce animale, puis l’ensemble des habitants d’un même pays : tandis que le pluriel nationes, dès Tertullien, au iie siècle, va s’appliquer aux nations en général, aux « gentils », aux païens plus spécialement.

Le mot natio au xiie siècle prend un sens très précis, désignant au sein et autour des universités où l’enseignement et les discussions se font en latin, les communautés d’étudiants étrangers regroupés tout naturellement selon leur langue ou leur naissance : leur natio. À Bologne, en 1158, une constitution donnée par l’empereur Frédéric Barberousse institue pour les élèves non italiens quatre nationes, chacune dirigée par un recteur. À la Sorbonne, un siècle plus tard, on trouve également quatre nationes, dotées chacune d’un titre particulier : « l’honorable nation de France », « la fidèle nation de Picardie », « la vénérable nation de Normandie », et « la constante nation de Germanie ».

L’ensemble des universités médiévales forme un réseau européen établi au-dessus des autorités du pays ou de la ville et dépendant de la seule autorité ecclésiastique.

Dans le même temps, l’Ordre souverain de Malte est divisé en nations sous le nom de langues.

On retrouve cette quadripartition des nationes jusqu’au xviie siècle, quand Mazarin fonde le « collège des Quatre-Nations » pour [p. 89] les étudiants venus à Paris des provinces espagnoles, italiennes, allemandes et flamandes, nouvellement « réunies » (comme on dit) à la France. Mais il ne s’agit plus que d’ornements.

En effet, dès la seconde moitié du xiie siècle, une double évolution se dessine. Le latin, tant parlé qu’écrit, devient de plus en plus la langue savante de l’enseignement et celle de la liturgie, ainsi que la langue des relations entre « nationalités » différentes — la langue européenne, en quelque sorte — mais elle sera de moins en moins la langue des relations quotidiennes : étudiants et maîtres, entre eux, usent couramment de langues vulgaires, cependant que les dialectes locaux tendent à se constituer en langues régionales.

Par-delà les dialectes parlés, des convergences s’opèrent au profit de quelques-unes : langue d’oïl des pays du nord de la France (picard, normand, champenois, francien, lorrain, bourguignon) ; langue d’oc des contrées méridionales (gascon, occitan, limousin, auvergnat, provençal, dauphinois) ; langue franco-provençale des zones intermédiaires 68  ; moyen anglais dont le domaine s’étend en Angleterre, où l’on use aussi du normand et des vieux langages celtes : bas allemand, moyen et haut allemand autour desquels se réalise la cristallisation ; castillan et catalan ; toscan et padouan, napolitain, sicilien, etc. En France, en Italie, en Allemagne, à un degré moindre dans les pays ibériques, des littératures en langues vulgaires apparaissent et se développent 69 .

2. Des royaumes aux États, par la Souveraineté

L’Empire carolingien avait tenté de renouveler l’imperium romanum, et son roi franc avait tenu à se faire sacrer par le pape de Rome : mais son rêve n’a duré que quatorze ans. En 792 déjà, dans les Libri Karolini, il s’était fait appeler « roi des Gaules, de la Germanie, de [p. 90] l’Italie et des provinces voisines ». Un autre Germain, Otton Ier le Grand, réussira un siècle et demi plus tard (962) à restaurer la dignité impériale : il fonde, en sa qualité de roi de Germanie et d’Italie, ce qui va devenir sous ses descendants le Saint-Empire romain de nation germanique. La lutte entre partisans du pape latin ou de l’empereur germanique (les guelfes et les gibelins) remplira les trois siècles suivants et ne sera tranchée, en faveur du temporel, mais non de l’empire, que par les premiers royaumes nationaux, le français, l’anglais, plus tard le castillan, entre la fin du xiie et les débuts du xiiie siècle. Les légistes de Philippe le Bel vont proclamer que le roi de France est « empereur en son royaume » et qu’« il ne reconnaît aucun supérieur sur ses terres » : ce rejet de la suprématie de l’empereur et de celle du pape, symboles de la Christianitas — qui est alors le seul nom de l’Europe —, fonde le dogme occidental de la souveraineté d’abord limitée, finalement absolue, des rois, puis des royaumes, des nations et aujourd’hui des États.

Dante sera le témoin consterné de cette profonde révolution païenne. Dans son traité De Monarchia, qui date de 1308, il s’écrie : « Ô genre humain de quelles luttes et querelles, de quels naufrages dois-tu être agité ! Tu es devenu un monstre aux multiples têtes… »

L’attentat d’Anagni, fomenté par Philippe le Bel contre le pape Boniface VIII, et qui sera bientôt suivi de la « captivité babylonienne de l’Église » en Avignon, vient de marquer l’avènement de l’ère des nations souveraines et rivales succédant à l’ère de la Christianitas, seul nom usuel, jusqu’au milieu du xve siècle, de ce que Pie II, au lendemain de la chute de Byzance, sera le premier à nommer « l’Europe, notre patrie » : la conscience naît en général du sentiment d’une menace qui pèse sur son objet.

La Souveraineté nationale va tirer son caractère absolu, inviolable, inaliénable et pour tout dire : sacré, de cette usurpation par les royaumes des pouvoirs suprêmes jusque-là détenus sans conteste par la papauté pour le spirituel et par l’empire pour le temporel, nonobstant la longue querelle née de la tendance irrépressible de chacun des deux pouvoirs à déborder sur le domaine de l’autre (querelle des Investitures, par exemple).

Dans son grand ouvrage sur la Civilisation de l’âge classique (Arthaud, Paris, 1966), M. Pierre Chaunu annonce d’entrée de jeu que « la civilisation classique a été la civilisation de l’État » et que [p. 91] « c’est au xviie siècle que l’État moderne se constitue ». Mais sur quelles bases, et selon quelles définitions ? J’ai lu les 708 pages de ce livre, admirablement illustré, et n’y ai trouvé qu’une seule définition de l’État : « L’État classique opte pour l’essentiel, le contrôle des hommes, l’enracinement au sol. » Faut-il en conclure que la double fonction de l’État serait donc la police d’abord, et l’art de métamorphoser l’homme en légume ?

Les moyens de l’État, selon Chaunu, sont les finances et les armées. « Entre 1600 et 1760, l’État classique voit ses moyens accrus dans une proportion variable de 200, 500, 1000 %. De là à affirmer qu’il est le moteur de la croissance, il n’y a qu’un pas à franchir prudemment. » Voilà pour les finances. Et voici pour l’armée : « Entre 1600 et 1760, les armées de l’Europe classique quintuplent en nombre, connaissent une multiplication par cent de leur puissance de feu et surtout changent radicalement de méthode et de technique. » Certes, le coût des armes décuple, mais « les armées renforcent la cohésion des États et sont un facteur décisif de progrès technique » (p. 60 de op. cit.). À cela ne se bornent pas leurs bienfaits : « Dialectes et genres de vie fort divers viennent aussi [par le recrutement] se confronter puis se fondre dans une uniformisation sans cesse plus marquée de l’armée. Ce puissant instrument de la force de l’État a contribué un peu partout à façonner les nations. Ces nations ont pris conscience d’elles-mêmes dans l’affrontement des États. » (p. 68) « Or, que serait l’Europe sans ses nations ? » (p. 69)

Et voilà justifiées par le bien des États les guerres de succession de Pologne, d’Espagne, d’Autriche et la guerre de Sept Ans, sans oublier l’écrasante défaite subie par Soubise à Rossbach au sommet de cette ascension : 1757. C’est que « l’État, malheureusement, s’écrit mieux encore dans l’Europe classique au pluriel qu’au singulier » (p. 69).

Mais quoi ? Sans pluralité des États, comment ferait-on ces guerres qui demeurent les premières et dernières justifications de ces armées dont on vient d’exalter les bienfaits ?

Soyons sérieux. La première doctrine de l’État sera formulée en toute rigueur par Jean Bodin, aux six livres de La République, dès l’année 1576.

Dans cette somme admirable qu’est L’Essor de la philosophie politique au xvie siècle, Pierre Mesnard écrit que le problème dont Bodin nous propose l’étude est « ce que nous appelons l’État, à savoir [p. 92] la nation organisée » (p. 480), ou encore : « la nation formée en État ». Là encore, je m’étonne que le concept de nation, qui sert ici à définir celui d’État, n’ait fait l’objet d’aucune définition aux pages précédentes de l’ouvrage.

En réalité, l’étude de Jean Bodin est bel et bien celle de la souveraineté, de « la puissance absolue et perpétuelle d’une république », qui n’appartient qu’au prince et non aux magistrats élus pour un temps déterminé. Le citoyen est « franc sujet » du souverain, seule « source de toute autorité ». Ses droits ne sont que « privilèges » et révocables à tout instant par le souverain, lequel n’est pas obligé par la loi 70 , acte unilatéral et non contrat. « Ce serait crime de lèse-majesté d’opposer le droit romain à l’ordonnance de son prince » écrit Bodin, dans l’esprit des légistes de Philippe le Bel, et relançant ce « mouvement ininterrompu vers la définition d’une souveraineté absolue dont Imbart de la Tour a fait la caractéristique essentielle de la France moderne » (P. Mesnard, op. cit., p. 490).

Tout cela culmine dans la définition de la souveraineté, « puissance de donner et de casser la loi, sous laquelle sont compris tous les autres droits […] comme décerner la guerre ou faire la paix, cognoistre en dernier ressort les jugements de tous les magistrats, imposer ou exempter les sujets de charges et subsides, hausser ou baisser le titre, valeur et pied des monnoyes, donner la loi à tous en général et à chacun en particulier, et ne la recevoir que de Dieu ».

Or cette puissance ou souveraineté peut, selon Jean Bodin et ses disciples (jusqu’à nous !), résider dans trois Estats (et trois seulement) ou « trois sortes de républiques, à savoir la monarchie, l’aristocratie et la démocratie : la monarchie s’appelle quand un seul a la souveraineté et que le reste du peuple n’y a que voir ; la démocratie ou l’estat populaire quand tout le peuple ou la plupart d’iceluy en corps a la puissance souveraine ; l’aristocratie quand la moindre partie a la souveraineté en corps, et donne loy au reste du peuple ». Et de montrer longuement que tous les mixtes de ces trois formes de l’État ne sont qu’erreur, et « formes corrompues ».

Mais, dira-t-on, cette souveraineté donnée pour absolue n’est-elle donc incitée, régulée, protégée, humanisée par rien au monde contre [p. 93] l’arbitraire du souverain : orgueil ou folie d’un monarque, ignorance populaire, égoïsme d’un corps élitaire ? Bodin répond par sa doctrine de la justice et du « sentiment de la justice » qui oblige le prince à s’acquitter en conscience devant Dieu des devoirs de sa charge. La puissance absolue du prince — roi, peuple ou groupe privilégié — n’est limitée que par la volonté divine dont le « sentiment du prince » est le seul interprète… Elle est donc pratiquement sans limites.

3. Confusion générale des concepts

De la fin du xiie siècle à l’aube du xixe , les termes de nation, de peuples ou de langues, de pays ou d’États sont interchangeables, non seulement dans l’usage vulgaire, mais dans les écrits des savants, historiens, philosophes, juristes mêmes. On en trouverait autant d’exemples qu’il y a d’emplois de ces vocables dans les œuvres connues de l’époque. Qu’un seul suffise : dans L’Esprit des lois (Livre XIXe, chap. XXVII), Montesquieu parlant de l’Angleterre l’appelle en l’espace de 8 lignes peuple libre, cette nation (deux fois), puis cet État — et ainsi de suite pendant tout le chapitre.

Le Moyen Âge ne parle guère que de royaumes et de peuples. Le xvie siècle élabore et précise la notion de souveraineté pour définir l’État, nom qui apparaît rarement dans les textes du temps. Le siècle de Louis le Grand, s’il fait peu de cas du peuple n’en célèbre que mieux les nations — qui est leur dénomination lyrique (« en vers : de trois syllabes » précise Littré).

L’âge classique mélange un peu tout, non sans subtiles et précises nuances, qui en disent plus que les définitions, comme dans cette phrase de Rousseau : « Grandeur des nations, étendue des États : première et principale cause des malheurs du genre humain. » La grandeur est un attribut de la nation, bien sûr, non de l’État, et moins encore du peuple, dont le mieux qu’on puisse dire est « bon peuple », celui qui croit un peu n’importe quoi.

Les nations, pour Bossuet, sont « fières », « indomptables », « farouches », « belliqueuses », « rebelles », « de proie » ou « promises aux vautours », toujours nées pour la guerre et la domination, et non pour le bonheur du peuple. Le lien originel entre guerre et nation se retrouve même chez les auteurs les plus modérés de l’époque : « Une nation de [p. 94] soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens », écrit Montesquieu dans ses Considérations sur les Romains. Et voici qui résume tout cela dans Littré (1865) : « La grande nation, nom donné d’abord à la France républicaine, et dont l’empereur Napoléon Ier se servit pour désigner après ses victoires la nation française. »

Nous rejoignons le sens donné au mot nation par la Révolution française.

4. Naissance de l’État-nation

J’ai écrit ailleurs 71 les émergences et quelques-unes des conséquences historiques du phénomène sociologique et/ou religieux qui devait aboutir, pendant la Révolution française, à la formation du premier État moderne, et de nos jours à l’État-nation, « libéral » ou totalitaire.

Je rappellerai ici les étapes du progrès d’un mal spécifiquement occidental, mais dont la prolifération mondiale combinée avec les armements nucléaires, biologiques et chimiques (guerre ABC) peut entraîner la fin du genre humain. Étapes chronologiques d’abord (I), puis dialectique des concepts (II), sans décider qui a commencé ou résulté, de la poule ou de l’œuf.

I. Chronologie

La Convention nationale, élue au suffrage universel, destitue le roi en 1792, et proclame la République une et indivisible. Puis elle vote à six voix de majorité sur 721 votants (soit 366 pour la mort, 360 pour d’autres mesures) la mise à mort du roi, sans appel ni délai. « Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive », avait proclamé Robespierre. Louis en appelle à la Nation — qui a élu la Convention. Cette dernière annule « l’appel de Louis Capet à la Nation » et défend [p. 95] à qui que ce soit d’y donner suite, à peine d’être poursuivi comme « coupable d’attentat contre la sûreté générale de la République ».

Peu après (avril 1793), la Convention désigne dans son sein un Comité de salut public chargé d’un pouvoir exécutif de dictature, qu’il exercera jusqu’en 1795 ;

— à cette date, création d’un Directoire de 12 membres

— lequel à son tour sera remplacé en 1799 par un Consulat de 3 membres dont le Premier Consul, non-responsable devant les corps législatifs, va concentrer sur sa personne tous les pouvoirs,

— et cela fait, il sera élu empereur, en 1804, sous le nom de Napoléon Ier.

II. Dialectique des concepts

a) Au cours de la première étape de la Révolution, la souveraineté a été transférée de la personne sociale au petit groupe des détenteurs du pouvoir exécutif, c’est-à-dire à l’État, lequel décide de tout au nom de la Nation. La souveraineté royale se manifestait vers l’extérieur : elle consistait à ne reconnaître « aucun supérieur sur ses terres », ni empire ni papauté. Elle se double, en 1793, d’une souveraineté une et indivisible qui se manifeste cette fois vers l’intérieur : elle consiste dès lors à ne reconnaître aucune autonomie sur son territoire : ni provinces, ni régions, ni communes.

b) Louis XIV, le roi par excellence, avait brisé les féodaux et les communes, les grands et les moyens feudataires du royaume, et faisait travailler pour son compte exclusif un groupe de grands commis — dont Colbert est resté le type — qui avaient pour charge unique d’organiser et de faire fonctionner le pouvoir royal : l’ensemble constituait l’État. L’État c’est moi, aurait dit Louis XIV, comme tout patron de droit divin ou tout chef d’entreprise parlant de ses bureaux, de ses grands secrétaires, ou même de son conseil.

Dès 1793, l’État souverain (Comité provisoire, Comité de salut public, etc. jusqu’aux conseils de l’Empire, puis aux ministres des trois monarchies et des cinq républiques qui ont tenu son rôle en [p. 96] France jusqu’à nos jours), cet État pourrait dire, non sans injustice d’ailleurs pour les rois de l’ère féodale 72  : — le Roi c’est moi.

c) Il y a continuité de l’État de Louis XIV à nos jours, si l’on en croit les très curieuses définitions de « l’État classique » données par Pierre Chaunu (op. cit., p. 57) : « L’État classique exerce son pouvoir au profit du groupe qui est l’État. Bien savoir qui est l’État, c’est savoir au profit de qui travaille l’État. […] L’État administratif centralisateur s’affirme donc contre l’État diffus : barons, lords, grands feudataires, boïards, […] en s’appuyant sur un groupe de service, qui est un groupe de techniciens. Le groupe de service est à l’origine une haute classe moyenne. C’est pourquoi l’État préclassique est toujours, au départ, révolutionnaire ». On a bien lu : « Bien savoir qui est l’État, c’est savoir au profit de qui travaille l’État. » Qu’il soit royal au xviie siècle, bourgeois dès 1793, ou prétendument « ouvrier » à partir de la Révolution d’octobre 1917, l’État seul sait ce que veut l’État et ce qu’il est. Ces tautologies insistantes ne peuvent manquer d’évoquer le « Dieu seul parle bien de Dieu » de Pascal… Nous sommes en plein délire de sacralisation stato-nationaliste.

d) La nation n’était rien au départ de la Révolution, que la devise des révolutionnaires : le Vive la Nation clamé par les troupes françaises lors de la canonnade de Valmy n’avait pas plus de contenu objectif que le cri de guerre des bolchéviks en 1917 : Les soviets partout ! — mais il a gagné la journée.

Bonaparte faisait peu de cas du concret de la nation française, c’est-à-dire des habitants de l’Hexagone. « Ces Français n’ont aucun sens de la nationalité ! » écrit-il, de l’École de Brienne, au grand chef corse Paoli 73 .

Quant à Lénine, il détruisit en fait le pouvoir des soviets (conseils d’ouvriers, paysans et soldats). Les deux slogans fameux n’en ont pas moins servi à populariser les deux dictatures.

e) La confusion intéressée, entretenue dès le xviiie siècle et jusqu’à nous, entre les termes de nation, de patrie, de peuple, de pays et d’État est dénoncée par une très simple observation : on peut [p. 97] annexer des peuples à une nation, ou des pays et territoires à un État ; mais on ne peut rien annexer à une patrie.

f) Mais c’est peut-être l’usage courant et si souvent abusif de l’adjectif national qui fait le mieux sentir la nécessité impitoyable de ces confusions. Prenons encore nos exemples dans Littré, indicateur bien plus naïf, donc plus révélateur que les définitions savantes. On y lit : « National : qui concerne la nation, qui est de la nation. » Exemples : « L’honneur national… Les intérêts nationaux… Les haines nationales… Les biens nationaux : propriétés foncières confisquées pendant la Révolution et vendues au profit de la nation. » C’est ce qu’on nomme aujourd’hui les nationalisations, ainsi définies par le Petit Larousse : « Transfert à la collectivité de la propriété de certains moyens de production… en vue soit de mieux servir l’intérêt public, soit de mieux assurer l’indépendance de l’État. »

Il est bien évident que les « transferts » sont en fait des achats faits par l’État à son profit éventuel, avec l’argent des contribuables, ceux qui constituent la nation, et qui n’en ont jamais touché en retour un sou vaillant.

« National » veut créer l’illusion que chacun en bénéficiera. « Étatisé » serait juste, mais moins bien toléré…

5. Né de la guerre et pour la guerre 74

Sur la foncière parenté de l’État-nation et de la guerre — aujourd’hui de l’État totalitaire et de la guerre totale — tous les bons esprits sont d’accord, mais peu l’avouent.

Hegel annonce le premier la loi constitutive de l’État-nation lorsqu’il écrit : « Les nations divisées en elles-mêmes cherchent par la guerre au-dehors la tranquillité [qui leur manque] au-dedans. » (Philosophie des Rechtes, 1808, § 324).

« Ce qui sert maintenant le gouvernement de la France est forgé à chaud… L’État est tout… Il est militaire dans son principe, dans ses [p. 98] maximes, dans son esprit, dans tous ses mouvements » écrit Edmund Burke, ennemi de la Révolution (1796).

Mais le général Foy, qui se battit à Jemappes, glorifie cette identification de la nation et de l’armée : « La conscription est le palladium de notre indépendance, parce que mettant la nation dans l’armée et l’armée dans la nation, elle fournit à la défense des ressources inépuisables. »

Le modèle de société génialement bâclé par Bonaparte en vue de la guerre et de rien d’autre, c’est l’état de siège en permanence — qui sera dès 1930 la formule des États totalitaires de Staline et de Mussolini. L’administration des hommes et des choses y est plus mécanisée que dans n’importe quelle société humaine jusque-là. Tout y est militarisé, c’est-à-dire mobilisable à tout moment, esprit, corps et choses, par la conscription d’abord, mais aussi par la presse, par l’administration, par la fiscalité et plus tard par l’École. Reste l’économie industrielle, dont les premières manifestations ne semblent pas organisées, mais aventureuses, et de type plutôt féodal, sans liens d’aucune sorte avec l’État en général : il suffit de penser à l’industrie anglaise.

Mais ce régime « sauvage » ne durera pas longtemps : à partir de Napoléon, la dialectique de la Croissance du Pouvoir ne comportera plus seulement deux termes, l’État et la Guerre, mais un tiers médiateur : l’Industrie.

L’État trouvera les moyens de la soumettre à ses intérêts, par le jeu des tarifs douaniers, des impôts, des réquisitions de temps de guerre et des lois contre les cartels, servitudes compensées par l’apport du très gros client qu’est l’armée, et par la protection de la police, si généreusement accordée contre la « subversion ouvrière ». L’ultima ratio de la « défense nationale » pourra toujours couvrir, faute de mieux, les atteintes les plus graves à la justice sociale et à l’intérêt général de la Nation.

Voici leur enchaînement depuis un siècle et demi :

a) L’État-nation est lié à la guerre dans sa genèse et en chacune de ses étapes, en direction de la formule finale, qui sera l’État totalitaire.

L’un donne naissance à l’autre, soit que l’État tente d’éliminer les dissensions internes par le recours à l’union sacrée, soit que les « nécessités de la guerre » contraignent à étatiser plus strictement les [p. 99] ressources et la vie de la nation. Ce que les girondins commencent lorsqu’ils déclarent la guerre à l’Europe des rois pour remédier aux troubles intérieurs, les jacobins le poursuivent par la « levée en masse », le Comité de salut public et la Terreur, qui correspondent aux aggravations successives de la guerre ; enfin, Napoléon l’achève en organisant l’État-nation, d’abord en vue de la guerre et bientôt grâce à elle.

b) Les nécessités d’une mobilisation rapide entraînent la centralisation de l’administration et des moyens de communication. Ainsi, dans le modèle jacobin, Paris devient le centre nerveux d’où part « le coup électrique de la Raison, si prompt d’un bout de la France à l’autre », ainsi que le dit Anarcharsis Cloots, ce baron hollandais, Prussien de naissance, et grand inspirateur des jacobins. Condition d’une centralisation efficace : le dépérissement ou la suppression des pouvoirs locaux et de la vie civique des provinces, obtenus par la division du pays en départements arbitrairement découpés.

c) Toutes les routes, et demain toutes les lignes de chemin de fer, et plus tard toutes les autoroutes, partent de la capitale et y ramènent. Comme dans l’Empire romain, elles sont les voies de l’administration d’abord, non du commerce ; puis de l’armée, non de la culture, et moins encore de ce qu’on nommera tourisme au xxe siècle.

d) Le développement des communications centralisées favorise, accélère et, enfin, nécessite le développement de l’industrie lourde, condition de la puissance militaire. Laquelle à son tour appelle et favorise le développement de la technique et des recherches chimiques, physiques et biologiques…

6. Programmation de l’État-nation au xixe siècle

Industrie, technique et centralisation administrative exigent une discipline sans cesse accrue du citoyen. Napoléon l’avait prévue dès son accession au pouvoir : il entendait tout mettre en uniforme, élèves [p. 100] des trois degrés, conscrits et fonctionnaires, et enfin (moralement), les lecteurs de journaux réduits au seul Moniteur officiel.

Ce système, imposé à la France d’abord, a mis près de soixante-dix ans à se faire accepter par l’Europe entière.

Alignement des intelligences par l’instruction publique, gratuite et obligatoire. Alignement des corps par la conscription militaire, universelle et obligatoire. Alignement des curiosités par la grande presse et les RTV que nourrissent les agences nationales. Alignement des comportements et des réflexes par la Technique, fille de la Science, vraie religion du xxe siècle.

Tout cela, qui était le grand dessein de Napoléon, mais qui après lui avait soulevé tant de résistances dans les élites traditionnelles et libérales, finit par s’imposer à tous les États de l’Europe à peu près simultanément dans les années 1872-1885, années qui voient aussi le départ de la colonisation systématique et du partage de l’Afrique entre les « Puissances ».

École, Armée, Presse et Technique préparent donc à la guerre que les États-nations appellent, par leur formule même, et souvent consciemment. Dans un premier temps, le potentiel belliqueux ainsi dégagé va se dépenser en Afrique noire, en Éthiopie, au Maroc et au Proche-Orient où Français, Britanniques et Allemands s’affrontent avec des peuples mal armés, mais aussi et surtout entre eux, parfois directement (Fachoda, Agadir), ou par procuration, selon le scénario qui sera plus tard celui de la guerre civile d’Espagne, puis des guerres de Corée, du Vietnam, du Proche-Orient, de l’Amérique latine… (On a compté 135 « guerres limitées » de 1945 à 1983).

L’État-nation, né de la guerre et progressant par elle, comme elle par lui, conduit nécessairement à de nouveaux conflits qu’il prépare sous le nom de défense de la Paix. Et ce seront les deux guerres mondiales.

Après quoi, faute de guerres nationales importantes durant deux ou trois décennies, comme tout est disposé en vue de la guerre — esprits et corps autant qu’infrastructure industrielle — il se produit une recrudescence « inexplicable » de délinquance juvénile, de criminalité, de névroses, de psychoses, d’alcoolisme et d’usage de drogues de toute espèce, accompagnée d’une apathie civique croissante et en même temps d’une épidémie d’actes terroristes de moins en moins « à l’ordre » des États. La guerre seule — civile ou étrangère — vient [p. 101] mettre un terme à l’anarchie : elle est alors nationalisation du crime et de la lutte contre le crime, ainsi récupéré d’un même mouvement pour un nouveau bond en avant du PNB.

7. Où nous mène cette évolution ?

Le stade suprême de la sacralisation de l’État-nation dans sa souveraineté sans limites verra la guerre elle-même se retourner contre l’homme et, selon les plus grandes probabilités, l’éliminer.

Dès aujourd’hui, les ordinateurs des deux camps ont pour principal objectif de mesurer les progrès de l’armement d’en face. On m’assure qu’il existe dans le monde l’équivalent de 4 tonnes de TNT par habitant. Il semblait, vers 1977, que les USA pouvaient tuer tous les hommes existants environ 32 000 fois, l’URSS seulement 29 000 fois : ce missile gap aurait été rattrapé assez largement par les Russes. Tout va donc bien pour le moment. Des instruments d’une folle susceptibilité avertissent sans relâche les gouvernants de tout ce qui se passe, ou seulement se prépare, dans les esprits, dans les usines, dans les mers, sous la terre et dans les cieux.

Mais loin de conférer au président le pouvoir le plus grand jamais détenu par un seul homme, le phénomène de la guerre pousse-bouton peut marquer le seuil de l’anéantissement de toutes les libertés et volontés civiques concentrées dans la liberté et dans la volonté d’un seul individu.

Jamais pareil cumul de pouvoirs décisifs, naguère détenus par des millions de citoyens, n’aura signifié pareille somme d’imperceptibles abandons individuels. Or, cette somme insensée de pouvoirs dont le citoyen s’est laissé dessaisir par égoïsme, par peur des risques ou gain de paix, désormais peut être perdue d’un seul coup, sans retour, pour tous et par chacun.

La masse des informations de tous les ordres, nécessaire pour former la décision fatidique, n’est sans doute déjà plus maîtrisable. L’index de la main droite du président ne sera plus que le dernier élément de transmission d’une décision prise hors de l’Homme et contre lui, par la mégamachine — qu’il a conçue.

On sait — ou l’on devrait avoir enfin compris — qu’une convention tacite lie les deux personnes du drame : ni la vraie guerre ni la vraie paix ne sauraient être tolérées dans le jeu qui assure le pouvoir des [p. 102] deux grands, à la fois sur leurs propres peuples, sur les États désunis de l’Europe, et sur l’anarchie du Tiers Monde.

Mais les conventions, même tacites, et même vitales pour la santé des industries, le contrôle répressif des mouvements pacifistes et le brouillage des idéologies antagonistes, ne sont [pas] à l’abri des erreurs qualifiées d’« humaines » pour les minimiser, dans les installations nucléaires. Un beau jour, ou l’autre plutôt — dies irae, dies illa — quelque chose commandera la chute des satellites porteurs de têtes nucléaires, quelque chose agira sur l’index du grand chef et pèsera sur le bouton rouge, réduisant le monde en braises et cendres poussiéreuses — solvet saeclum in favilla.

8. Où le mal peut devenir l’ennemi du pire

Certes, le pire est devenu calculable, dès lors que pour la première fois dans son histoire, l’Homme dispose des moyens qu’il faut. Les probabilités d’une catastrophe globale sont plus grandes que celles de la paix. Mais nul calcul n’est garanti contre l’erreur quand des facteurs humains y entrent en compte.

Le processus qu’on vient de décrire paraît inévitable, irréversible. Mais nous voyons que l’État-nation, qui en est le moteur, dépend lui-même, dans sa genèse et son évolution, de contingences historiques, bien loin qu’il soit l’accomplissement d’une nécessité naturelle, définitive, inéluctable. Comme tout ce qui est né, il mourra donc.

Mais on voudrait ne pas être entraîné dans sa mort…

Les signes du déclin de l’État-nation se sont multipliés à la mesure de ses pires excès.

Du temps de la montée de Hitler au pouvoir et du règne incontesté de Staline, un jeune mouvement personnaliste, L’Ordre nouveau 75 résumait sa critique de l’État-nation — terme d’ailleurs lancé par lui — dans la proposition aujourd’hui bien connue : « Trop petit et trop grand à la fois. »

En effet, les États-nations d’Europe sont à la fois (à deux ou trois exceptions près dans les deux cas)

[p. 103] — trop petits pour jouer un rôle effectif à l’échelle mondiale,

— trop grands pour animer réellement leurs régions et pour résoudre les problèmes spécifiques qui s’y posent.

L’argument est devenu le pont aux ânes de toute critique fédéraliste de l’État-nation. On le retrouve de nos jours dans les écrits de J. Buchmann, de Robert Lafont, d’Hervé Lavenir, de Lewis Mumford, etc. — Alexandre Marc les ayant d’ailleurs tous précédés d’une trentaine d’années sur ce point —, en Europe, et dans des déclarations plus récentes comme celle de Daniel Bell aux USA : « Les gouvernements sont aujourd’hui trop petits pour régler les affaires mondiales, et trop grands pour régler les affaires locales. »

Dans ma Lettre ouverte aux Européens (1970), je retrouvais et développais ce thème :

Regardons maintenant ces États-nations unitaires tels qu’ils sont dans leur être et leur agir concret, non plus dans leurs seules prétentions. Nous verrons aussitôt que tous, sans exception, sont à la fois trop petits si on les regarde à l’échelle mondiale, et trop grands si l’on en juge à leur incapacité d’animer leurs régions, et d’offrir à leurs citoyens une participation réelle à la vie politique qu’ils prétendent monopoliser.

Ils sont trop petits pour se défendre seuls, même avec l’aide d’une petite ou moyenne force de frappe, pratiquement annulée par les barrages antimissiles des deux grands.

Ils sont trop petits dans le domaine économique pour répondre au « défi américain », mais aussi pour répondre au défi du tiers monde… Enfin, ils sont trop petits pour agir politiquement au niveau des empires véritables qui dominent notre monde, et surtout pour résister à la satellisation politique ou économique.

Par quoi ils manquent doublement à la fonction de tout gouvernement : sécuriser les membres d’une communauté, et assurer l’efficacité de sa participation dans les affaires du monde […].

Parce qu’ils sont trop petits, les États-nations devraient se fédérer à l’échelle continentale ; et parce qu’ils sont trop grands, ils devraient se fédéraliser à l’intérieur.

À l’occasion des premières « Élections européennes », en 1979, j’ajoutais à cette critique fondamentale une énumération plus détaillée des déficits accumulés par les États-nations européens et dont l’addition devrait suffire à les déclarer en faillite.

[p. 104] Dans l’état actuel de division de l’Europe en 30 États-nations souverains qui, pour mieux affirmer leur souveraineté, refusent de se fédérer à l’Ouest, ou qui, n’ayant qu’une souveraineté surveillée, ne peuvent y renoncer à l’Est, force est de constater que les Européens, s’ils s’en tiennent aux seules forces nationales, ne sont capables d’assurer, en fait, aucune des tâches que le gouvernement d’une nation est censé normalement assurer et qui représentent sa raison d’être.

Dans leur état actuel de division, nos « souverainetés » ne peuvent en effet :

— ni résister à la colonisation économique par les USA ;

— ni repousser une intervention militaire venue de l’Est ;

— ni lutter contre l’inflation sans augmenter le chômage ;

— ni réduire le chômage sans augmenter l’inflation ;

— ni maintenir la valeur de leur monnaie ;

— ni faire face à leurs besoins allégués en énergie sans menacer l’environnement et s’opposer par la police à l’exercice des droits démocratiques ;

— ni prévenir ou guérir la pollution des lacs, des fleuves et des mers océanes ;

— ni venir en aide au Tiers Monde dans sa lutte contre la famine et sa passion de copier et de s’approprier les causes mêmes de notre crise ;

— ni assurer l’approvisionnement nécessaire en matières premières et en combustibles producteurs d’énergie ;

— ni, finalement, tirer parti des ressources propres au continent en capitaux, équipements, technologie, compétence et créativité.

Faute de concertation à l’échelle continentale, et faute d’institutions communes de type fédéral, nos États-nations, retranchés dans leurs souverainetés nationales, ne pourront échapper au cours des prochaines décennies aux dangers énumérés, dont certains sont irréversibles et donc mortels.

L’Europe doit s’unir pour survivre.

Elle doit survivre pour que l’humanité ne soit pas entraînée dans sa perte. 76

9. Où la Souveraineté nationale devient absolue et s’annule

[p. 105] J’ai rappelé le transfert de la Souveraineté du Roi médiéval à l’État classique — en fait — puis à la Nation — en prétention. J’enchaîne ici sur une remarque capitale de Bertrand de Jouvenel dans son traité De la Souveraineté (Paris, 1955).

« C’est une erreur de croire que l’Histoire n’a vu d’autre changement concernant la Souveraineté que son déplacement. Elle a surtout vu la construction de cette Souveraineté sans limite ni règle, dont nos ancêtres n’avaient pas l’idée. » (p. 216) « Quand on disait alors souverain, on entendait simplement supérieur : c’est le sens étymologique. »

Suivons ce guide dont la science assurée ne nuit jamais à l’impeccable élégance du propos. Il nous montre d’abord « le passage d’une souveraineté relative, la monarchie féodale », bornée par trois sortes de lois : « les loys de Dieu, les règles de Justice naturelle, […] et finalement les loys fondamentales de l’Estat. » (Charles L’Oyseau, Traicté des Seigneuries, 1609). Le prince souverain doit être fidèle à sa mission divine : « Il n’est libre ni quant à la fin qu’il poursuit, ni quant aux moyens qu’il emploie. » Il doit respecter la loi de Nature autant que celles de Dieu. Enfin, il est lié par ses devoirs envers le peuple qui obéit. « Trois ordres de lois, dont toutes seront abrogées par le triple fait historique de l’irréligion, de la positivité du droit et de la souveraineté du peuple » (p. 235) car « le peuple devenu souverain, il est contradictoire qu’il se lie lui-même. » (p. 234)

Survient l’âge classique : « Louis XIV dans sa majesté n’est qu’un révolutionnaire qui a réussi : un premier Napoléon, profiteur d’un premier jacobinisme  simplificateur et même terroriste. Ce  jacobinisme a émancipé le Souverain, en renversant l’empire antérieur de la Loy. Liberté pour le Souverain, c’est la devise du xviiie siècle. Cette liberté consiste pour le Souverain à n’être plus tenu par des règles ; désormais il formule les règles à sa guise… » (p. 237)

Jean Bodin l’avait déjà décrété dans sa Respublique (1576) : la souveraineté du prince consiste dans son pouvoir « de poser et de casser les loys ».

On touche à la souveraineté absolue : celle-là même que les Comités de la Révolution française vont conférer à ce qu’ils nomment la Nation — qui est le Peuple soumis à l’État — qu’ils incarnent.

[p. 106] D’où, de nos jours, les définitions courantes de la souveraineté nationale dans les dictionnaires les plus répandus. Ainsi le Petit Larousse : « Souveraineté nationale : principe du droit public français selon lequel la souveraineté, jadis exercée par le roi, l’est aujourd’hui par l’ensemble des citoyens. »

Si le peuple est ici déclaré souverain, c’est l’État qui dispose du pouvoir par la police et par l’argent.

Et l’on a vu (chap. 8) que l’État ne connaît d’autres limites que celles que lui imposent dans le fait la pluralité des États et l’absurde égoïsme des autres.

Exactement aussi bête que cela. Mais pouvant entraîner sous peu l’extinction de toute vie indigène sur la terre, végétale, animale et humaine.

10. L’obstacle majeur à toute fédération des Européens

Question : — La décadence de l’État-nation, seul porteur de la Souveraineté nationale absolutisée, étant ce que l’on vient de rappeler, et que personne ne peut contester de bonne foi, quel est l’obstacle majeur qui paralyse encore les deux réformes seules capables, à l’évidence, d’ouvrir un nouvel avenir, et qui sont la fédération européennne au-delà des États-nations et l’autonomie des régions à l’intérieur des frontières étatiques — et souvent même à travers elles ?

Réponse : — Cet empêchement majeur, inlassablement invoqué par les adversaires objectifs de l’Europe unie — à commencer par des chefs de tous les grands partis politiques actuels, du communisme nationaliste 77 à l’extrême droite jacobine et du socialisme traditionnel à la droite « moderne » — c’est la Souveraineté nationale, inaliénable, une et indivisible, d’autant plus absolutisée, sacralisée, qu’elle n’a [p. 107] plus d’existence opérationnelle démontrable hormis sa faculté de bloquer les issues souhaitables et possibles en fait.

Certes « rien n’existe qui ne se manifeste ». Mais une existence négative, et très active en tant que telle, est parfaitement concevable et vérifiable : la Souveraineté nationale nous le fait voir en 1984 mieux encore qu’en 1979, à l’occasion des élections européennes.

Mais vous auriez tort de penser que le recours à la « souveraineté nationale » ne peut servir que les ennemis de tout régime fédéraliste. Car le Monde du 30 avril 1984 m’apprend que les adversaires des armes nucléaires poussent l’audace jusqu’à l’invoquer à leur tour : les juristes des Pays-Bas « prétendent qu’un accueil de missiles américains constituerait une violation de la souveraineté néerlandaise ». On croirait entendre Marchais… ou Chirac ; ou Debré… aujourd’hui 78 .

Le terme de « Souveraineté » évoquait sous l’Ancien Régime la plénitude de puissance de la volonté du souverain. En devenant l’attribut de la « Nation », en réalité : de l’État — comme nous l’avons montré — la Souveraineté a perdu toute substance et toute vertu novatrice ou positivement impérative. Elle n’est plus qu’une prétention que l’on invoque à titre de tabou, ce qui exempte de toute raison donnée ou à trouver. La Souveraineté de l’État ne peut donc plus servir qu’à refuser ce que l’on déteste. Ce n’est plus toute-puissance, mais puissance de refuser, et bloquage de toute solution incompatible avec la prétention que l’on allègue arbitrairement. Ce n’est plus volonté, mais nolonté, qui est vouloir du non, vouloir du rien.

Tel est le nihilisme de l’État-nation.

Ce qui est tout simplement absurde, dans les discours des « hommes d’État » contemporains, c’est qu’ils affirment que leur but n’en est pas moins l’union de l’Europe : ils nous répètent comme Michel Debré qu’un « bon Européen » est celui qui — comme eux — « veut, en fonction d’une réalité fondamentale qui est celle des nations, faire l’Europe des États, l’Europe des patries. » (Discours de Bourges, [p. 108] 8 mai 1979). Le même Debré écrit encore : « Ou bien la nation française existe une et souveraine, ou bien elle n’est plus » (Lettre ouverte aux Français pour la conquête de la France, 1980). Il ne reste en fait que l’État qui puisse revendiquer la souveraineté absolue, laquelle s’oppose par sa définition et sa nature à toute espèce de pacte ou d’alliance de bonne foi, qui limiterait l’absolu de sa Souveraineté.

Prétendre que l’on veut l’Europe des nations, l’Europe des États, voire l’Europe des patries, confondues dans un même pot-pourri conceptuel, c’est vouloir, au fait et au prendre, l’une des trois solutions que voici :

— une Amicale des misanthropes ;

— un mariage qui garantisse aux conjoints leurs droits de célibataires ;

— une mise en commun des chacuns pour soi. 79

Toutes choses que l’on peut dire ou écrire, mais non point pratiquer, pour des raisons trop évidentes. Comment fonder l’union sur l’obstacle par essence et par définition à toute union sérieuse, tant soit peu contraignante, et faisant prévaloir la solidarité jurée sur l’intérêt particulier et ses fluctuations ?

11. L’idolâtrie de la Souveraineté nationale dénoncée par Toynbee

Dans le résumé magistral de ce qui fut l’œuvre de sa vie, A Study of History 80 , le plus grand philosophe de l’Histoire, en notre siècle, Arnold Toynbee, fait sienne la thèse solidement établie qui veut que la décadence du monde hellénique ait résulté « de l’incapacité de ceux à qui la tâche incombait de dépasser l’obstacle de la souveraineté de la Cité-État ». D’où le triomphe de Rome, qui avait su établir un compromis entre la Cité-État et la communauté impériale, première approche d’une communauté continentale. Et il compare cette situation [p. 109] avec celle de l’Europe au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale :

Le principe de structure de l’État romain présentait un caractère complètement incompatible avec une telle idolâtrie. Ce principe reposait sur une « double citoyenneté » exigeant la soumission du citoyen envers la cité particulière où il était né et l’administration politique plus vaste que Rome avait créée. Ce compromis était psychologiquement possible dans les seules communautés où l’idolâtrie de la cité-État n’avait pas acquis une totale emprise sur le cœur et l’esprit des citoyens.

Il n’est pas nécessaire de souligner l’analogie entre le problème de la souveraineté locale dans le monde hellénique et le problème correspondant dans le nôtre, aujourd’hui. Toutefois, à la lumière de l’Histoire grecque, nous sommes en droit d’espérer que notre problème occidental actuel trouvera sa solution — pour autant qu’on puisse en trouver une — dans quelque partie de l’Europe où l’institution de la souveraineté nationale n’aura pas été érigée en objet de vénération idolâtre. Nous ne pourrons attendre de salut d’aucun des États nationaux d’Occident où chaque pensée et sentiment politiques sont liés à un esprit de clocher et hypnotisés par le prestige d’un glorieux passé. Ce n’est pas sur ce plan psychologique épiméthéen que notre société peut lever les yeux dans l’espérance d’y découvrir quelque forme d’association internationale qui amènerait la souveraineté locale sous la discipline d’une loi plus haute et préviendrait ainsi la calamité (sans cela inévitable) de notre anéantissement dans un conflit fatal. (p. 349-350)

Puis, faisant allusion aux négociations qui devaient donner naissance à l’ONU — mais cela s’applique mieux encore aux initiatives d’union européenne qui allaient suivre le Congrès de l’Europe à La Haye, 1948, notamment la création du Conseil de l’Europe, avec lequel il allait entrer en contact 81 — Toynbee posait la question décisive :

Cette seconde tentative — pour bâtir un édifice politique [p. 110] qui nous permettra de donner plus de substance, avant qu’il ne soit trop tard, à l’organisation internationale ébauchée — réussira-t-elle ? Rien ne permet de l’affirmer. Soyons seulement assurés que, si ces précurseurs-là échouent, l’œuvre ne sera jamais accomplie par les dévots pétrifiés de cette idole : la souveraineté nationale.

Plus de trente ans plus tard, et à la veille d’élire un nouveau Parlement européen, tous les chefs des partis politiques importants des dix pays de la CEE renouvellent leurs serments sur tous les postes : ils n’ont rien accompli, l’Idole en soit témoin, et n’accompliront jamais rien.

Eux, non ! Ils sont au-delà de tout soupçon de fédéralisme clandestin. Mais leur temps va passer inexorablement, et les crises mêmes qu’ils gèrent chacun à sa manière risquent de provoquer en s’aggravant des prises de conscience inquiétantes. Certains modèles de dépassement de l’État-nation et de la souveraineté nationale absolue semblent intéresser les jeunes générations.

Or, l’histoire de l’humanité n’est pas faite seulement d’accidents, de victoires et défaites électorales, économiques, voire militaires au loin. Elle est déterminée par ces prises de conscience imprévisibles, survenant dans des groupuscules d’où sortent des formules nouvelles et des mots d’ordre initiant de proche en proche des changements d’attitudes, de devises, et subitement de finalités qui s’organisent en un système alternatif.

On voudrait esquisser ici, en première approximation, deux séries de valeurs ou « vertus », caractéristiques des comportements stato-nationaux d’une part, fédéralistes de l’autre.

Valeurs, modèles et comportements à la fois impliqués par chacun des systèmes comme conditions de son bon fonctionnement, mais favorisés en retour par ce même fonctionnement, et inculqués dès lors par l’instruction publique et les médias. On a tenté de les ranger ici, schématiquement, sur deux colonnes de « vertus prônées » (sinon toujours pratiquées).

[p. 111] 

État-nation Fédération
Finalités
Puissance (collective) Libertés (personnelles)
État fort, qui s’impose à la nation État service-public, bien toléré comme tel
Ordre public assuré par une majorité incontestée Pluralité pacifique des communautés et des vocations.
Accroissement du prestige national, du PNB et du potentiel militaire Garantie des libertés et des responsabilités civiques indissociables
Moyens, valeurs, mots d’ordre
Égoïsme sacré Solidarité vitale
Centralisation Autonomies régionales
Unité contre l’Étranger Union pour la sauvegarde des autonomies
Raison d’État Respect inconditionnel des droits de l’homme
Concurrence, compétitivité Complémentarité
Prestige du chef de l’État Compétence du Collège exécutif
Droit du plus fort Minorités favorisées
« La vie politique est un combat » La vie politique est composition des diversités, voire des contraires
Réglementer et contraindre Stimuler et convaincre
Rivalité Entraide
Chacun pour soi Un pour tous, tous pour un
[p. 112] Supériorité, primauté, prépondérance, dominance, monopole d’une Nation Coopération interrégionale
« Insolence » Amitié
Priorités d’aujourd’hui
Souverainetés nationales absolues Indépendance européenne
Paix (par l’accumulation des armes « dissuasives ») Paix (par le désarmement nucléaire à partir d’une démonstration « persuasive » du péril total encouru par l’humanité)
    

Nota bene. 1. Dans les deux colonnes, il n’y a que des « vertus », en ce sens qu’on n’y mentionne que les comportements requis pour que le système fonctionne.

Exemple : orgueil national dans la colonne I, et solidarité vitale dans la colonne II, ne signifient pas que les citoyens d’un État-nation sont orgueilleux et ceux d’une fédération solidaires, mais signifie simplement, objectivement, que le système requiert, pour fonctionner, soit l’affirmation de l’orgueil national, soit la pratique de la solidarité. Indépendamment de tout jugement sur les qualités morales des habitants des pays considérés.

2. Il se trouve que les « vertus » de la colonne II sont chrétiennes, celles de la colonne I idolâtres.