(1930) Articles divers (1924–1930) « Au sujet « d’un certain esprit français » (1er mai 1930) » p. 4
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Au sujet « d’un certain esprit français » (1er mai 1930) p

1. Un petit volume « lourd de pensée », comme disent bizarrement les journalistes. (L’esprit n’est-il pas ce qui allège ? Ce qui fait s’envoler les ballons ?)

    

2. En vérité, ce temps est peu propice au mépris et à l’adoration : où que se portent nos regards, ils rencontrent des talents distingués. À cet ordre d’ambition convient seule l’activité de la critique. Trois ou quatre grands écrivains — Claudel, Gide, Valéry… — suffisent à nous rassurer sur la valeur littéraire de l’époque, mais non sur le sort de l’esprit. À côté d’eux, s’écrient nos auteurs, « qu’on nous montre un seul Français qui n’ait pas le cœur sur les lèvres, qui ait quelque chose à dire, ou une qualité, une richesse d’âme comparable à celle d’un Goethe ou simplement d’un Rilke, par exemple… » — Exigence et reproche également démesurés, mais combien sympathiques, à l’heure où tout le monde exagère, à qui mieux mieux dans le sens de la médiocrité spécifiquement française — et nul ne s’en déclare gêné, me semble-t-il…

    

3. Si nous jetons sur les lettres parisiennes un regard distrait mais circulaire, comme dirait Aragon, — et je suppose que Beausire et Simond se livrèrent à ce petit jeu avant d’écrire — que voyons-nous en effet ?

Une grande nuée de romanciers à peine plus réels que leurs personnages ;

des êtres gris, marqués d’un point rouge, professeurs, journalistes, spécialistes de tout au monde ;

des jeunes gens qui ont fait leurs études à la Nouvelle Revue française , et qui ont, sur un tas de sujets pas importants, des idées « pertinentes », comme dit M. Charly Clerc ;

des révolutionnaires sans idéal et sans puissances de mythe ;

des philosophes sans pente ni grandeur ; (Je mets au concours ce problème, d’ailleurs insoluble : « Peut-on discerner avec certitude, après lecture de ses œuvres, si M. Brunschwicg croit ou non à la divinisation finale de l’homme par le progrès des sciences exactes ? »)

d’aimables biographes : M. de Pourtalès, qui parle toujours excellemment du « cœur des autres » comme dit M. Gabriel Marcel, présente Nietzsche en Nouveau Messie, comme dit Annie Besant. Et c’est charmant, disent les dames. Je ne suis pas aussi dur que les dames.

… et M. Maurois, comme disent beaucoup de gens, qui persiste à passer pour un écrivain ; alors qu’il est plutôt ce qu’autrefois l’on nommait joliment un fin lettré.

(Vraiment le jeu est trop facile. Allez donc vous mettre en colère contre l’insignifiance ! On ne nous laisse même plus la colère. Ah ! nous ne risquons pas d’être tués par des statues !)

Tout d’un coup, trois hommes qui ont du cran. Deux qui viennent : Bernanos et Malraux ; un qui s’éloigne : Montherlant. Très suspects dans les « milieux » littéraires, l’un parce qu’il croit tout à fait, l’autre parce qu’il ne croit pas du tout, le troisième parce qu’il croit ou ne croit pas selon les sautes brusques de son tempérament. Attendons encore un peu avec ceux-là…

Enfin, l’ultime raison de ne pas désespérer, cinq ou six poètes.

    

4. « Quelque grande que soit » mon envie — comme disent Beausire et la Grammaire — mon envie, ma passion d’admirer, je cherche en vain l’homme qui brisant « les grilles de la raison » libère « le lion de mes certitudes » — comme disent Simond et ce grand potache de Maldoror.

« Qu’on nous montre un homme… » Un ou deux. Il suffit de très peu de sel pour rendre mangeables beaucoup de nouilles.

Mais si le sel perd sa saveur, serait-ce avec des pamphlets qu’on la lui rend ? Je le trouve en tout cas bien tonique, celui que Beausire et Simond viennent d’écrire au sujet de quelques-uns des meilleurs esprits que la France ait su rendre inoffensifs.

Il se pourrait très bien qu’à cette génération ne soit échue qu’une œuvre de critique, impitoyable de rigueur et d’enthousiasme.

    

5. La critique est aisée, répètent ceux qui en ont peur, ceux-là mêmes, bien sûr, qui, sous prétexte de sa difficulté, récusent l’art.

Il y avait une fois un journaliste, un libéral et un jeanfoutre qui regardaient travailler un maçon. Le maçon creusait et défonçait, or on lui avait commandé une maison. Nos trois compères se moquaient fort. Le journaliste expliquait qu’on eut dû commencer par l’échafaudage. Le libéral déplorait que l’on défonçât le sol. Le jeanfoutre trouvait qu’il y a déjà tant de maisons. Cependant le maçon continuait de construire, et quand les fondations furent achevées, les murs s’élevèrent, et quand tout fut terminé, l’on interdit l’entrée du palais à nos trois amis (qui pourtant n’eussent pas demandé mieux que de reconnaître, etc.)

Actuellement, Nietzsche est encore très mal compris.

    

6. Il s’agit ici de la critique d’un certain état d’esprit moins facile à formuler qu’à décrire dans ses effets, et qui paraît affecter d’un commun penchant au libertinage mental trois phénomènes littéraires partout ailleurs divergents : « Barrès dans son éthique, Maurras dans son esthétique, les Surréalistes dans leur métaphysique, font preuve de la même ambition et témoignent de la même impuissance. Ils désirent également donner une solution décisive au problème de l’homme ; ils manquent également de cette énergie créatrice et critique qui leur permettrait d’envisager ce problème dans toute son ampleur et sa force. » Ainsi Beausire nous montre un Barrès tout crispé sur quelques certitudes et quelques doutes immédiatement utilisables. Simond dénonce chez Maurras l’impardonnable confusion des valeurs que représente son positivisme esthétique, ce désir de connaissance, puis désigne chez les surréalistes certains sophismes et ce « badinage mystique » sans l’accompagnement desquels, semble-t-il, nul Français ne saurait accepter sa révolte.

Il y a bien quelques outrances dans tout ceci. Mais je voudrais que s’en offusquent ceux-là seuls que l’outrancière habileté contemporaine écœure plus que tout. Plutôt donc que de discuter ces thèses, je voudrais suivre leurs prolongements au-delà, — au-dessous — de leurs prétextes.

    

7. Nous souffrons d’une terrible carence d’héroïsme intellectuel. Ces messieurs — et qui pensent — ont la chance de vivre à l’une des époques les plus violentes de l’histoire humaine ; ils assistent à des bouleversements sociaux, moraux et surtout spirituels d’une portée planétaire, mais ils trouvent d’excellentes raisons pour ne point se laisser troubler. Ils tiennent à leurs petites inquiétudes domestiquées. Ils sont toujours pressés, charmants et aussi peu tragiques que possible. « Il n’y a en eux aucun silence, aucune interrogation, aucune volonté supérieure de domination et de puissance… On ne se pose plus, en France, de questions qui dépassent un certain plan. C’est mal vu. » Ou si on les pose, ajouterai-je, c’est pour les résoudre aussitôt et d’une manière aussi peu compromettante que possible. Direz-vous que les Allemands ne les posent pas mieux ? Du moins n’ont-ils pas cette impudeur française de supprimer ce qu’ils ne peuvent résoudre sur-le-champ. Ils mettent en jeu des systèmes de valeurs plus ramifiés, plus organiques. Ils ne sont pas obscurs, ils sont arborescents. Voyez Bertram, Gundolf, Rudolf Kassner… En France, hélas ! une logique verbale et le clair génie que l’on sait se chargent de tout réduire à la raison, y compris la Révolution, thème rhétorique, y compris la Religion, thème catholique. Servir leur paraît ridicule. Soit, mais il faudrait donner une œuvre. Il faudrait créer, si rien n’existe qui vaille qu’on s’y dévoue. Mais quoi ! cela peut vous mener à crever de faim, ce qui ne se porte plus, — voire même à paraître ennuyeux 13

Ils recherchent tous un équilibre, le trouvent bien vite, comme de juste, s’en lassent, cherchent alors un déséquilibre, s’en effraient, repartent vers la foi et s’arrêtent chez un éditeur. Cela fait un roman de plus. Il obtiendra le Prix d’assiduité et l’approbation de tous les prudents qui ont fait le tour des choses comme on fait le tour des galeries du Lido : bien décidé à ne rien acheter qui mette en péril le budget mensuel. Ô sens de la mesure ! (Mais où les audaces souveraines d’un Racine, d’un Descartes ?) D’ailleurs, c’est bien simple, si vous persistez à dédaigner cette vertu qu’il est vraiment trop facile de nommer l’avarice française, il vous reste à choisir entre le sort de Nietzsche et celui de Schiller. Romancer la vie de ces excessifs est assez bien vu ; mais tenter de leur opposer un effort digne de ce qu’ils furent… Cela demanderait certains sacrifices, certains mépris qui passent tellement la « mesure » parisienne — physiologique et morne — que le fait même de s’y essayer définit ce qu’on nomme à Paris prétention.

Méditez un peu cette note de Beausire : « Barrès se plaint très souvent de ses migraines, de ses gastrites, de sa fatigue. Pour abolir des obstacles de cette envergure, il suffit d’un peu de décision. Jules César s’imposait de longues marches. Mais ne demandons pas à Barrès de quitter sa chambre, son cigare ou son moi. »

    

8. « La France… n’a pas su faire la révolution morale… parce qu’elle manque de sens moral. » Le Français qui n’est ni chrétien ni disciple de Nietzsche, demandera pourquoi il faut faire la révolution morale. Voilà notre aphorisme démontré.

    

9. Enfin je citerai deux petites phrases qui suffisent presque à situer la position d’attaque de nos auteurs : « Tout créateur néglige sa personnalité » et « Kant est un peu plus redoutable que Robespierre ». Bien. Ah ! très bien ! Mais qu’ensuite on fasse appel à Valéry ou au Surhomme, jamais absent d’ici, et je reprends ma liberté. Beausire admire Léonard d’avoir « tracé peut-être pour toujours les limites de l’humaine liberté ». Simond réclame « un parti pris…, un ordre de valeurs, si arbitraire qu’il soit, mais volontairement, assumé ». N’est-ce point oublier que l’existence du Christ donne à « l’humaine liberté » des limites d’une nature que Léonard ne soupçonna même pas ; — que ces limites rendent absurde l’adoption d’un ordre de valeurs « arbitraire », mais obligent l’homme à « assumer » d’autant plus héroïquement sa vérité — une vérité qu’il doit se créer de toute sa volonté, telle inéluctablement qu’elle est en Dieu — et soit qu’il sache ou qu’il ignore que la grâce seule permet de vouloir… C’est Nietzsche, et quelque chose par-dessus, tout de même…

Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire.

    

10. Nous voici parvenus au point où cessent d’eux-mêmes nos bavardages. J’ai senti mes oreilles se déboucher, nous gagnons l’altitude.

Les problèmes qu’il se pose sont le meilleur de l’homme — à condition qu’il les surmonte. « Car l’homme est quelque chose qui doit être surmonté » comme dit Zarathoustra — développant sans doute une vue évangélique. Que ce petit écrit d’un mouvement naturel nous ramène au centre des seuls problèmes qui ne soient pas insignifiants, voilà qui suffira peut-être à le justifier aux yeux de quelques-uns.