(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) «  Le Corbusier, Urbanisme (juin 1926) » pp. 797-798
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Le  Corbusier, Urbanisme (juin 1926) v

Nous disons adieu aux charmes troubles et inhumains de  la  nature. Il s’agit de créer à notre vie moderne un décor utile et beau. Or «  la  grande ville, phénomène de force en mouvement, est aujourd’hui une catastrophe menaçante pour n’avoir pas été animée de  l’ esprit de géométrie… Elle use et conduit lentement  l’ usure des milliers d’êtres humains ». Elle n’est plus adaptée aux conditions nouvelles de travail ou de repos, ni dans son plan ni dans  le  détail des rues. Congestion : « un cheval arrête 1 000 chevaux-vapeurs ». Et pourtant «  la  ville est une image puissante qui actionne notre esprit » après avoir été créée par lui, — comme  la  poésie.

C’est ainsi que  le  problème de  l’ Urbanisme se place au croisement [p. 798] des préoccupations esthétiques et sociales d’aujourd’hui. Pour résoudre  la  crise de notre civilisation sous cet aspect comme sous  les  autres, il nous faut mieux que des dictateurs : des Architectes, de  l’ esprit et de  la  matière. Si  Le  Corbusier réalise son plan, ce sera plus fort que Mussolini (lequel s’est d’ailleurs inspiré de lui dans son fameux discours aux édiles de Rome).

Urbanisme est une étude technique et un pamphlet dont  l’ argumentation serrée éclate parfois en boutades mordantes, en brèves fusées de lyrisme. C’est d’une verve puissante jusque dans  la  statistique. On en sort convaincu ou bouleversé, enthousiasmé d’avoir trouvé  la  formule même de tant d’aspirations modernes. Voici sans aucun doute un des livres  les  plus représentatifs de  l’ époque de Lénine, du fascisme, du ciment armé.

« Notre monde comme un ossuaire est couvert des détritus d’époques mortes. Une tâche nous incombe, construire  le  cadre de notre existence… construire  les  villes de notre temps ». Et je déplie ce plan d’une « ville contemporaine ». Pures géométries de verre et de ciment blanc, flamboyantes au soleil.  Les  vingt-quatre gratte-ciels de  la  Cité, au centre, s’espacent autour d’un aérodrome-gare circulaire, prismes perdus dans  le  silence de  l’ azur au-dessus des rumeurs de  la  ville. Puis s’étendent  les  quartiers de résidence ;  les  jardins suspendus à tous  les  étages soulignent de verdure  l’ horizontale des toitures en terrasses. Des perspectives régulières recoupées à 200 et 400 mètres par  les  plans fuyants des rues immenses livrées au 100 à  l’ heure des autos.  Les  maisons habitées ne sont plus que des enceintes transparentes, et minces en regard de leur hauteur, entourant de leurs multiples « redents » des terrains de jeux et des parcs,  la  nature annexée à  la  ville. « C’est un spectacle organisé par  l’ Architecture avec  les  ressources de  la  plastique qui est  le  jeu de formes sous  la  lumière ». Cristallisation d’un rêve de joie et de raison où de grandes ordonnances élèvent leur chant.

Utopie ! Oui, si notre civilisation s’avoue trop fatiguée pour créer avec ses moyens matériels formidables des ensembles soumis aux lois de  l’ esprit et de  la  vie sociale, non plus à un opportunisme anarchique. Tirer des lignes droites, est  le  propre de  l’ homme. Toutes  les  civilisations fortes  l’ ont osé. Créer un espace architectural lumineux à la place de nos cités congestionnées, ce serait peut-être tuer au soleil des germes de révolution. Déjà des ingénieurs se sont mis à calculer  la  réalisation de ce phénomène de haute poésie —  la  « ville contemporaine ». Un labeur précis et anonyme concourt obscurément à cette parfaite expression du triomphe de  l’ homme sur  la  Nature. Architecture : « tout ce qui est au-delà du calcul… Ce sera  la passion du siècle ».