(1977) Foi et Vie, articles (1928–1977) « Le péril Ford (février 1928) » pp. 189-202
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Le  péril Ford (février 1928) a

On a trop dit que notre époque est chaotique. Je crois bien, au contraire, que  l’ histoire n’a pas connu de période où  les  directions d’une civilisation apparaissent plus nettement.

Un certain ordre s’élabore, ou, pour mieux dire, une organisation générale de  la  vie mondiale. Toutes  les  forces du temps y concourent obscurément ; et, pour peu que cela continue, pour peu que  la  bourgeoisie intellectuelle persiste à jouer  l’ autruche aux yeux clos,  l’ avènement de cette organisation toute-puissante n’est plus qu’une question de quelques années. Mais peut-être est-il temps encore. Ici et là, quelques cris s’élèvent dans  le  désert d’une époque déjà presque abandonnée par  l’ Esprit. À  l’ heure de toucher aux buts que sa civilisation poursuit depuis près de deux siècles,  l’ Occidental est saisi d’un étrange malaise. Il soupçonne, par éclairs, qu’il y avait peut-être dans ces buts une absurdité fondamentale.  L’ infaillible progrès aurait-il fait fausse route ? Est-il temps encore de  le  détourner du désastre spirituel vers lequel il entraîne  l’ Occident ?

Cris dans  le  désert. Déserts des villes fiévreuses où  le  fracas des machines couvre déjà  la  plainte humaine.

Il y a ceux qui pleurent  le  passé et ceux qui prophétisent, ceux qui jettent une imprécation stérile et magnifique contre  l’ époque et ceux qui cherchent à  l’ oublier dans  le  rêve, dans  l’ utopie, dans une belle doctrine… Il faudrait d’abord prendre conscience du péril. Nous ne tentons rien d’autre ici.

[p. 190] Il y a une lâcheté, croyons-nous, dans cette complaisance générale à proclamer  le  désordre du temps. On a peur de certaines évidences, on préfère affirmer que tout est incompréhensible.  L’ homme moderne recule devant  l’ évidence de  la  banqueroute prochaine de sa civilisation. Il répugne à admettre qu’une époque entière ait pu se tromper, et se tromper mortellement.

Il suffit pourtant de regarder autour de nous et d’en croire nos yeux.

I.  L’ homme qui a réussi

Je prends Henry Ford comme un symbole du monde moderne, et  le  meilleur, parce que personne ne s’est approché plus que lui du type idéal de  l’ industriel et du capitaliste.  Le  succès immense de ses livres 1 , sa popularité universelle sont signe que  l’ époque a senti en lui son incarnation  la  plus parfaite. Qu’on ne m’accuse donc pas de caricaturer  l’ objet de ma critique pour faciliter  l’ accusation : je prends pour  la  juger ce que  l’ époque m’offre de mieux réussi.

Voici  la  vie de Ford, telle qu’il  la  raconte dans Ma Vie et mon Œuvre. Il naît fils de paysan. Il passe son enfance à jouer avec des outils, « et c’est avec des outils qu’il joue encore à présent », dit‑il.  Le  plus mémorable événement de ces années de jeunesse, son « chemin de Damas » (comme il dit sans qu’on sache au juste quelle dose d’« humour » il met dans  l’ expression), c’est  la  rencontre d’une locomotive routière. « Depuis  l’ instant où, enfant [p. 191] de douze ans, j’aperçus cette machine de route, jusqu’au jour présent, ma grande et constante ambition a été de construire une bonne machine routière. »  Les  étapes de sa jeunesse sont :  la  construction d’un moteur à vapeur, puis d’un moteur à explosion, enfin d’une première automobile fabriquée, à temps perdu, alors qu’il est simple mécanicien chez Edison. Il fonde tôt après  la  Société des automobiles Ford, « et commence à réaliser son rêve,  le  type unique d’automobile utilitaire » 2 . Dès lors, c’est une suite de chiffres indiquant  le  progrès de sa production, d’année en année. On pourrait ajouter à ces chiffres celui des milliards qu’il possède, ou plutôt qu’il gère, mais ce n’est pour lui qu’un résultat secondaire de son activité.  Le  but de sa vie n’a jamais été de s’enrichir. Son « rêve » était autre, il  l’ a réalisé comme il est donné à peu d’hommes de  le  faire : 7 000 voitures par jour, et  la  possibilité d’augmenter encore cette production.

Ford est  le  plus puissant industriel du monde ;  le  plus riche, au point qu’il peut parler d’égal à égal avec beaucoup d’États ;  le  plus parfait aussi.

Son succès sans précédent  le  met à  l’ abri de toutes  les  attaques, du point de vue technique.  L’ organisation de ses usines, des salaires, des conditions de travail et de repos qu’il offre à ses ouvriers semblent bien apporter une solution définitive aux problèmes du surmenage et du paupérisme. C’est un résultat qu’on n’a pas  le  droit humainement de sous-estimer.  Les  griefs que  les  socialistes font aux capitalistes européens ne sauraient  l’ atteindre. Au contraire, il a résolu  la  question sociale d’une façon qui ne devrait pas déplaire aux doctrinaires de gauche, lesquels ont coutume de promettre à leurs électeurs une organisation complète du monde, seule méthode capable d’empêcher  les  abus des capitalistes. Du [p. 192] même coup, en supprimant  l’ esclavage financier de  l’ ouvrier, il supprime  la  principale cause avouée de  la  lutte des classes.

Il se dégage de  la  lecture de Ma Vie et mon Œuvre une impression de netteté, de solidité, de propreté. Si  l’ on ajoute à cela  le  plaisir qu’on éprouve toujours au récit de succès mirobolants, et  le  charme un peu facile mais fort goûté du grand public, de  l’ humour américain,  l’ on comprendra sans peine  la  popularité mondiale des « idées » d’Henry Ford et des livres qui  les  répandent.  L’ on ne pourra qu’y applaudir, semble-t-il, en souhaitant que  les  industriels européens s’en inspirent toujours plus. Ford leur montre  le  chemin qu’ils seront bien obligés de prendre tôt ou tard. Il est préférable qu’ils s’y engagent dès aujourd’hui résolument, pendant qu’il reste quelques chances encore de régler pacifiquement  le  conflit du capital et du travail.

« Se fordiser ou mourir », écrivait récemment un économiste.

Ford, perfection de  l’ industriel, offre au monde moderne le premier exemple de son achèvement intégral. Il a atteint  l’ objectif de  la  moderne civilisation occidentale. Voici donc venue  l’ heure de  la  juger.

 Le  héros de  l’ époque, c’est  l’ homme qui a réussi.

Mais à quoi ?

C’est  la  plus grave question qu’on puisse poser à notre temps.

II. M. Ford a ses idées, ou  la  philosophie de ceux qui n’en veulent pas

Nous avons dit tout à  l’ heure quel fut  le  but de  la  vie de Ford, sa « grande et constante ambition ». Il semble que toute sa carrière — pensée, méthode, technique — [p. 193] soit conditionnée jusque dans  le  détail par une idée fixe primitive. Considérons- la  sous cet angle.

Il y a d’abord  la  vision de  l’ auto routière : naissance de sa passion froide et tenace. Il s’efforce d’en réaliser  l’ objet par ses propres moyens, à un exemplaire ; puis, il fonde une usine pour multiplier  les  réalisations. Bientôt, élargissant son ambition, il conçoit ce mythe extravagant du bonheur de  l’ humanité par  la  possession d’automobiles Ford. Et, comme il est très intelligent, il a vite fait de démêler  les  conditions  les  plus rationnelles de  la  production, avec cette netteté et cette décision qu’une passion contenue peut donner à  l’ homme d’action. Enfin,  le  voici en mesure de produire des quantités énormes d’autos. Seulement, pour pouvoir continuer, il faut vendre ; dans  l’ intérêt de  la  production, il faut créer  la  consommation.  La  réclame s’en charge. Par  le  procédé très simple de  la  répétition, on fait croire aux gens qu’ils ne peuvent plus vivre heureux sans auto. Voilà  l’ affaire lancée.  La  passion de Ford se donne libre cours. Il ne s’agit plus maintenant que de lui donner une apparence d’utilité publique.

À chaque page de ses livres, on pourrait relever  les  sophismes plus ou moins conscients par lesquels il prétend ramener  le  bénéfice de  la  production à celui du consommateur. Prenons cette petite phrase qui n’a l’air de rien : « Nul ne contestera que, si  l’ on abaisse suffisamment  les  prix, on ne trouve toujours des clients, quel que soit  l’ état du marché. » Il semble que cela soit tout à  l’ avantage du client. Mais cherchons un peu  les  causes réelles de cet abaissement de prix —  la  concurrence n’étant bien entendu qu’une cause accessoire. Dire que  l’ état du marché est tel que  le  client n’achète plus, cela signifie parfois que  la  marchandise est momentanément trop chère ; mais surtout que  le  besoin qu’on a de tel objet est satisfait ou a disparu. Il semble alors que [p. 194]  l’ industriel n’ait plus qu’à plier bagage. Mais c’est ici que Ford montre  le  bout de  l’ oreille, et que son but réel est  la  production pour elle-même, non pas  le  plaisir ou  l’ intérêt véritable du client.  Le  besoin ayant disparu,  la  production devant se maintenir, il n’y a qu’une solution : recréer  le  besoin. Pour cela, on abaisse  les  prix.  Le  client fait  la  comparaison. Il est impressionné par  la  baisse, au point qu’il en oublie que cela ne  l’ intéresse plus réellement. Il croit qu’il va gagner 5 francs en achetant 5 francs moins cher un objet que, sans cette baisse, il n’eût pas acheté du tout. Autrement dit, il est trompé par  la  baisse.  L’ industriel comptait.  La  tromperie est préméditée.

Et  le  scandale, à mon sens, n’est pas que  l’ industriel ait forcé (psychologiquement)  le  client à faire une dépense superflue ;  le  scandale est qu’il  l’ ait trompé sur ses véritables besoins. Car cela va bien plus profond, cette tromperie-là. Elle peut amener, en se généralisant, une sorte de suicide du genre humain, par perte de son instinct de préservation, d’autorégulation et d’alternances.

Tel est ce sophisme,  le  paradoxe du bon marché. Celui de  la  réclame a même but, mêmes effets. Mais  le  plus grave est peut-être  le  sophisme du loisir. M. Guglielmo Ferrero a fort bien montré, dans un article intitulé «  Le  grand paradoxe du monde moderne » 3 , ce qu’il y a de profondément anti-humain dans  la  conception fordienne de  l’ oisiveté. Ford a créé un second dimanche dans  la  semaine, « retouché  l’ œuvre de  la  Création », comme dit Ferrero.  Le  bon peuple s’extasie. Il ne peut voir  la  duperie : ce jeu du chat et de  la  souris ; si Ford relâche  les  ouvriers et leur donne une apparence de liberté, c’est pour mieux  les  prendre dans son engrenage.  L’ emploi de leurs loisirs est prévu. Il est déterminé par  la  réclame,  les  produits Ford qu’il faut user, etc. Il a pour but véritable [p. 195] d’augmenter  la  consommation. Il rend plus complet  l’ esclavage de  l’ ouvrier, puisqu’il englobe jusqu’à son repos dans  le  cycle de  la  production. Cercle vicieux : plus  la  production s’intensifie, plus il faut créer de besoins et de loisirs. Or,  l’ industrie ne peut subsister qu’en progressant. Mais  la  nature humaine a des limites. Et  le  temps approche où elles seront atteintes.

On peut se demander jusqu’à quel point Ford est conscient des buts et de  l’ avenir de son effort. Pour mon compte, je crois que  l’ idée fixe de produire peut très bien envahir un cerveau moderne au point d’en exclure toute considération de finalité. Mais cet aveuglement fondamental n’empêche pas notre industriel de philosopher sur  les  sujets  les  plus divers.  Les  aphorismes sont assez révélateurs de  la  mentalité capitaliste américaine.

Voici, par exemple, une définition de  la  liberté :

 La  liberté consiste à travailler pendant  le  temps convenable et à gagner, par ce moyen, de quoi vivre convenablement tout en restant maître de régler à sa guise  le  détail de sa vie privée. Cette liberté particulière, et cent autres pareilles, composent, au total,  la  grande Liberté idéale et mettent de  l’ huile dans  les  rouages de  la  vie quotidienne.

Cette Liberté idéale réduite au rôle d’huile dans  les  rouages, n’est-ce pas charmant et prometteur ? Et que dire de cette admirable simplification : « Sur quoi repose  la  société ? Sur  les  hommes et  les  moyens grâce auxquels on cultive, on fabrique, on transporte. »

« Toute notre gloire est dans nos œuvres, dans  le  prix que nous payons à  la  terre  la  satisfaction de nos besoins. » — Ford se moque de  la  philosophie. Il ne peut empêcher que son attitude ne porte un nom philosophique : c’est au plus pur, au plus naïf matérialiste que nous avons affaire ici. Et ses prétentions « idéalistes » n’y changeront rien. D’ailleurs, voici des déclarations plus nettes [p. 196] encore : « Je ne considère pas  les  machines Ford simplement comme des machines. J’y vois  la  réalisation concrète d’une théorie qui tend à faire de ce monde un séjour meilleur pour  les  hommes. » C’est  le  bonheur,  le  salut par  l’ auto. Philosophie réclame. « Ce que j’ai à cœur, aujourd’hui, c’est de démontrer que  les  idées mises en pratique chez nous ne concernent pas particulièrement  les  autos et  les  tracteurs, mais composent en quelque manière, un code universel ! » Réjouissons-nous… Mais, comment expliquer que des centaines de milliers de lecteurs, dans une Europe « chrétienne », applaudissent sans réserve aux thèses de cet orgueilleux et naïf messianisme matérialiste ?

Un seul doute effleure Ford vers  la  fin de son livre :

 Le  problème de  la  production a été brillamment résolu… Mais nous nous absorbons trop dans ce que nous faisons et ne pensons pas assez aux raisons que nous avons de  le  faire. Tout notre système de concurrence, tout notre effort de création, tout  le  jeu de nos facultés semblent dirigés uniquement vers  la  production matérielle et vers  la  richesse qui en est  le  fruit.

On ne saurait mieux dire. Mais il faudrait en tirer des conséquences, alors que Ford passe outre et se remet à discuter des points de technique. Il n’a pas senti qu’il touchait là  le  nœud vital du problème moderne.

D’ailleurs,  les  idées générales de cette sorte sont rares dans son livre. En général, il se borne à parler de problèmes techniques où son triomphe est facile. C’est  le  technicien parfait qui combat  les  techniciens imparfaits. Il ne se demande jamais si  la  technique même  la  plus perfectionnée mérite  les  sacrifices qu’elle exige de  l’ homme moderne.

Paradoxes plus ou moins intéressés, optimisme d’homme à qui tout réussit, messianisme de  la  machine, méconnaissance glorieuse des forces spirituelles,  le  tout [p. 197] agrémenté d’humour et exposé avec un simplisme qui emporte à coup sûr  l’ adhésion du gros public : telle est  l’ idéologie de celui que M. Cambon, dans sa préface, égale aux plus grands esprits de tous  les  temps.

On me dira que Ford a mieux à faire que de philosopher. Je  le  veux. Mais si j’insiste un peu sur ses « idées », c’est pour souligner ce hiatus étrange :  l’ homme qu’on pourrait appeler  le  plus actif du monde, l’un de ceux qui influent  le  plus sur notre civilisation, possède  la  philosophie  la  plus rudimentaire.  Le  phénomène n’est pas nouveau en Occident, mais il est ici tragiquement aigu. Est-ce notre pensée qui, à force de subtiliser, est devenue trop faible pour nous conduire ? Ou bien est-ce notre action qui est devenue trop effrénée, trop folle, pour être justiciable encore de nos vérités essentielles ?

Il semble bien que notre temps ait prononcé définitivement  le  divorce de  l’ esprit et de  l’ action.

III.  Le  fordisme contre  l’ Esprit

 La  formidable erreur de  la  bourgeoisie moderne c’est de croire que  les  choses pourront aller ainsi longtemps encore. On se refuse à  l’ idée d’une catastrophe, pourtant plus que probable, par crainte de se voir obligé à  la  révision des valeurs,  la  plus difficile et  la  plus grave : celle qu’on ne peut faire qu’au nom de  l’ Esprit et de ses exigences. Mais  le  « rien de nouveau sous  le  soleil » derrière lequel on se réfugie avec une paresse et une légèreté inouïes, c’est  le  signe d’une complicité avec un état de choses funeste pour  l’ Esprit.

Si  l’ Esprit nous abandonne, c’est que nous avons voulu tenter sans lui une aventure que nous pensions gratuite : nous avons cherché  le  bonheur dans  le  développement [p. 198] matériel, avec  l’ arrière-pensée sournoise que, si cela ratait, on gardait toutes  les  autres chances. J’accorderai que  le  progrès matériel n’est pas mauvais en soi. Mais par  l’ importance qu’il a prise dans notre vie, il détourne  la  civilisation de son but véritable : aller à  l’ Esprit, y conduire  les  peuples. Ainsi, détournant de  l’ essentiel une grande part des forces humaines, il travaille contre  l’ Esprit.

Rien n’est gratuit. Nous payons notre passion de posséder  la  matière du prix de  la  seule possession véritable,  la  connaissance de  l’ Esprit.

C’est déjà un fait d’expérience. Et qui n’en pourrait citer un exemple individuel ? Nous savons assez en quel mépris  l’ homme d’affaires à  l’ américaine tient  les  choses de  l’ Esprit. Dans  le  cas  le  plus favorable, « il se passera bien de cette littérature ». Plus tard, « puisqu’elle n’est pas utile, elle est nuisible ».

« … Tableaux, symphonies, ou autres œuvres destinées à charmer  les  loisirs de personnes oisives et raffinées, réunies pour admirer mutuellement leur culture », dit Ford. Et tout est dit !

 Le  simplisme arrogant avec lequel, de nos jours, on tranche  les  grandes questions humaines est une des manifestations  les  plus frappantes de notre régression. Cette perte du sens de  l’ âme se nomme bon sens américain. On en fait quelque chose de jovial et d’alerte, quelque chose de très sympathique et pas dangereux du tout.

On n’en fait pas une philosophie. Mais, sans qu’on s’en doute, cela en prend  la  place.  Les  facultés de  l’ âme, inutilisées, s’atrophient. Pourvu, dit-on, que subsiste  le  peu de morale nécessaire aux affaires, tout ira bien. (On pense que  les  formes de  la  morale peuvent exister sans leur substance religieuse.)

 L’ homme moderne manie  les  choses de  l’ âme avec une maladresse de barbare.

[p. 199]

IV. « En être » ou ne pas en être

Une fois qu’on a compris à quel point  le  fordisme et  l’ Esprit sont incompatibles,  le  monde moderne impose ce dilemme : « en être » ou ne pas en être, c’est-à-dire se soumettre à  la  technique et s’abrutir spirituellement — ou se soumettre à  l’ Esprit, et tomber presque fatalement dans un anarchisme stérile.

Accepter  la  technique et ses conditions. Dans cette mécanique bien huilée, au mouvement si régulier qu’il en devient insensible et que  la  fatigue semble disparaître,  l’ homme s’abandonne à des lois géométriques. Un jeu de chiffres d’horlogerie calculé une fois pour toutes et qu’il sent immuable comme  la  mort  le  restitue au monde vers 5 heures du soir, dans  la  détresse des dernières sirènes. Au monde, c’est-à-dire à une nature dont  l’ usine lui a fait oublier jusqu’à  l’ existence, et à une liberté qu’il s’empresse d’aliéner au profit de plaisirs tarifés, soumis plus subtilement encore que son travail aux lois d’une offre et d’une demande sans rapport avec ses désirs réels, et dont il subit docilement  l’ abstraite et commerciale nécessité. Ennui, fatigue, sommeil sans prière.

Cela s’appelle encore vivre. Mais  l’ homme qui était un membre vivant dans  le  corps de  la  Nature, lié par  les  liens  les  plus subtils et  les  plus profonds à tous  les  autres membres de  la  Nature, choses, bêtes et anges, —  le  voici devenu sourd à cette harmonie universelle, incapable d’en comprendre  les  correspondances divines et humaines, insensible même à sa déchéance, abandonné à  la  lutte tragique et absurde des lois économiques et des exigences  les  plus rudimentaires de son corps.

Il a perdu  le  contact avec  les  choses naturelles, et par là même, avec  les  surnaturelles. Il en ressent une vague [p. 200] et intermittente détresse, — qu’il met d’ailleurs sur  le  compte de sa fatigue. Neurasthénie.

 La  conquête du confort matériel  l’ a laissé oublier  les  valeurs de  l’ esprit au point qu’il n’éprouve plus même cette carence ; seulement, peu à peu, il découvre qu’il s’ennuie profondément ; fatigué de trop de satisfactions matérielles, il a laissé se détendre, ou il a cassé  les  ressorts de sa joie :  l’ effort libre et généreux,  le  sentiment d’avoir inventé ou compris par soi-même,  la  liberté et une certaine durée normale et capricieuse dans  le  plaisir,  la  conscience de ses besoins et de ses buts propres, humains et divins.

Mauvais loisirs. Ford lui a donné une auto pour admirer  la  nature entre 17 et 19 heures : vraiment, il ne lui manque plus rien — que  l’ envie.

Mauvais travail. Il a perdu  le  sens religieux, cosmique, de  l’ effort humain. Il ne peut plus situer son effort individuel dans  le  monde, lui attribuer sa véritable valeur. Il sent obscurément que son travail est antinaturel. Il  le  méprise ou  le  subit, mais, jusque dans son repos, il en est  l’ esclave.

Pour s’être exclu lui-même de  l’ ordre de  la  nature, il est condamné à ne plus saisir que des rapports abstraits entre  les  choses. Il ne comprend presque plus rien à  l’ Univers.

Par  la  technique,  l’ Occidental a prétendu maîtriser  la  matière et parvenir à une liberté plus haute. Or,  la  technique a révélé des exigences telles que  l’ Esprit ne peut  les  supporter. Il abandonne donc  la  place, mais c’est pourtant lui seul qui nous permettrait de jouir de notre liberté.  La  victoire mécanicienne est une victoire à  la  Pyrrhus. Elle nous donne une liberté dont nous ne sommes plus dignes. Nous perdons, en  l’ acquérant, par  l’ effort de  l’ acquérir,  les  forces mêmes qui nous  la  firent désirer.

[p. 201]Accepter  l’ esprit, et ses conditions. Je dis que  les  êtres encore doués de quelque sensibilité spirituelle deviennent par  le  seul fait de rester eux-mêmes dans un monde fordisé, des anarchistes. Car  l’ Esprit n’est pas un luxe, n’est pas une faculté destinée à amuser nos moments de loisir, il a des exigences effectives ; et ces exigences sont en contradiction avec celles que  le  développement de  la  technique impose au monde moderne.

Ces êtres, d’une espèce de plus en plus rare, qui savent encore quelque chose de  la  vie profonde, qui voient encore des vérités invisibles, qui gardent, par quelle grâce ? un peu de cette connaissance active de Dieu que nos savants nomment mysticisme et considèrent comme un « cas » très spécial, — on  les  écarte des engrenages où ils risqueraient de faire grain de sable. Ils se réfugient dans ce qu’on pourrait appeler  les  classes privilégiées de  l’ esprit : fortunes oisives ou misères sans espoir. On en rencontre encore parmi  les  jeunes gens, jusqu’au jour où, comme on dit, sans doute par ironie, «  la  vie  les  prend ».

Irréguliers aux yeux du monde ;  la  proie d’on ne sait quelles forces occultes sans doute dangereuses, puisqu’elles  les  rendent inutilisables dans  les  rouages de  la  vie moderne.

 Le  triomphe de Ford réduira  l’ Esprit à devenir  l’ apanage d’une sorte de franc-maçonnerie de quelques centaines d’individus. Et cette franc-maçonnerie sera bientôt traquée avec la dernière rigueur : avec  la  rigueur de  la  nécessité — puisqu’elle est inutile au grand dessein matérialiste de  l’ Occident.

 La  logique, parlant par  la  bouche de Ford : « Inutile, donc à détruire. » Ford a raison, une fois de plus. Pas de compromis possible de ce côté. Mais du nôtre ?

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon », dit  l’ Écriture.

[p. 202] Je ne pense pas qu’une attitude réactionnaire qui consisterait à vouloir en revenir à  la  période préindustrielle soit autre chose qu’une échappatoire utopique. Nous avons mieux à faire, il n’est plus temps de se désintéresser simplement des buts — si bas soient-ils — d’une civilisation sous  le  poids de laquelle nous risquons de périr. Il se prépare déjà des révoltes terribles 4 , celles d’un mysticisme exaspéré, devenu presque fou dans sa prison.

 Les  intellectuels d’aujourd’hui ont une tâche pressante : chercher s’il est possible d’échapper au fatal dilemme. Premiers pas vers  la  solution :  l’ existence du dilemme. Second pas : en poser  les  termes avec netteté et courage. Pour  le reste, je pense que c’est une question de foi.