(1936) Hic et Nunc, articles (1932–1936) «  Hic et nunc [éditorial] (novembre 1932) » pp. 1-3
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Hic et nunc [éditorial] (novembre 1932) a

Il existe — hic et nunc — un certain nombre de choses à dire, un certain ordre de vérités qu’il n’est plus possible de taire. Mais c’est en vain que nous cherchons autour de nous leur lien actuel et leur lieu  spirituel. Pareille constatation ne peut nous signifier rien d’autre qu’une invitation pressante à créer ce lien et ce  lieu  : ce  lieu  de témoignage où puissent être dites avec tout le sérieux, toute l’ironie, toute la décence, toute la violence qu’elles imposent, des vérités actuelles, personnelles, dangereuses. Dites à nous-mêmes, d’abord ; à tous ceux qui voudront les entendre ; à ceux auxquels, peut-être mieux qu’à nous, il sera donné de les comprendre en vérité, c’est-à-dire de les réaliser en obéissance.

En face d’une pensée religieuse qui s’épuise et se disqualifie dans ses efforts pour concilier la révélation et la psychologie, pour réfuter par des raisons humaines ces démons que seule la prière peut délivrer d’eux-mêmes ; en face d’une pensée religieuse qui, pour tout dire, trahit sa mission de scandale, et tente lâchement de réduire le divin au « surhumain » (c’est-à-dire au « trop humain »), le transcendant au temporel, il y a  lieu  et ordre d’attester que nous n’avons rien mérité, sinon la colère de Dieu. En face de morales de plus en plus débilitantes, asservies à la classe, à la race, et à la lâcheté publique, il y a  lieu  et ordre d’attester la scandaleuse doctrine du « salut de grâce et bonté pure », du salut par la foi, par l’abandon aux mains du Dieu Vivant.

En face de philosophes qui se moquent des hommes et ne voient même pas qu’ils n’ont plus de réponses à offrir à [p. 2] leurs perpétuelles et urgentes questions ; en face de philosophies qui de Descartes à Kant, ou de Hegel à Marx, ont cru pouvoir nous sauver de l’angoisse en fondant l’être humain sur soi-même, sur l’intelligence et la volonté supposées non déchues, il y a  lieu  et ordre d’attester avec l’un des prophètes de ce temps, que la raison d’un homme n’est pas sa raison d’être : « Cogitor, ergo sum. » (Je suis pensé…).

En face d’une civilisation de plus en plus soumise à ce dieu imbécile qu’elle honore sur les « places » et qui s’appelle Production, il y a  lieu et ordre d’attester qu’« une seule chose est nécessaire ». Et qu’heureux sont les pauvres en esprit.

Notre but n’est pas d’imposer des idées, un système nouveau, plus ou moins cohérent. Ce serait alimenter de nouvelles discussions, exciter des oppositions stériles, purement intellectuelles, forcer certains à se retrancher dans des positions que, peut-être, ils étaient bien près d’abandonner. Il nous est indifférent, en principe, de nous opposer à telles idées courantes, ou de confirmer telles autres. Car notre opposition ne prendra jamais son point de départ dans ces idées mêmes, mais bien dans une réalité qui les domine et qui les juge, en même temps que nous-mêmes.

Avant tout, après tout, il ne peut s’agir que d’une chose : témoigner, aussi fortement que possible, d’une vérité dont nous ne sommes pas les auteurs, mais dont l’essence même implique notre effort pour la réaliser. Vérité donc essentiellement concrète, vérité qui ne peut s’accomplir dans une synthèse satisfaisante en soi, mais qui se manifeste au contraire comme un ordre, personnellement adressé à chacun de nous. Vérité actuelle aux deux sens de ce mot, qui sont acte et présence.

[p. 3] Et certes notre activité serait injustifiable si nous tentions de la justifier par des arguments, au lieu d’entrer sans plus tarder en obéissance révolutionnaire. Ceci pourra paraître orgueil et vanité aux yeux des hommes. Ceci n’est rien, en vérité, qu’un acte de soumission et d’espérance, car ce n’est pas aux hommes que nous disons : nous voici.