(1947) Vivre en Amérique « 4. Conseil à un Français pour vivre en Amérique » pp. 135-180
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IV

Conseil à un Français pour vivre en Amérique

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1.

Comment on entre en Amérique

Tous les Américains, sauf les Indiens, seuls « premiers possesseurs du bois et du rocher », sont des anciens Européens. Des gens qui ont voulu oublier leur patrie (pays des pères ou Vaterland) pour habiter une puérie (pays des enfants, ou Kinderland comme disait Nietzsche). Vous qui entrez, ne pensez plus, avec le proverbe latin, qu’il est doux et honorable de mourir pour la terre des ancêtres, mais, au contraire, qu’il est décent de vivre pour sa descendance.

Les deux pays tournés vers l’avenir et qui détermineront le cours du siècle, la Confédération américaine et la Confédération soviétique, sont aujourd’hui ceux qui paraissent craindre le plus l’intrusion des Européens. Pour entrer dans l’un, il faut être communiste ; [p. 138] pour entrer dans l’autre il faut surtout ne pas l’être, mais cela ne suffit pas.

N’oubliez jamais que l’Amérique est un pays d’immigration, non de tourisme. Elle exige, quand vous y entrez, des preuves que vous y resterez. Faute de quoi, elle vous renverra dans les six mois. C’est « entre ou sors ». Mais elle est aussi un pays en défense contre l’immigration. De ceux qui veulent y rester, elle exige des gages moraux, financiers, idéologiques, et physiologiques. Trouvez donc deux Américains qui s’engagent à vous entretenir en cas de besoin. Rassemblez vos actes de naissance, d’origine, et de mariage, un extrait de casier judiciaire, des certificats de domicile, un passage, des visas de sortie, de transit et d’entrée, enfin toutes les preuves imaginables que vous êtes solvable, et de plus soluble dans l’américanisme. Après quoi commenceront des interrogatoires, prises de sang, enquêtes policières sur vous et vos parrains. Quelques mois plus tard, avec de la patience, de l’impatience, une bonne volonté passionnée et une heureuse constellation de naissance, vous entrerez.

Ou plutôt vous serez admis à vous présenter pour entrer. Car les visas ne signifient rien ou pas grand-chose aux yeux de l’Immigration Service qui vous examinera au port. (C’est ce que le Consul américain omet le plus souvent de vous indiquer.) L’Immigration [p. 139] Service est un pouvoir pratiquement autonome, comme la police. S’il décide, pour un rien, de vous renvoyer, après un stage dans la prison d’Ellis Island, vous serez déporté ou longtemps détenu, sans trop savoir pourquoi, et dans des conditions dont je parlerai un jour ailleurs, au risque d’avoir l’air de démarquer Kafka… Admettons pour l’instant que vous entrez, sur la foi des papiers réguliers qui portent le sceau de l’Aigle et des Étoiles.

Tant de précautions et tant de garanties légales échoueront cependant à faire de vous un usager décent des libertés et servitudes américaines, si l’on omet de vous donner les moyens de pénétrer l’âme du pays.

C’est pourquoi je vous propose de méditer, sur le pont du paquebot sans confort 5 qui vous emmène vers Manhattan , les deux petits traités suivants.

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2.

Premier traité : Ce qu’il ne faut plus dire ni penser de l’Amérique

Mettez sur votre liste noire un certain nombre de lieux communs qui ont cours en France, et que plusieurs récitent encore en Amérique après des années de séjour.

En Amérique, tout se ressemble : vous trouverez partout le même drugstore, le coca-cola, et Main Street.

Cette phrase ne résiste pas au moindre examen. Dirai-je qu’en France tout se ressemble, parce que vous y trouverez partout la même épicerie, les mêmes bistros sur la même place de village, les mêmes apéros, et la même Grand Rue ? Un Américain pourrait le dire. Un Blanc débarquant en Chine ne manque jamais de remarquer que tous les Chinois se ressemblent. Un Chinois pensera de même que tous les Parisiens sont interchangeables. Ces ressemblances universelles n’existent que dans le regard du nouveau venu. Regard imprécis, déconcerté, et sollicité par tant d’images étranges qu’il n’y voit au premier abord que l’étrangeté justement, [p. 141] qui est le seul trait qu’elles possèdent en commun.

De fait, New York est une ville de contrastes violents, de population composite à l’extrême, répartie en une douzaine de quartiers nationaux ou raciaux — chinois, allemand, italien, tchèque, nègre, juif, etc. — qui n’ont de commun que la saleté et l’ordonnance géométrique des rues. Et le reste des États-Unis ! Drugstore à part (et ces magasins clairs, où l’on peut s’asseoir au bar et déjeuner, n’ont rien que de plaisant) les différentes régions de l’Amérique se ressemblent bien moins entre elles que la Nouvelle-Angleterre, par exemple, ne ressemble à l’Europe.

Toutes les maisons sont pareilles, fabriquées en série. On se trompe de porte en croyant rentrer chez soi.

Tout d’abord, les cottages américains, en bois blanc, entourés de gazon, et qui vous accueillent par une allée de grandes dalles propres, sont en règle générale beaucoup plus jolis que nos villas de macaron ocré, trop hautes et maigres, hérissées de pierres en relief et de balcons de fer, enfermées dans des barrières de barbelés rébarbatives. Ces cottages sont d’une infinie variété d’architecture, et s’ils se ressemblent tous à l’intérieur par le confort, je n’ai jamais observé qu’un Américain, même saoul, ne reconnaisse pas son [p. 142] porch, sa large cheminée de briques, ses volets bleus ou rouges, son jardin sans rocaille ni clôtures. Et je parle des maisons d’ouvriers, de petits bourgeois, de gens qui n’auraient en Europe qu’un « pavillon » grisâtre, semblable à tous les autres. Le nombre des petits propriétaires qui se font bâtir une maison à leur idée a été centuplé depuis une quinzaine d’années, grâce aux mesures du New Deal et au système de prêts et hypothèques inauguré par Henry Wallace.

Pays de la vitesse. Sur les autostrades et dans les airs, oui. Partout ailleurs, dans la vie quotidienne, l’Américain est plus lent que le Français. L’homme d’affaires arrivé se reconnaît à un signe infaillible : il a le temps. Le temps de vous recevoir sans bousculade, à l’heure convenue. Le temps de passer le week-end à la campagne, du vendredi soir au lundi matin. Le temps de réfléchir. L’homme du peuple travaille sans hâte, attend sans nervosité dans la file son tour d’entrer au cinéma, son tour de remplir une assiette à la cafeteria. L’allure nègre, balancée, paresseuse, ne se reconnaît pas seulement dans la manière de danser des Américains, mais dans leur démarche, dans leur manière de prendre la vie, tantôt plus négligente, tantôt plus émotive que la nôtre. Si la production industrielle atteint un rythme étourdissant, ce n’est pas que les ouvriers travaillent fiévreusement, [p. 143] c’est que l’organisation est bonne. Et dans ces ascenseurs express qui ne mettent que trente secondes pour vous porter au sixième étage, le garçon chantonne, les passagers ont l’air de muser, on ne se bouscule pas pour sortir. C’est la lenteur américaine qui agacera le Parisien.

Leur matérialisme. Ils attachent beaucoup plus d’importance que vous à la qualité des étoffes, et beaucoup moins à l’élégance : santé d’abord. Ils dépensent plus que vous pour avoir un frigidaire, du lait contrôlé, des jus de fruit et des céréales ; vous dépensiez plus qu’eux dans le bon temps pour avoir un bifteck et du vin rouge. Ils ne lisent pas tous Pascal, vous non plus. Ils décorent luxueusement leurs églises, mais elles sont pleines. Ils ont beaucoup plus d’autos que les Français, parce qu’elles sont moins chères qu’en France et que les distances sont plus grandes. Ils parlent constamment d’argent, sans la moindre pudeur, tandis que vous y pensez constamment, en le cachant. Ils sont matérialistes, vous aussi. La différence est qu’ils ont mieux réussi dans ce domaine. De plus, ils pensent que vous manquez d’idéalisme.

Hypocrisie américaine. L’expression suppose que les Américains seraient notablement plus hypocrites que les Européens. Or s’il existe une différence entre eux et nous, à cet égard, c’est nettement en notre défaveur. Par [p. 144] tradition, éducation et situation, l’Américain est l’un des êtres les plus ouverts et les plus francs de la planète. Il ne vous cachera ni ses opinions sociales, ni le montant de ses revenus ou de ses économies, ni ses histoires d’amour, ni ce qu’il pense de votre conduite et des moyens d’améliorer votre existence. Cela peut agacer ou gêner, mais c’est le contraire de l’hypocrisie, et de nos mœurs. Quant à l’attitude américaine vis-à-vis de la question sexuelle — mais c’est bien à cela que vous pensiez — elle n’est hypocrite qu’au niveau des standards collectifs. Je m’explique. Les vieux et les villageois de certains États sont demeurés puritains ; la jeunesse et la bourgeoisie des villes, au contraire, ne connaissent plus aucun tabou. Ni les uns ni les autres ne sont hypocrites lorsqu’ils affirment que la sexualité est le péché, ou au contraire qu’elle est une distraction qui ne doit pas tirer à conséquence. Mais lorsqu’un comité de moralité de Hollywood légifère sur l’ampleur des décolletés, le port du sweater ou la durée maxima des baisers à l’écran, parce qu’il essaye de satisfaire des exigences contradictoires, il devient « hypocrite » aux yeux des deux partis et de l’Europe.

Ce sont des barbares. Oui, si la civilisation consiste essentiellement en ceci : cultiver le goût, parler des arts et des lettres, savoir deviner l’année d’un grand cru, s’exprimer avec [p. 145] élégance, observer et marquer les distances, flatter ou se vanter sans en avoir trop l’air, et se référer constamment à des coutumes anciennes pour excuser en souriant des injustices présentes. Non, si la civilisation, comme ils le pensent, consiste essentiellement en ceci : être une personne décente (c’est-à-dire qui tient sa parole et se tient propre), s’instruire, aider les voisins et préparer des conditions de vie meilleures pour ses enfants.

Je signale deux orientations du conformisme occidental, certain qu’on en retrouvera sans peine les marques dans tout le détail de la vie quotidienne des deux continents. Il serait peu civilisé de penser que l’un de ces idéaux tout faits doive exclure l’autre. L’élite américaine a su les combiner, peut-être mieux que l’élite européenne, sans toutefois dépasser ni même rejoindre cette dernière dans ses plus hautes ou délicates fantaisies.

Quant au citoyen moyen des États-Unis, il tend de plus en plus à nous considérer comme des gens à qui l’on ne saurait se fier, renfermés, susceptibles, intolérants, pour tout dire peu civilisés.

Mon objet n’est pas de juger, mais de décrire et d’avertir les candidats à la traversée de l’Atlantique.

[p. 146]

3.

Second traité : Bien vu ou mal vu

Quelques points de comparaison entre les mœurs de l’Amérique et de l’Europe.

Les jugements de la morale courante, et non les lois (qui en résultent souvent, mais qui ne les créent presque jamais) déterminent l’atmosphère d’une civilisation et le degré de liberté concrète qu’elle nous ménage. Et je ne sais pas de meilleure méthode pour définir une civilisation que de rechercher ce qui est « bien vu » ou « mal vu » par ses usagers. Tentons ici un catalogue rapide des standards de l’Américain, que nous supposerons moyen pour l’occasion. Il est vrai que l’homme moyen n’est qu’une fiction : les romanciers modernes nous l’ont assez montré, c’est leur métier. Mais ils partent de cette fiction, pour la combattre. Partons-en, par commodité. Et bornons-nous à quelques sujets brûlants.

Les impôts. — En France, il est bien vu de tricher [p. 147] avec le fisc. Non seulement on le fait, mais on s’en vante. « On les a eus » une fois de plus. Et cela se raconte chez les amis. En Amérique, je ne sais si l’on triche moins, mais je sais qu’on ne s’en vante jamais. L’Américain moyen se plaint beaucoup des mille complications de sa feuille d’impôts (et cependant il n’en a qu’une, tandis qu’un grand industriel français m’affirmait l’autre jour qu’il en remplit 145 pour sa société). Il se plaint, mais il met son point d’honneur à payer ce qu’il doit, toutes déductions légales ayant été gonflées jusqu’au point d’éclatement. (Ceci avec l’aide bienveillante d’agents du fisc, qui vous assistent gratuitement dans tous les bureaux de poste des États-Unis, le jour de l’échéance.) Il achète, en réglant ses taxes, une bonne conscience civique qui fait partie de son hygiène autant que de sa religion, et qui pour lui vaut plus que les sommes qu’en trichant il eût sauvées.

 

L’argent en général. — Tout le monde, en Amérique, en parle ouvertement. C’est qu’on n’y attache aucune pudeur. Et ce n’est pas qu’on y tienne plus qu’en France, mais simplement la richesse est « bien vue », tandis qu’elle se cache en Europe. Nul jansénisme n’a passé par là. Point de secret des banques, aucun mystère sur les salaires. Quand un businessman devient ministre, les journaux [p. 148] vous disent aussitôt ce qu’il gagnait la veille et ce qu’il va gagner. (Il y perd, très régulièrement, et l’on admire son dévouement au bien commun.) Mais quand il rentrera dans les affaires, ou se fera chroniqueur, comme c’est souvent le cas, on publiera de même le montant de son traitement, ou le détail de ses contrats avec la presse et la radio. Autre élément de popularité.

 

L’homme d’affaires. — Il prouve son succès, en Amérique par le calme olympien qui baigne ses bureaux. C’est un homme qui a toujours du temps pour vous. En Europe, au contraire, il affecte d’être « bousculé », « surchargé ». Il voit une preuve de son importance dans le nombre des quémandeurs auxquels il fait faire antichambre. Héritage des cours, j’imagine. Ou simplement, besoin latin de l’agitation créatrice ?

 

La religion. — Dans un village américain, si vous ne faites partie d’aucune église, ce qui est autant dire d’aucun club, vous serez mal vu de la population. Et soupçonné avant tout autre, en cas de bagarre ou de scandale. En Europe, il me semble que les chrétiens, pratiquants ou croyants, sont plutôt l’exception. On les excuse, ou bien ils ont à se faire excuser par quelque autre vertu.

 

Moral ou immoral. — Bien entendu, c’est [p. 149] des relations des sexes que je veux parler. Une liaison durable, en Europe, accédait naguère lentement à une espèce de respectabilité. L’Américain moyen, l’Américaine surtout, considère, au contraire, que la durée d’une affair mesure sa perversité. Il s’agit avant tout, là-bas, de ne pas être involved, ou compromis. (Mais c’est un mot très difficile à traduire dans notre coutume.) Je crois qu’à cet égard les jugements moraux de l’Américain sont exactement inverses des nôtres. Le sauteur est bien vu, ou n’est pas vu du tout. Mais qu’il insiste sur un attachement, et la Morale exige aussitôt le divorce, ou deux divorces, et un nouveau mariage. Entre ou sors ! dit sans cesse l’Amérique, qu’il s’agisse de visas ou de questions sentimentales. Et c’est peut-être la saveur de la vie, toujours complexe, qu’elle évacue par ce traitement expéditif.

 

Changer sauvent de métier, d’épouse, d’appartement. — Bien vu en Amérique. Mal vu chez nous. On dit là-bas : il sait ce qu’il veut, et il poursuit son but avec ténacité, quels que soient les obstacles rencontrés, ou les erreurs, qu’il sait reconnaître à temps. On dit chez nous : il ne sait ce qu’il veut, il essaye un peu tout, il n’arrive pas à se fixer. « Avoir fait tous les métiers » est un éloge à leurs yeux. Ils jugent un homme sur son rythme vital. [p. 150] Sur son avenir. Nous le jugeons sur le bilan de son passé.

 

Passe-droits. — Les Américains vous apprendront, par voie de fait s’il est besoin, à ne jamais couper une file. C’est vulgaire. Ce n’est pas démocratique. (Soulignons fortement l’équivalence des deux jugements dans l’esprit d’un Américain.) Grâce à quoi les mesures décrétées par l’État peuvent jouer. Chacun le sait. Et c’est le secret de leur patience. Saluons ici. Cessons de faire les malins, et peut-être aurons-nous moins faim l’année prochaine. Car un gouvernement qui se sait obéi en principe, travaille mieux, montre plus de scrupules et d’attention aux besoins véritables.

 

Familiarité. — J’ai connu des Français amis depuis vingt ans qui se donnaient encore du Monsieur. L’Américain apprend votre prénom avant d’avoir bien compris votre nom, plus soucieux de vous ouvrir un crédit d’amitié que de prendre ses précautions. Il voit un signe de distinction dans une certaine familiarité, non dans le soin de marquer les distances. Et lorsque le président écrit : « Mon cher Harold » en tête d’une lettre par laquelle il renvoie son ministre de l’Intérieur, cela ne relève pas de l’espèce vulgaire du tutoiement qui sévissait naguère dans les couloirs [p. 151] de la Chambre, mais c’est au contraire de bon ton.

 

Parler en public. — Well…, commence l’orateur, et il promène sur l’auditoire un regard souriant, appelant votre sourire. Cette pause établit la confiance, et les hésitations bonhommes ménagées avec art pendant le reste du discours, l’entretiendront. Ce pays n’admire pas les beaux, parleurs, bien qu’ils ne redoute nullement la montre, le show off. Une éloquence étudiée, trop soutenue, met un écran de malaise et d’étonnement entre celui qui parle et ceux qui écoutent.

 

Bien écrire. — Il arrive très souvent qu’un éditeur américain réponde à l’écrivain qui lui a soumis un manuscrit : « Votre livre est superbement écrit, c’est une œuvre excellente et dont je vous félicite, mais je ne vais pas la publier. » Pourquoi ? Parce que l’Américain ne demande pas d’abord qu’un livre soit bon en soi, mais qu’il soit efficace et opportun, selon les prévisions établies pour les six ou douze mois à venir. Le Français juge de la valeur d’une œuvre par référence aux modèles anciens : si elle s’en rapproche, on la dit bien écrite. Si elle en diffère, on la dira parfois « neuve et hardie », mais toujours par une implicite comparaison avec un passé admiré. Et l’on se demande : va-t-elle durer ? [p. 152] L’Américain, lui, se demande : va-t-elle se vendre ? Applique-t-elle la recette des succès de l’an dernier ? Est-elle de taille à les déclasser d’un seul coup ? Enfin, sera-t-elle achetée par Hollywood ? Et il vous pose tout tranquillement cette question : « Vous êtes écrivain ? Comment vous vendez-vous ? »

 

Encore une fois, je ne voudrais pas juger, mais tout simplement faire mieux voir ce qui est bien vu, ce qui est mal vu ; et qui est parfois, ne l’oublions pas, moins important que ce qui passe inaperçu. C’est dans ce dernier domaine, peut-être, que nous aurions à rechercher le commun dénominateur de nos deux civilisations…

 

Mais voici la statue de la Liberté, parmi les mâts et les cheminées d’usines, et voici la silhouette de  Manhattan, et l’arrivée la plus célèbre au monde. En lisant mes deux petits traités, vous avez traversé l’Atlantique. Entrez maintenant dans la réalité du continent où vous amène un rêve. Je vous accompagne en sourdine, attentif à vous indiquer très rapidement, à la volée, lorsque je vous sentirai déconcerté — quelques points de comparaison avec l’Europe, avec la France surtout.

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4.

Comment ils accueillent un étranger

Le grand bourgeois de Paris et ses fils, lorsqu’ils rencontrent une tête nouvelle, ne sourient guère. Ils tendent une main précise, accompagnée d’un regard qui jauge cet adversaire ou ce partenaire possible. Qui va prendre avantage sur l’autre ? Ainsi se présentent-ils, comme s’ils venaient de tirer une invisible fermeture éclair.

L’Américain s’ouvre, au contraire, comme sa bouche sur des dents éclatantes, et comme s’il n’avait attendu que votre arrivée, justement, pour donner enfin libre cours à ses puissances instinctives de cordialité et d’hospitalité.

5.

Comment ils deviennent amis

À la deuxième rencontre, ou tout de suite, l’Américain vous dit votre prénom, vous raconte sa vie sentimentale et l’état de ses affaires, enfin vous invite pour un week-end.

[p. 154] Pendant vingt ans, le Français vous dira Monsieur, fera l’impossible pour vous cacher sa richesse s’il est riche, sa pauvreté s’il est pauvre, sa vie privée en général, et ne vous rencontrera qu’au café.

Mais en France des amitiés se nouent — terme intraduisible en anglais — des amitiés exigeantes et suivies, attentives et agissantes. Personne n’a plus, et mieux écrit sur l’amitié que les moralistes français, de Montaigne à Paul Valéry. Tandis qu’en Amérique, il vous arrive souvent de vous sentir seul au monde en connaissant tout le monde. La rançon d’une intimité trop rapide et superficielle, c’est la facilité avec laquelle cette intimité s’évapore. On se voit tous les jours pendant quelques semaines, puis plus du tout pendant un an. Et quand on se rencontre par hasard, on ne se demande pas ce qu’on est devenu, on rit, on boit, on ne s’étonne de rien, tout glisse et passe, il y a tant d’êtres sur la terre, tant de hasards, tant de manières de vivre, de bonnes et de mauvaises fortunes, par chance…

Le sourire large des Américains dissimule leur vraie tragédie : la solitude.

[p. 155]

6.

Comment ils s’unissent et se divisent

En France, il y a les catholiques et les laïcs, c’est simple ; mais il y a d’autre part trente-six partis et sous-partis, tendances et nuances politiques.

En Amérique, il y a les républicains et les démocrates, c’est simple ; mais il y a d’autre part trente-six « stocks » d’immigrants, et trente-six églises différentes, sous-églises, sectes et sous-sectes, transportées jadis ou naguère par des réfugiés religieux.

Mais les Américains changent facilement d’église, selon leur domicile ou leur cercle d’amis, tandis que le Français donne l’impression qu’il ne changerait pas plus de parti que de passé.

7.

Comment ils prennent la vie

Le Français est profondément sérieux, c’est même à mon avis l’espèce d’homme la plus sérieuse de la planète. Cependant ses chansons, son théâtre d’avant-guerre, ses [p. 156] romans à succès et ses produits d’exportation, humains ou commerciaux, le font passer pour plus léger que l’air. Il a fallu le Général de Gaulle et les récits de la Résistance pour que certains Américains pressentent enfin que la France est le pays du sérieux sobre, de l’intransigeance réaliste, des provinciaux vêtus de noir — « le noir, la couleur nationale ! » s’écrie un personnage de Giraudoux — sans parler des débats sur la laïcité ou les écoles confessionnelles.

L’Américain lui, passe encore en Europe pour un Anglo-Saxon puritain du type dynamique, alors qu’il est en réalité et neuf fois sur dix, bien plus près du méridional par son goût de l’exagération — Tartarin serait bien épaté — son humeur communicative, et son insouciance lyrique. Ses chansons déchirantes de sentimentalisme ne traduisent que ses rêveries, dans un style emprunté aux nègres. Mais sa vie amoureuse et sexuelle me paraît fort peu romantique. On compare les salaires en toute simplicité, on divorce pour des questions de cuisine, on se console vite, on n’admet pas la jalousie. Le « réalisme terre-à-terre » des Américains dans ce domaine, présente un tel contraste avec les mœurs des Européens qu’on perd l’espoir de jamais faire comprendre les uns aux autres. D’où les accusations [p. 157] de « manque de sérieux », qu’ils ne cesseront pas d’échanger, sur la foi des caricatures traditionnelles.

8.

Comment ils inventent

Un ingénieur français, débarquant à New York, déclare que son pays vient de construire l’avion le plus rapide du monde. L’industrie française a tenu le coup, elle se remonte même si rapidement qu’elle bat déjà l’américaine sur le terrain le plus favorable à cette dernière. Mais tout compte fait, l’avion le plus rapide du monde n’existe qu’à un seul exemplaire. Et pendant qu’on le construisait, l’Amérique a produit quelques milliers d’appareils plus lourds et plus lents, qui n’ont d’autre avantage que de fonctionner sur toutes les grandes lignes du monde.

Curieuse impatience du génie français : il invente sans relâche, et cent fois plus que le génie américain ; mais aussitôt il généralise son invention, son prototype ; c’est à ses yeux un stade atteint et dépassé, c’est comme si tous les avions de série étaient déjà faits ; il en est fatigué d’avance, et passe à l’invention suivante.

[p. 158] Vue d’Amérique, l’Europe apparaît comme une petite région de la planète proprement stupéfiante par la densité de ses inventions, tandis que l’Amérique vue d’Europe stupéfie par sa production standardisée. C’est que l’Européen s’ennuie plus vite et supporte moins de s’ennuyer. Tandis que l’Américain se contente plus longtemps des mêmes idées, des mêmes types d’appareils, parce qu’il les utilise vraiment, parce qu’il en vit, et qu’il ne spécule pas à leur sujet.

9.

Comment ils construisent

En Europe, terre des cathédrales, on demande à Le Corbusier de bâtir des églises en verre et en ciment : je me souviens du temple protestant de Drancy, et de vingt églises en style aérodynamique construites par les Allemands avant Hitler, ou par les Suisses ou par les Hollandais. Mais en Amérique, on copie le gothique, tant pour les églises que pour les universités. On pousse le raffinement jusqu’à construire le chœur en style roman, et la nef en style ogival ; jusqu’à reproduire les tours non terminées des cathédrales européennes. Et les résidences [p. 159] luxueuses de la campagne ou de la ville sont régulièrement — sauf dans le Sud — de style Tudor, de style Renaissance, de style hollandais ou espagnol…

Par contre, les cottages américains ont infiniment plus d’originalité, de diversité et d’élégance, que les maisons bourgeoises en France.

Quant aux gratte-ciel, l’ère en est bien passée. Sauf à New York, ils ne sont pas rentables.

10.

Comment ils sont scrupuleux ou non

L’Américain ne pardonne pas une erreur de 2 cents dans un compte, mais se trompe joyeusement d’un pays quand il bombarde, d’un siècle quand il cite l’histoire, d’un ordre spirituel quand il critique un livre.

Ce qu’il ne tolère pas, c’est le mensonge, et là précisément où le Français le considère comme allant de soi, j’entends vis-à-vis de l’État. Quand vous entrez en Amérique, on vous demande de remplir des questionnaires comportant des questions de ce genre : « Buvez-vous ? Modérément ? À l’excès ? Fumez-vous ? Avez-vous d’autres vices ? Êtes-vous partisan de doctrines tendant au [p. 160] renversement des institutions américaines ? » Vous pouvez répondre que vous êtes alcoolique et anarchiste, on vous laissera entrer. Mais si vous dites sous la foi du serment, que vous ne l’êtes pas, et que votre vie plus tard prouve que vous l’êtes, l’amende ou la peine de prison seront triplées. Tout repose ici sur la parole donnée, seul fondement d’une réelle démocratie. Je mets à part le cas de l’Immigration Service, déjà nommé, institution spécifiquement américaine dans ce sens qu’on n’en connaît point ailleurs l’équivalent, et cependant bien faite pour exciter l’indignation de l’Américain moyen s’il en soupçonnait les coutumes. Ce qui ne risque guère de se produire jamais, puisqu’aucun journaliste n’est admis à enquêter sur les mystères d’Ellis Island.

11.

Comment ils se battent

Voici le contraste le plus profond entre l’Ancien et le Nouveau Monde : leur manière de réagir à la souffrance. Prenons l’exemple de la mort à la guerre.

Le Français, élevé dans l’idée que dulce et decorum est pro patria mori, accepte de se [p. 161] faire tuer non point par fanatisme, religieux, comme le Japonais, ni par esprit quasi sportif comme l’Américain, mai par une sorte de fatalisme inconscient. (Je ne parle pas du héros, mais du troupier moyen, sans opinion.) Il pense qu’il faut ce qu’il faut, et qu’il faut cela, et que c’est ainsi depuis des siècles, et qu’on ne peut pas y échapper.

L’Américain, bien au contraire, considère la souffrance et la mort comme des accidents insensés, que rien au monde ne peut rendre acceptables ou justifiables. L’idée que la souffrance puisse devenir féconde ne l’effleure pas, tandis qu’elle règne sur notre inconscient, résidu des plus solennelles traditions religieuses de l’Occident. C’est pourquoi les Français avancent sous le feu de l’ennemi, tandis que les Américains s’assurent d’abord — quitte à payer le prix qu’il faut en matériel — que les batteries d’en face ont été écrasées.

Cette folie apparente de l’Européen dénote un certain degré de spiritualité, car l’esprit se nourrit de sacrifices. Tandis que le bon sens américain trahit une certaine ignorance des conditions premières de la vie spirituelle. Les uns préfèrent les raisons de vivre à la vie même, et pour les autres, c’est l’inverse.

[p. 162]

12.

Comment ils élèvent leurs enfants, ou non

La journée d’école s’ouvre par une cérémonie patriotique et religieuse. Un des enfants préside, debout devant la classe. Il lit le premier verset d’un psaume, la classe répond par le second, il lit le troisième, etc. À l’antiphone succède le Notre Père, puis le chant du Star Spangled Banner, et enfin le serment au drapeau. I’m proud to be an American ! (Ceci dans les écoles publiques du New Jersey. Cette coutume varie beaucoup selon les États et selon les directeurs d’école.) Le reste de la journée n’est guère fatigant, et les devoirs à domicile s’expédient en moins d’une demi-heure. Quant aux notes, elles ne sont pas chiffrées. C’est : excellent, bon, suffisant ou défectueux. Et elles ne portent pas seulement sur l’histoire et l’arithmétique, mais sur le « sens social », « l’adaptation au milieu », les sports, les qualités d’initiative, et l’intérêt pris aux leçons. Les petits étrangers sont mal vus, et fréquemment persécutés, sous l’œil apparemment aveugle de l’institutrice. Tous les parents européens qui le peuvent font passer leurs [p. 163] enfants, après un an d’essai, dans une école privée.

Au foyer, les parents jouent à peu près le rôle des rois dans les États démocratiques. Pratiquement, ils ont démissionné. Souvent, les rôles sont renversés. Les enfants préfèrent le Herald Tribune au Times, parce que le Tribune publie le dimanche un supplément de comics en couleur. Occasion de conflits hebdomadaires, car le père s’est jeté le premier sur la suite des hauts faits de Superman. L’enfant doit se contenter des nouvelles politiques, qu’il lit à plat ventre sur le tapis, non sans poser force questions qui gâtent le plaisir du père.

Sur quoi la petite fille de six ans décroche le téléphone, s’installe sur le divan, et bavarde avec une amie. Une fille de 12 à 15 ans occupe le téléphone deux heures par jour. À 16 ans, elle prie ses parents de se retirer du living-room parce qu’elle a invité quelques amis à elle.

On ne fesse plus les enfants depuis Freud. Très peu de parents ont lu Freud, mais presque tous parlent couramment de complexes.

Les Européens qui persistent dans leurs méthodes d’éducation européenne ne tardent pas à recevoir la visite de voisins avides de s’instruire : cette façon d’exiger le respect des enfants, de les faire travailler et lire, et même de leur donner des ordres, ne serait-ce pas un système nouveau, qu’il serait criminel d’ignorer ?

13.

Comment vous réussirez ou non en Amérique

L’Américain moyen vit encore sur l’idée qu’il a tout comme un autre sa chance de devenir riche. Cette idée, réfutée par toutes les statistiques, lui est inculquée dès le Kindergarten. Le cinéma l’entretient et l’exporte. Vous pensez donc, quand vous entrez en Amérique, que c’est là que se cachait cette fortune qu’un juste sort vous doit et vous tient en réserve. Or vous avez beaucoup moins de chance de la trouver qu’un indigène, qui lui-même, n’en a qu’une sur mille.

Voici la liste de vos handicaps Vous savez mal l’anglais. Vous vous fâchez trop vite. Vous tenez à ceci plutôt qu’à cela. Vous travaillez trop bien ou peut-être trop vite. Vous n’êtes pas ponctuel. Vous croyez aux passe-droits et aux coupe-file. Vous prenez trop de temps pour déjeuner. Vous vous expliquez trop et vous manquez de cette espèce de brutalité froide et contenue qui vous ferait prendre au sérieux. De plus, les hommes se méfieront de vous, s’ils sont mariés, à cause de la réputation que leurs femmes [p. 165] vous font sur la foi de quelques romans, du sourire de Boyer, de la moustache de Menjou, et de l’intérêt réel — soit dit à votre honneur — que vous portez au sexe faible.

J’ai vu des Français, à New York, qui se rendaient ridicules au dernier point en affectant l’allure qu’on attribue chez eux à l’homme d’affaires américain.

Soyez calmes, sans froideur mesquine, n’essayez pas d’en imposer. Supprimez les formules du type : « Je m’excuse de vous importuner et de vous prendre un temps précieux », car en effet le temps est précieux. Dites d’entrée de jeu ce qui vous amène, ce que vous savez faire et combien vous demandez. Sachez attendre longtemps la réponse, non sans chercher ailleurs tout ce qui peut se présenter. Restez cordial devant un refus : les seuls échecs irrémédiables sont ceux qu’on a l’air de subir en pensant : voilà bien ma chance !

Si vous êtes passionné pour la politique, c’est-à-dire pour le jeu des partis, cachez-le. Cette manie française inquiéterait. Si vous êtes pauvre ou riche, ne le cachez pas. Cela se saurait. (Point de secret des banques.) Sur le chapitre de l’argent, l’Américain n’est point naïf, ni hâbleur. Il est exact et réaliste, exempt de nos complications paysannes, de nos pudeurs d’aristocrates ruinés, de nos revendications ouvrières et bourgeoises.

[p. 166] Si vous ne réussissez pas, n’accusez ni le sort, ni les gens, ni les choses, mais vous seul : alors vous serez Américain, et vous aurez une chance de réussir.

Aux femmes de toute condition qui débarquent dans leur pays, les Américains recommandent : prenez un avocat, un docteur, un dentiste, un compte en banque et une police d’assurance. Vous serez alors à toute épreuve, et respectée.

14.

Comment on y devient fou

Dans les grandes villes, et à New York surtout, vous prenez une telle habitude de n’être pas regardé, pas vu, et pas jugé, que vous en profitez naturellement pour devenir fou.

Il en va bien différemment dans les villages. Vous y deviendrez fou aussi, mais pour des raisons toutes contraires. Par compression sociale, irrésistiblement et cordialement intransigeante.

J’ai observé souvent l’espèce de vertige qui s’empare des Européens après quelques mois d’Amérique, précisons : de grande ville américaine. Les mesures ont changé autour d’eux. Les cadres sociaux n’y sont plus, pour [p. 167] les maintenir dans une routine protectrice. La femme voit s’ouvrir devant elle une liberté qui l’étourdit, et tout est disposé pour qu’elle en use. Marques de son autonomie : un job, un compte en banque, un avocat, un coiffeur, des amis « à elle ». Elle s’adaptera plus vite et mieux que le mari aux conditions de succès dans le Nouveau Monde.

L’homme cherche encore à s’orienter, dans un monde qui paraît dépourvu de repères. Ce qu’il tenait pour sa valeur bien personnelle ne trouve pas court ici, n’est donc qu’un handicap. Il se voit plongé dans une foule où son bien et son mal passent inaperçus, et en tout cas ne sont pas pris au tragique. « Un homme en vaut un autre », lui dit-on. Il lui faut apprendre les règles d’un jeu nouveau, où les coups les mieux médités ratent vingt fois ; mais un jour le destin négligent lui offrira une chance imméritée qu’il lui faudra saisir au vol : le moindre scepticisme la tuerait.

Ainsi jetés dans l’improvisation, personne ne peut prévoir comment ils s’en tireront, ces deux Français dont en Europe j’eusse tiré l’horoscope les yeux fermés, sans demander même leurs dates de naissance.

[p. 168]

15.

Comment un Américain moyen juge la France

Au lendemain de la démission d’un énième cabinet à Paris, un Américain me disait :

— En France, n’importe quel problème d’ajustement économique devient aussitôt politique, c’est-à-dire qu’il provoque des discours plus ou moins littéraires, un torrent de clichés qui n’ont aucun rapport avec la question, et des affirmations grandiloquentes d’attachement indéfectible aux principes généraux de la gauche ou de la droite. Posez la question d’une répartition des huiles et savons par l’État, et vous serez bientôt en plein délire : tous les partis nommeront des commissions pour savoir si l’usage du savon favorise sournoisement le fascisme, ou bien la mainmise moscoutaire. Ces commissions d’ailleurs ne seront occupées qu’à clamer, la cravate en bataille, des résolutions farouchement patriotiques, ou républicaines jusqu’à la mort. Plus question du savon. Brossez-vous.

Nous ne posons pas de question de principe à propos de ce produit utile et hygiénique. S’il y a crise dans la fabrication et dans la répartition de l’article, nous étudions [p. 169] ces deux questions, et prenons les mesures nécessaires pour les résoudre, non pas pour qu’on en parle. Notre tendance est de nous en remettre à une agence d’État, qui généralement fait le travail à la satisfaction du plus grand nombre, puis se dissout.

C’est ainsi que de 1942 à 1946, l’État américain a contrôlé les prix, la répartition de la main-d’œuvre aux entreprises publiques et privées, celle des matières premières, et d’une façon générale toute l’économie de guerre, laquelle représentait environ les 9/10 de la production. Le job a été bien fait : l’Allemagne et le Japon ont été battus. Et les agences de contrôle des prix, de la main-d’œuvre et des matières premières se dissolvent l’une après l’autre, sans trop d’histoires.

Ce qui veut dire que pendant quatre ans, l’Amérique a « nationalisé » (ou plus exactement étatisé) toute son industrie et tout son commerce, sans dépense de salive patriotique, pour des raisons bien évidentes, connues de tous, et qui ne relevaient point de la lutte des partis. C’est pourquoi les partis ne s’en sont point occupés, et n’ont point jugé nécessaire de proclamer l’union sacrée, au terme de négociations dramatiques, coupées de pathétiques interventions des vieux chefs, et de bouillantes interruptions de la jeune garde. Les partis, dans les commissions [p. 170] du Congrès et du Sénat, se sont bornés à des échanges d’arguments souvent brutaux, au cours d’enquêtes rétrospectives sur l’administration de ces agences. Peu importe : le travail était fait.

En France, les partis s’arrangent en général pour rendre tous les problèmes aussi insolubles que leurs principes respectifs sont incompatibles. Cela conduit à des crises mortelles. Alors les chefs de partis baissent le nez, font appel à l’union sacrée, et délèguent tout pouvoir à l’État, qui est en l’espèce un nouveau chef de gouvernement. Ce dernier, pris au dépourvu, change subitement de direction — crise ministérielle, c’est-à-dire vidange des responsabilités — et repart dans une politique nécessairement improvisée, puisqu’il a reçu ses pouvoirs au moment même où il devrait en faire un usage maximum, de toute urgence. Ainsi le système français suppose que le nouveau venu, encore tout étourdi de sa puissance, et qui ne sait pas où l’on cache les dossiers, doit juger plus sagement en 24 heures que le vieux routier n’avait su le faire en plusieurs mois. Les Anglais ont ce proverbe : « Ne changez pas de chevaux au milieu du fleuve. » Les Français prétendent empêcher un accident de chemin de fer en votant avec émotion le renvoi de l’ingénieur en chef et son remplacement à la dernière seconde [p. 171] soit par un antifasciste convaincu, soit par un bénéficiaire éprouvé de la tradition dite nationale…

Et si nous ne sommes pas là pour consentir un prêt, payant la casse, vous parlez de notre hypocrisie…

Avec tout cela, je me demande bien pourquoi nous adorons la France comme une femme ! Pour sa grâce et pour ses faiblesses de grande coquette blessée, peut-être. Mais aussi pour une certaine sagesse, une certaine retenue ou rigueur, un certain équilibre élégant et hardi, qui nous en imposent encore… Nous faisons à la France un crédit démesuré, plus qu’à nul autre pays au monde. Le sentez-vous ? À vous de n’en point abuser. C’est d’ailleurs très facile, me semble-t-il. Soyez honnêtes dans les négociations, comme le fut votre Herriot, que nous respectons. Et cessez de répéter sur notre compte des sottises pittoresques ou méprisantes. Nous sommes adultes.

16.

Comment un Américain moyen voit le monde

Quels sont, se dit-il, les pays qui marchent le mieux en Europe ?

[p. 172] Les États scandinaves, la Suisse, la Hollande, et la Grande-Bretagne. Ce sont des démocraties en majorité socialistes, ce qui peut inquiéter, mais aussi en majorité protestantes, ce qui doit rassurer. Ils ont donné nos meilleurs immigrants, ceux qui ont fondé nos vieilles familles.

Quels sont les pays qui marchent mal et qui nous créent le plus d’ennuis ?

L’Espagne et le Portugal, parce que ce sont des dictatures, et peu importe qu’elles réussissent matériellement, elles n’achèteront jamais notre respect. L’Europe Centrale et les Balkans, livrés aux Russes, qui les mettent au pillage, ce qui est peu rationnel : ils feraient mieux de les équiper, puisque ce sont leurs colonies. L’Allemagne nous plaît mieux que la Pologne : pays de blonds et les noirs sont suspects, tous les villains de nos films ont les cheveux noirs. De plus l’Allemand est propre et travailleur, et mon arrière-grand-mère était du Wurtemberg. Les Italiens ? Nous en aurons bientôt autant chez nous qu’il en reste là-bas. Nous aimions beaucoup La Guardia, que nous baptisions la Fleurette. Nous n’avons jamais admiré Mussolini, comme l’ont fait les bourgeois d’Europe : ce n’était pas un regular guy. Le Vatican a la plus vieille diplomatie secrète du monde : c’est sans doute lui qui sait le mieux comment traiter ces États turbulents, [p. 173] susceptibles et toujours prêts à se battre.

Oui, l’Europe, ce sont nos Balkans.

Mais il y a l’Amérique du Sud, il y a les Russes, il y a l’Asie, voilà ce qui compte pour le commerce et pour l’avenir de la paix.

Vous avez bien envie de savoir ce que je pense de l’URSS ? moi aussi… Une moitié de moi-même se révolte au spectacle de la mauvaise volonté internationale des Soviets, de cette brutalité vis-à-vis de leurs sujets, de ce mépris de la vie humaine en gros et en détail, de ce refus d’ouvrir leurs frontières, de l’esclavage où ils tiennent leur presse, et de l’orgueil de parvenus de l’industrie et des sciences appliquées dont ils font montre, même quand ils viennent chez nous. Cette moitié de moi n’irait peut-être pas jusqu’à demander une guerre préventive, mais elle l’accepterait sans doute dans le cas d’un nouveau Pearl Harbour. Quant à l’autre moitié, elle ne demande qu’à s’ouvrir à l’amitié de ce grand peuple des plaines qui se met à nous ressembler si curieusement. Nous n’avons guère plus que lui le sens de la vie privée, nous avons le même goût de la production en masse et sans y regarder de trop près, du travail par équipes pour battre un record, du gaspillage, des chants et des beuveries.

On dit que c’est la question de l’Asie qui [p. 174] nous sépare. Car en réalité, nous touchons à l’Asie. Nous sommes une puissance maritime, et cela compense la proximité géographique de la Russie. Pourquoi donc aurions-nous organisé, par les soins de la marine de guerre, et comme pour démontrer sa force à toute épreuve, les expériences de Bikini ? C’était un clair avertissement aux Russes. La Chine est un de nos grands marchés, le Japon un de nos gros clients. C’est là que les choses pourraient se gâter…

Quant à nos bons voisins « Latins », je ne sais pourquoi, chaque fois que nous leur serrons la main, ils pincent les lèvres, comme, si l’on venait de leur marcher sur le pied. Ils ont les cheveux noirs, attention. Mais dans trois de leurs États, les dernières élections se sont passées presque sans coups de fusil. Peut-être atteindront-ils bientôt l’âge de majorité civique où la démocratie devient possible…

To sum up : Liberté, Prospérité et Poursuite du Bonheur, ce sont là mes trois idéaux. Et je ne les vois réalisés qu’en Amérique.

17.

Comment l’Europe peut aider l’Amérique

Comme je m’en veux de chacun de mes [p. 175] articles trop favorables ou trop critiques sur l’Amérique ! Car le contraire, chaque fois, peut aussi être vrai.

Car ces rêveurs sont aussi, et souvent, de vieux cornichons à lunettes, aux lèvres minces, sachant compter leurs sous et damner les buveurs de whisky ; ces fils de puritains, de charmants petits coquins ; ces joueurs de base-ball, de pédants logiciens ; ces grands souriants, des névrosés ; ces dynamiques, des timorés ; ces commerçants, des utopistes généreux ; ces « fondamentalistes », des déistes hérétiques ; et ces pieux catholiques, des amateurs réjouis de confessionnaux climatisés munis d’une « grille désodorisante »… Ils sont modernes. Car avec une belle énergie et beaucoup moins de naïveté que nous ne le pensons, ils embrassent mieux que nous la confusion du siècle, ils y sont installés carrément, et ils l’exploitent non sans une sorte de bon sens pour que le plus grand nombre en tire le plus de profit.

Comme tous ceux qui décrivent une nation étrangère, j’ai péché par stylisation. Ajouter des nuances à mon tableau n’arrangerait pas grand-chose à cet égard. Ce qui échappe par définition à toute formule ou forme d’expression, c’est l’incohérence du réel. (Tout ce que l’on peut en dire, c’est qu’on l’éprouve.) Or justement, la civilisation [p. 176] américaine souffre d’une grave incohérence interne. Mais je vois bien que je n’ai pas su la faire sentir autant que je la sens. Et peut-être n’y parviendrai-je que d’une manière négative : en suggérant certaines mesures et attitudes spirituelles que l’Europe seule peut opposer ou proposer à l’Amérique.

Cinq choses témoignent de l’esprit et de sa présence active dans une culture. Les meilleurs d’entre nous les ont encore, tandis que les masses, chez eux les fuient, et que leurs élites ne s’en approchent qu’en hésitant. Ils nous sont supérieurs à tant d’autres égards ; saurons-nous garder au moins cela ?

Le goût de la complexité. La tendance générale à simplifier, à géométriser, typique d’une civilisation mécanisée, est signe de lourdeur d’esprit, de paresse d’âme, d’appauvrissement de la vitalité. En politique, c’est le respect des complexités organiques qui peut seul ménager des libertés réelles.

Le sens de l’échec, de sa nécessité métaphysique et de sa valeur d’enseignement spirituel. La croyance exclusive à la réussite est le signe d’une vue bornée de notre condition humaine, de même que le goût des formes parfaitement arrondies révèle une pauvre conception de l’art.

Le sens des formes, des symboles, des signes [p. 177] et des correspondances. On ne peut pas impunément se vêtir de n’importe quelle couleur sous prétexte que cela fait bien, construire une banque qui a l’air d’une église, et une église qui a l’air gothique quand plus rien ne l’est en nous ni autour d’elle. Un peuple, s’il éduque son sens des formes, cesse d’imiter et se met à créer.

La réduction du fait à une signification. L’Américain croit aux faits, dur comme fer. Il les réduit d’ailleurs en chiffres et se sent aussitôt rassuré. Mais un fait n’est qu’un signe dans une équation, une lettre ou une virgule dans une phrase, on ne peut le lire qu’avec tout le contexte. S’en tenir aux faits seuls, aux faits bruts, c’est une timidité de l’esprit qui recule devant son acte propre : donner un sens, voir au-delà, relier les moyens aux fins.

La volonté de prendre conscience. J’ai dit qu’ils rêvent. J’ajouterai qu’ils détestent celui qui vient les réveiller. Ils le tiennent pour pervers et masochiste. Et il est vrai que la conscience s’éveille généralement dans la douleur, mais ils préfèrent l’anesthésie. Aussi n’ont-ils pas de philosophes, ni de mystiques, mais beaucoup de paradis artificiels à bon marché : l’alcool et Hollywood, les pin-up-girls et le glamour, Superman et les sports à la radio. Et ils s’entourent d’objets polis, luisants, emballés dans de la cellophane, [p. 178] qui n’offrent plus d’aspérités et ne posent plus aucune question ; de mécanismes qui répondent à leur place ; et de musiques qui empêchent d’entendre le silence. Ils s’imaginent qu’un certain nombre de recettes et de martingales — d’ailleurs communiquées à tous les joueurs — suffiraient pour que chacun gagne. Enfin, ils ne croient pas au Mal…

Le krach de 1929, Hitler, la guerre, et quelques privations ont causé les premières fissures dans cet édifice d’inconscience que chacun s’ingéniait à rendre étanche, — inconsciemment. Ce sont là des secousses extérieures. Qui sait si une loi de l’esprit ne les rend pas d’autant plus fortes et fréquentes que les poussées intimes de la conscience sont plus méthodiquement refoulées ? Qui sait quels malheurs historiques un réveil spirituel de l’Amérique ne pourrait pas lui épargner ? Si l’Europe peut y contribuer, elle aura bien mérité de la planète.

18.

Comment l’Amérique peut aider l’Europe

Seuls, les Européens — je connais leurs complexes — trouveront trop dures pour [p. 179] l’Amérique les quelques pages qui précèdent. L’Amérique a les reins solides. Elle a, sur tout autre pays que je connaisse, l’avantage d’accueillir les critiques avec mieux que de la tolérance : avec une volonté souriante mais sérieuse d’apprendre et de s’améliorer. J’y vois le signe de sa force.

Qui n’a pas lu les éreintements de l’esprit américain auxquels se livrent avec exubérance les revues et les journaux américains ne sait pas ce que c’est que la confiance en soi.

Ceci dit, je me retourne vers mes compatriotes européens et je leur dis : si vous voulez que l’Europe dure encore — et le reste du monde en a besoin — ne vous contentez pas d’appeler périodiquement l’Amérique à votre secours, quitte à la mépriser sitôt le travail fait. Sachez que les Américains ont beaucoup mieux à nous donner que des frigidaires, des capitaux et des avions. Ils ont libéré nos villages. Libérons-nous à leur contact, à leur exemple, de l’esprit villageois.

Apprenons d’eux à mépriser le politicien mais à respecter l’homme d’État ; à perdre aux élections sans insulter le vainqueur, et à gagner sans écœurer le vaincu.

Apprenons d’eux à tenir parole, à nous laver, à boire du lait, à être à l’heure, à ne pas couper les files par principe, à observer [p. 180] les règles du jeu dans la mesure où elles sont raisonnables, à faire crédit, à payer nos impôts, à exiger des fonctionnaires décents, à trouver les gens drôles plutôt que ridicules s’ils ont d’autres allures que nous.

Apprenons d’eux la valeur créatrice d’un certain gaspillage lyrique, dans tous les domaines de la vie ; car notre économie minutieuse des moyens, surestimée par l’École et l’État, et par toute la morale bourgeoise, trahit aussi un vice de l’âme. Apprenons d’eux le sens spirituel de la mise en pratique, à tous risques, d’un idéal même imparfait ; car notre rigorisme intellectuel masque souvent des lâchetés de frileux.

Enfin, apprenons d’eux le souci d’être dignes non seulement d’un passé qui nous a faits, mais surtout d’un avenir qu’il dépend de nous de faire. Cette attitude détient le secret de la liberté. Car il n’est de liberté réelle qu’en avant, dans tous les ordres, à chaque instant, — si l’on veut bien y réfléchir en refermant ce petit livre.