(1947) Doctrine fabuleuse « 8. Contribution à l’étude du coup de foudre » pp. 69-75
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Contribution à l’étude du coup de foudre

Un regard dans un regard et les voilà fixés, cloués sur place, comme le coq est cloué sur la ligne de craie tirée devant son bec. Ce serait trop bête si ce n’était trop beau. Mais rien ne sert de n’y pas croire. C’est un fait, nous l’avons subi, et nous avons tous dit : je n’y puis rien. Avec autant de sincérité, nous semblait-il, qu’un croyant décrivant sa conversion en termes de grâce et de prédestination. Mais s’il est vain de nier le fait, il ne l’est point de mettre en doute son caractère de destinée fatale. Cette espèce de passivité que l’on allègue, ne serait-elle point un alibi ?

Je ne parle que du vrai coup de foudre, celui qui est suivi d’incendie. Car pour ceux que l’on attend, que l’on [p. 70] appelle, ils ne sont qu’éclairs de chaleur dans l’aura d’un cœur orageux. Aux portières d’un train que l’on croise, entre deux stations de métro, dans la foule où se cherchent des yeux — ils se détournent aussitôt que frappés et c’est toujours : « Ô toi que j’eusse aimée !… » Mais non, si c’était vrai, j’aurais su t’arrêter. Le monde entier en eût été changé à l’instant même, sans que nul ne s’en doute.

J’étais sceptique, en ce temps-là. Je disais à ce romancier (l’un des meilleurs de l’Allemagne d’alors) : Le mythe du coup de foudre est sans doute une astucieuse invention de Don Juan pour impressionner ses victimes. Il en a tant parlé, et vous autres après lui, que toutes les femmes qui vont le rencontrer y pensent, épiant les plus légers mouvements que cette apparition fait naître en elles. Très facile que de les persuader, une fois si bien intéressées ! Car rien ne flatte comme l’idée que l’on va vivre à son tour une scène de roman. Oui, l’idée seule a fait tous ces ravages, et non pas quelque dieu, ni le Destin. Il n’y aurait jamais de coup de foudre sans ce désir que vous entretenez par vos romans… Mais ce n’est pas assez que d’une complaisance acquise. Il faut encore une rencontre ménagée à la ressemblance du rêve : toute une cérémonie, avec ses rôles prescrits, son ouverture déclarée par un héraut, sa lenteur imposante interdisant la fuite. Admirez l’appareil inexorable qui circonvient les rencontres fameuses : Tristan devant la cour d’Irlande est reçu par la fille du roi selon l’usage et l’étiquette. Siegfried et Brunehilde qui s’avancent l’un vers l’autre, dans la scène du hanap, ce sont des officiants… Tout se passe comme si les deux amants se trouvaient [p. 71] désignés non par un sort aveugle, mais au contraire par la profonde convenance des rôles qu’ils tiennent dans la société, sous l’égide des plus intangibles hiérarchies. Et Don Juan triche, une fois de plus, quand il feint que cela se produise à l’improviste, comme au coin d’un bois… Il me vient une image dont la netteté pourra faire excuser le prosaïsme : le coup de foudre, en dépit de son nom, ne souffre pas l’instantané, il veut la pose…

Tandis que je parlais ainsi, une espèce de gêne me vint, le sentiment de mal tomber. Il me sembla que mes propos touchaient mon interlocuteur d’une manière un peu trop personnelle, et — comment dire ? — qu’il savait mieux que moi cette histoire que je lui contais.

— Permettez, dit-il gentiment, que je vous réponde par une confession. Je ne sais d’ailleurs ce qu’on peut en conclure pour ou contre vos théories.

Au début de 1933, au moment où Hitler arrivait au pouvoir, on m’offrit de donner des conférences à Budapest. Le président de l’organisation qui m’invitait était un grand banquier, ami des lettres. Il vint m’attendre au débarqué de l’avion et me conduisit à sa demeure. C’était l’heure du déjeuner. Nous causions depuis quelques instants dans sa bibliothèque, où d’un coup d’œil furtif j’avais remarqué mes livres, lorsque sa femme entra en nous saluant d’une mélodieuse formule hongroise. La présentation faite, cette dame nous offrit la rituelle liqueur de pêche dont on vide trois verres d’un seul trait, en se regardant dans les yeux. Je me sentis pâlir violemment.

Nous passons à table. Mon hôte bientôt s’inquiète : « Vous êtes pâle et vous ne mangez rien ! Vous sentiriez-vous [p. 72] indisposé ? » Je balbutie n’importe quoi sur cette traversée en avion… Le banquier comprend très bien cela. Il parle beaucoup pour me réconforter, raconte avec vivacité comment il a organisé mes conférences, et quel public j’aurai, et quelles personnes me prient de leur réserver un dîner : bref, vous vous rappelez ce qu’était la Hongrie, cette hospitalité incomparable, cette liberté lyrique dans les relations… Mais rien n’y fait. Je ne puis avaler une seule bouchée. Est-ce vraiment l’effet de l’avion ? J’allais m’en persuader quand je m’aperçois, et cette fois-ci non sans terreur, que la femme du banquier, elle aussi, n’a presque pas touché aux mets servis.

Le déjeuner se termine toutefois sans que mon hôte ait paru remarquer que mon malaise est contagieux. Il bavarde encore en prenant le café, puis s’excuse d’avoir à regagner sa banque : d’ailleurs sa femme me promènera dans Buda, et me fera visiter le Musée, — à ce soir ! Il s’en va, très satisfait de lui, et de moi aussi, je crois. Nous voici seuls.

Silence. Silence encore dans la voiture qu’elle conduit avec une expression concentrée, presque rageuse. Nous traversons les grandes artères de Pest, le Pont des Chaînes sur les eaux jaunes du Danube, puis ces ruelles de Buda, qui montent sur les flancs d’un énorme rocher en pleine ville, que domine la statue de saint Gellert, les bras en croix. Elle arrête la voiture près d’une barrière de parc public, descend, s’éloigne dans la neige bien gelée où ses pas lentement s’enfoncent et se marquent. Je la rejoins. Alors d’un geste elle désigne la ville à nos pieds : « Mon mari m’a demandé de vous montrer Budapest. Voilà, c’est Budapest. »

[p. 73] Il n’y a rien d’autre à dire. Nous remontons en voiture et descendons vers la ville. Soudain, je me suis décidé et j’articule : « Vous n’avez rien mangé au déjeuner, Madame. —  Vous non plus… » Je poursuis non sans peine : « Si nous allions prendre quelque chose dans un restaurant ? — Bonne idée », fait-elle d’une voix basse, sans me regarder.

Nous voici attablés devant des sandwiches au caviar rouge. Et là, tout recommence. Même jeu qu’au déjeuner. Ni l’un ni l’autre ne pouvons toucher à rien.

Tout d’un coup je me suis mis debout. Je fais le tour de la table, je m’arrête devant elle, les bras en arrière, comme cela — je me suis retenu de lui toucher l’épaule — et je m’entends prononcer : « Puisqu’il faut que cela soit, eh bien… que cela soit ! »

Elle se lève et me suit. Nous allons chez elle. Un vertige, un sombre délire, et sans qu’un mot de plus ait été prononcé… Et ce fut ainsi, durant tout mon séjour à Budapest. L’après-midi, je vous le répète, nous ne parlions jamais. Le soir, j’avais mes conférences ou un dîner. Et je passais le reste de la nuit dans un bar, en compagnie d’un peintre réfugié, nommé Maria. Je l’avais connu quelques années auparavant dans un groupe politique, à Berlin, que je fréquentais à l’insu de ma femme.

J’étais dans un état d’exaltation extrême, à peu près incapable de dormir, sauf quelques heures pendant la matinée. Nous parlions, avec mon ami, d’art, de religion, de politique, des perspectives du nouveau régime, et pas du tout de mes après-midi. Bien entendu.

La veille de mon départ, comme nous sortions du bar, Maria et moi, une édition du matin  nous apprend [p. 74] l’incendie du Reichstag. Je décide de rentrer le jour même à Berlin, et prends congé de mon ami qui se montrait fort inquiet de mon sort. Il y avait de quoi d’ailleurs, j’étais inscrit, à cette époque, au parti communiste dissident. Je m’informe : l’avion part à 10 heures du  matin . Mais il faut que je la revoie une dernière fois. Je prendrai donc l’express du soir.

J’arrive à Berlin le lendemain. Sur le seuil de notre villa de Zehlendorf, ma femme m’attend, grave et presque sévère. Moi, je ne pensais qu’à la situation politique. Nous nous mettons à table, je l’interroge avec nervosité sur les événements de l’avant-veille. Elle répond à peine. Qu’y a-t-il ?

« Avec qui m’as-tu trompée », dit-elle enfin.

Je la regarde longuement, bien en face. Aucun doute n’est possible. Elle sait. Monsieur, je puis garder un secret d’État, vous le savez, mais je ne suis pas de ceux qui peuvent supporter un mensonge dans leur vie intime. J’ai tout avoué sans me chercher d’excuse. Et comme elle se taisait encore, je lui ai demandé comment elle avait su. Alors elle m’a tendu une lettre par avion, arrivée pour moi le  matin même et qu’elle avait ouverte par crainte d’un malheur. Quelques lignes sur une feuille portant l’en-tête d’un bar de Budapest, et disant à peu près : « Donne-moi vite de tes nouvelles, je suis inquiet, je n’oublierai jamais les nuits extraordinaires que nous avons encore pu passer ensemble, à la veille de ce cataclysme. » La lettre était signée « Maria ».

« Un vrai drame du destin ! » fis-je après un moment. Le type même du Schicksalsdrama, comme vous dites…

[p. 75] Mais le destin aveugle qui présida aux fastes de votre rencontre ne perd-il pas un peu de son mystère si l’on songe que la femme du banquier était lectrice de romans — et sans doute de vos propres romans ?… Et ce coup de foudre, n’est-il pas tombé d’un ciel qu’il convient de nommer Littérature ?