(1969) La Revue de Paris, articles (1937–1969) « Tableaux américains (décembre 1946) » pp. 51-62
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Tableaux américains (décembre 1946) c

New York alpestre

Personne ne m’avait dit que New York est une île en forme de gratte-ciel couché. C’est la ville la plus simple du monde. Douze avenues parallèles, dans le sens de la longueur, qui est de vingt-cinq kilomètres environ — elles figurent assez bien les ascenseurs d’un grand building — et deux cent cinquante rues coupant les avenues à angle droit : autant d’étages. Au milieu, Central Park, rectangulaire. C’est tout, c’est la cité de Manhattan. Mais les faubourgs, au-delà de l’Hudson et de l’East River qui entourent l’île, s’étendent sur des espaces bien plus vastes, îles et plaines reliées par un immense réseau de ponts, de tunnels et d’autostrades surélevées.

Personne ne m’avait dit, non plus, que New York est une ville alpestre ! Je l’ai senti le premier soir d’octobre, quand le soleil couchant flambait les hauteurs des gratte-ciels, de cette couleur orangée aérienne qu’on voit aux crêtes des parois rocheuses, alors que la vallée s’emplit d’une ombre froide. Et j’étais bien au fond d’une gorge, dans cette rue de briques noircies où circulait un vent âpre et salubre.

La mer et la montagne se ressemblent partout. Ici, elles se rejoignent et se mêlent. Les grands souffles océaniques, chargés de sel et d’aventure, viennent frapper les « faces » argentées de l’Empire State, du Chrysler, du Centre Rockefeller, de vingt autres de ces sommités célèbres que les New-Yorkais vous désignent comme les Suisses énumèrent leurs Alpes au visiteur qui en contemple la chaîne.

Le vent fou, l’air ozoné et la lumière éclatant très haut dans le ciel sur des parois violemment découpées, c’est un climat que je connais… Mais il y a plus. Il y a le sol qui est alpestre dans sa profondeur. À Central Park, au milieu des prairies, vous voyez affleurer de larges dalles de granit. Autrefois, les glaciers sont venus jusqu’ici ! Ils couvraient la moitié de l’île, et la moraine s’étendait bien plus avant. Voici l’un des secrets de la démesure de Manhattan : seules, ces assises de granit étaient capables de supporter le formidable poids d’un gratte-ciel de cent étages. Et les blocs erratiques, débités en tranches, polis et luisants comme du marbre, ont été plaqués sur les façades et dans les vestibules des plus riches bâtiments, reliques scellées d’une antiquité souterraine.

[p. 52] À Chicago et Saint-Louis, au contraire, sur les plaines d’alluvions ou dans les marécages, les gratte-ciels déjà, me dit-on, menacent de suivre l’inquiétant exemple de la célèbre tour de Pise.

Bien des aspects physiques et moraux de la cité de Manhattan s’expliquent par ce sol et ce climat. Entre la Prairie proche et l’Océan, ce lieu d’extrême civilisation matérielle demeure hanté par on ne sait quelle sauvagerie des hauteurs ; et ce lieu d’extrême densité humaine demeure baigné dans une atmosphère irrémédiablement désertique. Les Américains des plaines de l’Ouest, venant à New York, ont coutume de se plaindre de l’inhumanité que revêtent ici les rapports quotidiens. Ils pensent, dans leur ignorance, que c’est une ville « trop européenne »… Mais, moi, je m’y sens contemporain de la préhistoire de quelque avenir démesuré.

Sortie de Manhattan

Sur un quai souterrain, après avoir traversé les parvis populeux surmontés d’une coupole astronomique de la gare de Pennsylvanie, j’ai pris mon premier train américain. Comme tout le monde, j’ai glissé mon billet dans le ruban de mon chapeau, où le contrôleur l’a pris et replacé sans me déranger dans la lecture de mon journal. Il n’y a que deux classes en Amérique : l’une où les fauteuils au dossier très haut sont fixes (deux de chaque côté du couloir central), l’autre où les fauteuils sont espacés et pivotent ; classe de luxe et classe de grand luxe, coaches et pullman cars. J’ai pris un coach. Je me suis enfoncé dans le velours bleu sombre et j’ai regardé mes voisins, car nous roulions dans un tunnel. Dans l’ensemble, les femmes m’ont paru dignes de ce que le cinéma nous en promet — mais il suffit de trois ou quatre beautés saines ou frappantes, sur cinquante femmes qu’on ne remarque pas, pour qu’on s’écrie : « Comme elles sont belles dans ce pays ! »

Soudain, je n’ai plus vu les gens. Le train surgissait du tunnel dans une plaine de marécages et de roseaux géants, coupée de canaux et de digues, enjambée par les arches de fer d’un pont à n’en pas croire ses yeux, qui porte l’autostrade pendant des kilomètres au-dessus des usines, des feux rouges et des hangars d’avions aux coupoles surbaissées. Paysage de déluge où s’enlisent, fumants, des monstres antédiluviens.

Une falaise de granit se dresse près de la voie. Nous la passons. Sur son autre versant s’étale un cimetière d’autos décarcassées, déchets du grand délire de construction qui enfièvre tout le continent et dont le pont de l’autostrade au long de l’horizon porte la gloire.

Manhattan Suite

Le bel hiver. — J’ai retrouvé New York glaciale et belle, ce bleu de poudre claire et rose au lointain des avenues trop larges le matin, ce bleu d’ombre de brique au puits des rues luisantes, dos longs d’autos jaunes ou noires, harmonie fauve des façades, circulation vibrante aux pieds, fumerolles [p. 53] au ras de l’asphalte et le vent fou ! Si le détail est laid, voyez l’ensemble. Pour un homme qui est seul, Manhattan est sublime. Il n’a qu’à s’oublier dans l’énergie fusante de cette capitale du matin.

    

Ville pure. — Entre la Trente-troisième et la Soixantième rue, le cœur de Manhattan c’est la ville pure.

Ici, tout ce que le regard touche et mesure dans les trois dimensions de l’espace, sauf un découpage de ciel mat, tout est fait de main d’homme sur table rase, imbriqué, condensé, superposé, pour un usage massif, exactement prévu.

Plus une trace de campagne primitive ne subsiste, plus un seul coin de terre à nu, et plus une ligne indécise, ni d’eau qui court, ni de feuillages. Tout est pans de brique peinte et de ciment armé diversement coupés et étagés, asphalte plane, parois de verre et angles droits, circulation horizontale et verticale, intensité suprême de la présence humaine jusqu’à trois cents mètres du sol. Pour la première fois, je vois une ville aussi purifiée de nature que l’est de prose un groupe de mots de Mallarmé.

Paris, Rome, en comparaison, sont d’immenses parcs semés de monuments. Le site et le paysage y sont partout sensibles. Les rues montent et tournent, épousant les collines. Le sol des plaines environnantes paraît encore à nu dans les cours des hôtels, entre les pavés provinciaux, aux esplanades, aux terrains vagues envahis d’herbes. Les arbres cachent les façades, moutonnent à la hauteur des toits, et la rivière ouvre l’espace, double le ciel, qui règne seul au coucher du soleil.

À New York, la lumière du soir évacue rapidement les rues profondes, remonte au sommet des buildings, se perd dans un dernier éclat d’avion fuyant, et c’est la ville alors qui s’empare du ciel, s’en fait un dôme à sa mesure et le referme sur sa nuit de ville.

    

Appartements. — Les grandes maisons les mettent mal à l’aise, parce qu’ils pensent tout de suite à l’usage physique, non point à ces symboles de l’âme que forment les châteaux au fond de nos mémoires.

L’idéal de l’Américain serait sans doute la maison d’une seule pièce, avec au centre un grand fauteuil tournant et basculant, qui se transformerait le soir en lit et d’où, sans se lever, l’on atteindrait le téléphone, la poignée du frigidaire, les boutons du fourneau électrique, ceux de la radio et les robinets de la baignoire.

    

Désespoir à Times Square. — Errer dans la foule, regarder ou subir les vitrines et les réclames lumineuses en délire, passer une heure aux Actualités, écouter les conversations des voisins dans un bar, coudoyer des hommes déformés ou épais, des femmes malades ou trop vernies, Times Square, après un dîner solitaire, un soir de pluie, c’est le contraire d’un exercice spirituel : une véritable centrifugation de l’être.

Mais peut-être, me dis-je après coup, mais peut-être, en poussant à l’extrême cette « distraction » de l’âme et de la volonté, rejoindrait-on quelque réalité valable, et par la sensation directe du monde tel que le [p. 54] crée l’homme privé de l’Esprit, l’une des entrées de la Voie négative et du Désert dont parlent les mystiques ? Homéopathie spirituelle : traitement par l’absence-de-quelque-chose-qui-y-était, qui n’y est plus, mais dont la progressive évacuation a laissé le milieu actif… Plus simplement, ce vide est encore un appel ; ce désespoir, s’il est conscient, un dernier signe de la vie…

Non, j’ai surtout senti le désespoir tout court dans cette promenade de plusieurs heures, et c’est ici seulement, sur le papier, que je comprends qu’il faut pousser plus loin.

On se demande parfois : qu’est-ce, en somme, que le péché ? C’est cela, c’était ce que j’éprouvais à Times Square avec une acuité crispante : l’état du monde d’où l’Esprit s’est retiré. Ce n’étaient pas « les péchés » de ces hommes et de ces femmes, ni les miens, dont nul ne peut juger et qui peut-être n’en sont point. Ce n’était pas le froid, la pluie, la poisse aux pieds mêlée d’essence sur l’asphalte des avenues, c’était ce vide. C’était le sens absent.

Beekman Place

Parallèle à l’East River, dont la sépare une rangée d’hôtels particuliers à cinq étages, cette rue très courte est l’une des rares — j’en connais trois dans Manhattan — qui, à la fois, ne portent pas de numéro et ne coupent point les avenues à angle droit. Hors série, modèle de grand luxe, elle s’orne d’arbres, de silence et de grands portiers galonnés. Une buée bleue, pendant l’été, emplit cet espace fermé par les hauts bâtiments de la Cinquante-et-unième rue, en brique vernie, tout luisants de fenêtres dépourvues d’ornements.

Beekman Place est un de ces lieux où l’exilé s’écrie : « Mais c’est l’Europe ! » parce qu’il y trouve un charme, simplement. Mais quand je la vois du haut de mon douzième étage, en enfilade, petite tranchée d’asphalte et de brique jaune et rose dans un chaos géométrique, c’est bien New York… Si je me retourne un peu sur ma terrasse, voici la perspective de l’East River jusqu’à Brooklyn.

Un paysage immense de minéral et d’eau. La rivière, sillonnée de remorqueurs toussotants, luit d’un éclat d’étain pâli. Les ponts immenses, vers Brooklyn, font une dentelle d’un kilomètre, toute menue  dans la distance. Cheminées, mâts, clochers, usines basses et réclames lumineuses en plein jour. Le seul vestige de nature — car l’eau même est canalisée — ce sont ces trois îlots de granit noir couverts de mouettes, et signalés par deux petits phares dont clignotent irrégulièrement le feu vert — cinq secondes de révolution — et le feu rouge — six ou sept secondes. Tout ce qu’embrasse mon regard, tout est fait de main d’homme, sauf les mouettes. Qu’on ne me parle plus des lois économiques et de leurs fatales réalités : car ce sont les réalités d’un monde tout artificiel que nous, les hommes, avons bâti selon nos caprices, nos passions et nos raisons [p. 55] folles. Si nous changions un jour de goûts et d’ambition, ce paysage se transformerait.

Si je me tourne vers le nord, je vois un monde de terrasses, du dixième au trentième étage du River Club, où vivent les milliardaires et les acteurs. Et tout près, ces jardins suspendus où circulent de jeunes femmes en maillot de bain. Elles se penchent sur leurs géraniums, elles ajustent des lunettes noires... Quelques jeunes gens viennent boire un verre, le soir. Un violoniste s’escrime à vingt reprises sur le Deuxième Concerto brandebourgeois, mais deux radios martèlent ce Tchaïkovski qu’on entend siffler dans la rue…

Je me souviens de ce que j’ai sous les yeux : je le vois déjà comme je me le rappellerai, une fois de retour en Europe. J’en connais par avance la nostalgie. Le soir vient dans un luxe américain d’ocres, de roses, d’argents et d’éclats d’or sur les fenêtres des usines. Des fumées traînent, les ponts s’éteignent, le sommet des gratte-ciels se met à luire sous la lune, au-dessus des premiers nuages. Une grande nuit s’ouvre au travail paisible.

D’heure en heure, je me lève et sors. Je me promène sur cette terrasse qui fait le tour de mes chambres blanches, posées sur le onzième étage et festonnées de tuiles provençales. La brique est chaude encore sous mes pieds nus. À ma hauteur, et un peu plus bas, et puis beaucoup plus bas, dans les buildings voisins séparés de ma terrasse par un gouffre profond mais étroit, je vois des couples et des solitaires éteindre et rallumer leurs lampes. Une blonde platinée en peignoir rose ouvre son frigidaire, sort de la glace, ôte enfin le peignoir, il fait trop chaud. Des rires viennent d’une terrasse obscure, un cliquetis de tiges de verre dans les highballs. Je rentre et j’aligne mes mots.

Petits matins déjà doux des terrasses, moments les plus aigus de la vie, au jour qui point, quand toutes choses et les souvenirs d’hier changent de poids et de millésime, quand les mouettes éclosent du rocher, quand les premiers remorqueurs se mettent à souffler fort dans la brume d’été flottant sur la rivière... Une langue de lumière orangée vient râper doucement le crépi des murs bas, sur la terrasse toute voisine. Un autre jour, le même amour, mais le cœur s’ouvre — l’aube est l’heure du pardon délivrant — et je me donne au jour américain !

Sur le grand fond sonore à bouche fermée des usines de l’autre rive, les sirènes des ferry-boats poussaient leur solo de désastre, de faux désastre et d’appel commercial, dans le matin strident de l’East River. Un quadrimoteur argenté passait très haut entre deux tours babyloniennes, l’une phallique, l’autre en Moïse de Michel-Ange. Et sur une terrasse dormante, deux ou trois étages plus bas, quelqu’un sortait en robe de chambre, un vieux monsieur, pour arroser au tuyau ses arbustes.

Soudain, passant la tranche ocrée d’un bâtiment de trente étages, à mi-hauteur, sur la rivière, une proue grise et ses canons glissait sans bruit, un énorme croiseur défilait, tout l’équipage en fête saluant New York d’adieux, filant pavois au vent vers l’Europe…

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Slums

La Soixante-quinzième rue n’a rien de particulier. Elle part luxueusement de la Cinquième avenue et de Central Park, traverse en direction de l’est de beaux quartiers gris clair d’un gothique sobre et astiqué, change subitement d’aspect et tourne au populaire un demi-block après Lexington avenue, perd toute tenue dès qu’elle a traversé les piliers du métro aérien qui longe encore la Troisième avenue, s’anime alors dangereusement d’enfants s’exerçant au base-ball parmi des seaux d’ordures plus hauts qu’eux et des tourbillons fous de papiers sales, pour s’ouvrir enfin toute béante sur les fumées de l’East River, au terme d’un parcours rectiligne d’un kilomètre et demi, sans changer de largeur. (Seuls, les trottoirs se rétrécissent.)

Cette rue, comme cent autres pareilles, fait voir en coupe la société américaine. C’est une coupe mégaloscopique — le contraire de microscopique — permettant l’examen à l’œil nu. Décrivons sa partie, inférieure.

La rue huileuse, parsemée de vieilles lettres, de bouts de bois et d’éclats de verre. Des tas de neige noircissent au rebord des trottoirs. Les enfants qui ne jouent plus à la balle parce que la nuit vient de descendre — depuis cinq ans que je circule dans cette ville, je n’ai jamais été touché ; ils sont d’une folle brutalité, mais surpassée par leur adresse — allument des feux avec des arbres de Noël roussis, des morceaux de caisses, d’immenses cartonnages goudronnés. Flammes gaies sur le couchant rose et fuligineux, en rectangle au bout de la rue, légèrement mordu sur les bords par la silhouette des escaliers de sauvetage.

Ces grands seaux à ordures en métal, rarement ou mal vidés dans ce quartier, débordent sur la neige entre les escaliers de quatre marches qui conduisent aux portes d’entrée. Portes étroites, ouvrant sur des couloirs hauts et profonds où deux personnes peuvent à peine se croiser. L’angoisse me prend chaque fois que j’y pénètre. (Rappel inconscient de la naissance, me dirait un psychanalyste.) Les boîtes à lettres portent des noms en cek, nous sommes dans le quartier slovaque. Je gravis l’escalier jusqu’au troisième. La porte donne dans la cuisine. En face du fourneau à charbon, qui est censé chauffer l’appartement, une espèce de baignoire couverte et fort étroite se dresse sur quatre pieds de fonte : il faudrait monter sur une chaise pour y entrer. De la cuisine, on passe par une baie sans porte dans le frontroom, qui donne sur la rue. De l’autre côté de la cuisine, deux petites chambres sans fenêtres ni portes. Au fond, une autre pièce plus claire, sur la cour. Ce logis, qui n’est guère qu’un corridor légèrement cloisonné, s’annonce dans les journaux : « Cinq pièces, eau chaude et bain. » Il en existe dans Manhattan des centaines de milliers construits sur ce même type : deux pièces claires sur cour et rue, reliées par deux ou trois alvéoles aveugles. Tout l’East Side populaire est ainsi, sur une vingtaine de kilomètres.

Je me penche à la fenêtre, au-dessus de la cour. Le sol en est jonché [p. 57] de plâtras, de journaux, de chiffons qui bougent, ou ce sont peut-être des chats. Des cordes tendues sur l’abîme supportent des lessives et de grands draps claquants. Du haut en bas des façades de brique zigzaguent les noirs escaliers de sauvetage. Dans un sous-sol violemment éclairé, je vois quelques Chinois courbés qui empilent du linge ; au cinquième, une grosse femme en peignoir qui se farde à gestes  menus. Le concierge irlandais hurle dans l’escalier. Des enfants pleurent parmi les radios nostalgiques, des fenêtres s’allument et s’éteignent. On peut vivre ici comme ailleurs, mais dans un cadre strictement rectangulaire. Tous les objets qu’on voit sont des rectangles, à part les chiffons et les chats. Les façades, hauts rectangles troués de lumières et de scènes du soir, s’étagent en silhouettes sur le ciel rouge. Une radio clame Amapola, plus fort que tout, dans la cour où les draps au vent font de grands gestes frénétiques.

New York possède aussi deux cents gratte-ciels pour les bureaux et quelques belles avenues de résidences pour les directeurs de bureaux. C’est ce qu’on en voit de l’étranger.

Cohoes

Ayant remarqué qu’on me refusait du beurre à l’épicerie du village de Lake George 10 , et que j’en paraissais fort ennuyé, nos voisins vinrent un soir nous en offrir, et c’est ainsi que nous avons fait connaissance. Deux femmes d’âge moyen et leurs maris se partagent une maison que les pins nous cachent, à deux cents pas, plus petite que la nôtre, donc plus commode et plus confortable à leur sens. (Seuls les Européens de mon espèce aiment les maisons trop grandes, en Amérique.) L’un des maris se nomme Robert ; son père était un Canadien français et sa vieille mère est une Allemande du Sud. La famille de l’autre mari est de ce pays depuis plusieurs générations ; et leurs épouses, fort plantureuses, viennent d’Irlande. « True average-Americans all ! de vrais Américains moyens », concluent-ils en souriant. Nous leur avons offert des boissons, et nous nous appelons par nos prénoms, sans avoir jamais bien compris nos noms de famille.

Hier, Robert m’a conduit à Albany, pour m’éviter la moitié du trajet jusqu’à New York dans un train bondé de soldats. (Le nombre de ces petits services que vous rendent ici les voisins ! En Europe, le voisin n’est que l’ennemi virtuel.) J’ai cru poli de m’arrêter pour une heure dans la ville natale de Robert, à quelques kilomètres d’Albany.

Vingt-cinq mille habitants. Le nom, très difficile à prononcer : Cohoes, est sans doute d’origine indienne. « Personne ne connaît notre ville, me [p. 58] dit Robert, et pourtant elle avait les plus grandes filatures du monde avant l’autre guerre, j’entends pour la longueur des bâtiments. » (Il est peu de villes américaines qui ne réussissent à se vanter de quelque chose d’unique au monde, compensant ainsi l’impression qu’elles sont interchangeables à tant d’autres égards.)

Le paysage pourrait bien être européen : collines douces, bois et prairies, une rivière lente et les longs bâtiments des filatures — tout me rappelle la Souabe, le Wurtemberg. Et, justement, nous arrivons devant une maison de bois peinte en jaune clair, ornée de géraniums aux fenêtres. C’est là qu’habite la mère de Robert, une vieille dame maigre et digne, dont les ancêtres quittèrent l’Allemagne en 1848, parce qu’ils étaient républicains. Cette vague d’émigration germanique, libérale et plus ou moins morave, a modifié l’aspect et les coutumes de maint État du Middle West et de la partie nord de la Pennsylvanie.

Nous traversons maintenant la ville pour aller au bureau de Robert. Plusieurs églises dominent de leur masse rouge les maisons de bois ou de brique d’un seul étage. Je remarque un groupe de clochetons à bulbe d’or. Serait-ce une usine orthodoxe ? « Oui, dit Robert, c’est l’une de nos deux églises ukrainiennes. » La moitié de la population de Cohoes est slave, polonaise ou russe d’origine. L’autre moitié se compose de Canadiens français, d’Allemands, d’Italiens et d’une minorité d’Anglo-Saxons, laquelle d’ailleurs conduit tout le reste.

Une petite ville internationale de province, sans grand avenir, qui vit déjà sur son passé d’un siècle…

Robert me dépose devant l’entrée de son agence de locations, dans l’une des rues principales. Le bureau donne sur le trottoir par trois portes grandes ouvertes. Je vois Robert tomber la veste, lire quelques lettres, puis je l’entends dicter à sa secrétaire. Les passants me paraissent aussi laids que ces maisons de bois grisâtres ou vert olive, mauves ou goudron, aux parois renflées ou légèrement obliques. Seule, la Banque est en pierres blanches, ornée de colonnes et d’un fronton de temple grec. Je compte beaucoup de barbes longues et bouclées. La rue est sale. Suis-je en Russie? Non, il y a trop d’autos.

Robert revient et nous roulons vers Albany. À la sortie de la ville, il me montre un terrain d’aviation :

— C’est moi qui ai fondé notre Air Club, il y a quinze ans, j’étais tout jeune. J’ai eu jusqu’à trente appareils et une école de pilotage. Mais, coup sur coup, quatre accidents mortels en une semaine… C’était le moment du grand krach, en 1929. Tout s’écroulait. Ma faillite a passé inaperçue. J’ai ouvert cette agence que vous venez de voir, et je n’ai plus piloté depuis lors. Aujourd’hui, je suis président du club de golf. Si les affaires vont bien, après la guerre, j’espère m’acheter de nouveau un petit avion. Ce sera plus commode pour les week-ends, surtout que madame Robert n’aime pas conduire l’auto…

[p. 59] J’essaie en vain de comparer Cohoes à une ville du même nombre d’habitants chez nous ; de comparer Robert à un Robert d’Europe, de même niveau social et de même éducation.

Nous ne manquons pas de petits bourgeois pieux et honnêtes, mais ils n’ont pas le sens du risque et de la vitesse. Nous avons bien des fanatiques de l’aviation, mais ce ne sont pas des agents de location, d’autre part amateurs de golf, de géraniums et de week-ends paisibles au bord d’un lac.

Mais il ne serait guère plus facile de comparer cette vie, cette ville aux images que, par Hollywood, l’Amérique nous propose d’elle-même et qu’elle s’efforce d’imiter.

Souvenir d’un orage en Virginie

Grands plateaux onduleux et livrés aux chevaux, jusqu’à l’horizon bleu des Appalaches. Pendant que nous roulons sur une route de campagne, au creux des haies, le ciel se couvre. « C’est là-haut, me dit-on, à mi-pente des coteaux. » On ne distingue pas encore cette maison célèbre, cachée dans les bosquets au bout d’une longue allée qui monte entre des barrières blanches.

— Et vous verrez ce qu’elle en a fait ! C’est sa manière de se venger de W…, car c’était la maison de ses ancêtres, à lui. Elle la déteste. Elle n’aime vraiment que ses chevaux…

L’auto s’arrête devant un haut portique. Deux colonnes blanches entre des ifs géants, comme des ailes noires. Je n’en ai jamais vu d’aussi grands, ils montent jusqu’aux fenêtres du deuxième étage. Une odeur écœurante vient de la porte dont un battant s’entrouvre devant nous. Trois grands longs chiens sortent, le museau bas, et l’un vient vomir à nos pieds des morceaux de cire mal mâchés. Une servante les poursuit armée d’une cravache. Elle crie qu’ils viennent encore de manger les bougies du carrosse de George Washington. (C’est une pièce de musée que nous allons voir, remisée sous la colonnade des écuries.) Nous pénétrons dans un vestibule sombre. La maîtresse de maison est sortie à cheval. Promenons-nous en l’attendant.

L’odeur des chiens imprègne les corridors. Dans un fumoir, à droite, en contrebas, deux hommes en veste de chasse et deux jeunes femmes très blondes boivent des whiskys, sans se déranger. Nous traversons toute la maison, puis une large galerie ouverte, encombrée de vieux meubles et de pièces de bois sculptées, stalles d’églises, aigles de lutrin. De nouveau, des ifs non taillés sur un pré d’un vert sombre enclos de murs. Du lierre partout. Çà et là, des statues de faunes et de chiens gisent le nez dans l’herbe, près d’un socle brisé. Le pré s’élève et s’ouvre sur la cour sablée des écuries. Celles-ci se déploient en demi-cercle, ornées d’une colonnade et d’un clocheton de brique portant l’œil blanc d’un [p. 60] énorme cadran. Voici le carrosse de Washington, à l’abandon. La peinture craquelée tombe par morceaux, les coussins de velours rouge sont moisis. Nous redescendons. Le ciel est devenu noir.

Du portique, entre les hautes colonnes blanches et ces ifs dramatiques, on domine un paysage de pluies lointaines et de prairies dorées. Soudain, un coup de vent violent a jeté contre la façade et nos visages un tourbillon de feuilles et de grosses gouttes obliques. Entrée de l’automne ! The Fall, la Chute, comme ils l’appellent… Premiers éclairs sur les prairies.

Par la charmille, où il fait presque nuit — mais on devine encore quelques statues décapitées ou renversées dans les branchages — nous arrivons au coin d’un bâtiment de ferme. C’est le chenil. Le parc s’arrête ici et s’ouvrent les espaces de pâturages nus, en pente douce. Très loin, en silhouette sur la crête d’une colline, nous voyons deux chevaux au galop. Ils disparaissent dans un vallonnement et maintenant remontent vers nous sans ralentir. Une femme en jaune, suivie d’un homme. Comme ils s’approchent, on voit qu’elle tient la bride d’une main, et de l’autre porte à sa bouche une pomme qu’elle mord en galopant. Nouveaux éclairs. Tous les chiens du chenil se sont mis à hurler ensemble. Est-ce l’orage ou l’approche de leur maîtresse ? Les cavaliers ralentissent et s’arrêtent devant la barre du portail. Elle pousse son cheval, le portail cède et lui livre passage. C’est une grande femme bottée, sauvage et belle, qui mord une pomme, et son torse paraît nu dans un fin sweater jaune. Elle rit, jette la pomme et nous salue de la main. Le jeune homme mince, immobile sur son cheval, nous considère avec hostilité. Il a les yeux d’un bleu très pâle et dur. Il n’a pas salué. Son silence nous supprime. C’est sans doute le nouvel intendant. « Je vous retrouve à la maison ! », crie-t-elle. Et piquant son cheval, penchée sur l’encolure, elle disparaît dans le tunnel de la charmille, tandis qu’une meute de chiens de toutes les tailles s’élance sur ses traces en aboyant.

Au fond d’une pièce vaste et noire, une petite lampe fait une flaque rose. « Je ne trouve pas les prises ! explique-t-elle, je ne mets jamais les pieds dans ce dégoûtant salon ! » Des éclairs illuminent longuement les meubles lourds, une bibliothèque, des boiseries. Le lustre, enfin, s’allume par degrés. Elle court aux fenêtres et ferme avec fracas des volets intérieurs, en chêne clair, puis elle tire encore les rideaux. « Les orages me rendent folle, j’ai tellement peur. Et vous ? Vous êtes muets. Vous avez soif ? »

Les coups de tonnerre se succèdent sans répit, et parfois les lumières vacillent, baissent, remontent…

Paraît dans la porte du fond un homme en veste de chasse, qui tient des verres de whisky à la main. Deux femmes blondes entrent et vont s’asseoir un peu à l’écart de notre groupe. Un autre homme apporte un plateau. On le renvoie chercher des verres et des bouteilles. Qui sont ces gens ? Elle dit :

[p. 61] — Je ne le sais pas plus que vous. Ils sont dans la maison depuis deux ou trois jours et se disent les amis de Jim.

— Mais où est Jim ?

— Je ne sais pas. Il est parti.

Jim était l’intendant, une sorte de géant toujours en bottes qu’elle emmenait partout avec elle. Je pense au regard d’acier du jeune homme silencieux de tout à l’heure. Des chiens se glissent entre les meubles, humides et tremblants. « Mais je ne sais pas recevoir ! dit-elle moqueuse. Voulez-vous que je vous joue du piano ? Pour faire croire que je n’ai pas peur… »

— Eh bien ? m’ont demandé mes amis dans la voiture qui nous emporte sous la pluie, qu’en pensez-vous?

— Well… pour la première fois de ma vie, je me sens tenté d’écrire la suite du roman.

La route américaine

L’Européen parle parfois de sa conception de la vie. Aux États-Unis, on parle tous les jours de l’american way of life, littéralement : de la route américaine de la vie. Ce qui est pour nous concept, forme arrêtée, devient chez eux chemin, mouvement indéfini.

C’est pourquoi je prendrai les routes d’Amérique comme un symbole du rêve et de la volonté du Nouveau Monde.

On croyait close l’ère des pionniers, l’ère des défricheurs de savanes qui firent reculer la frontière de décade en décade, à travers le Far West, jusqu’à ce qu’ils eussent rejoint les terres du Pacifique. On ne pouvait plus rien ajouter aux plus hauts gratte-ciels de New York, à ces grandiloquents témoins de la crise de 1929, où les affaires périssent et les bureaux se vident au-dessus du cinquantième étage, pour peu que la pression baisse à Wall Street. Un grand malaise étreignait l’âme américaine, prise de nausée dès qu’elle ressent l’approche d’une limite infranchissable. Où s’élancer encore ? Comment sortir de cet embouteillage de richesses matérielles ? Il restait à construire des routes.

Depuis dix ans, les autostrades américaines allongent sans répit leur ruban de béton, semblables à la trace d’un grand fer à repasser au travers des savanes, des cultures et des territoires urbains. Cet effort gigantesque se poursuit en silence à travers tout le continent. Personne n’en parle. On n’a pas eu besoin de changer de régime pour le réaliser. Les autostrades américaines ne sont pas une réclame politique, ni même un expédient pour lutter contre le chômage. Elles sont le produit du rêve et de la vitalité inépuisable d’un peuple libre, et qui voit grand sans se forcer. Voici enfin un spectacle émouvant qui n’effraye pas, mais au contraire atteste une force paisible et utile.

Trois pistes parallèles dans chaque sens, séparées par une large bande gazonnée où l’on s’est ingénié à conserver, ici ou là, un grand arbre isolé, [p. 62] témoin de la prairie. Trois pistes blanches délimitées par des lignes jaunes et noires, entre lesquelles se déplacent lentement, de droite à gauche, de gauche à droite, entre cent et cent trente à l’heure, des millions de larges voitures. Une telle aisance dans la vitesse, l’absence de secousses et d’obstacles, l’enivrante continuité du déferlement général, tout cela vous donne, après quelques minutes, l’illusion d’une puissance immobile qui vaincrait la distance par le charme, attirant les villes à soi et déplaçant de vastes paysages au gré d’une curiosité rêveuse. Mais, soudain, le regard est pris par un panneau rutilant sur la droite, puis mitraillé à bout portant par cent, par mille panneaux de toutes formes et couleurs. Sans relâche, ils croissent en gros plan et disparaissent en coup de vent, jusqu’à ce que l’œil s’éduque et se mette à déchiffrer cette espèce de manuel de conduite et de morale élémentaire (avec publicité dans le texte) dont les phrases fragmentées s’échelonnent tout au long des superhighways.

« Perdez une minute, épargnez une vie !… Gardez votre droite… Dépassez à gauche… Avez-vous pensé à l’anniversaire de votre femme ?… Donnez-lui un aspirateur Smith… Des bonbons Johnson… Ici, trois tués par jour… Lisez la Bible… Cabines de touristes à cent yards… Ferryboat du Delaware en grève… Faites un détour par Philadelphie… Et arrêtez-vous à l’hôtel Franklin… Ralentissez, région de daims… Les partis se réconcilient… autour d’un verre de champagne Renault !… Avez-vous vérifié votre niveau d’huile ?… L’État de Pennsylvania vous souhaite la bienvenue… Et limite votre vitesse à cinquante miles… cinq cents dollars d’amende ou un an de prison… ou les deux ensemble… Dieu bénisse l’Amérique… »

Je ferme les yeux et j’écoute le grondement sourd des pneus qui mordent le béton. En cinq heures, nous aurons couvert les quatre cents kilomètres qui séparent le centre de New York de Washington, en traversant deux villes énormes : Philadelphie et Baltimore. La vitesse rétrécit l’espace américain, les routes de la vitesse lui créent enfin des cadres. Quand la surface sera suffisamment organisée, vers quoi se tourneront les efforts de ce peuple? Peut-être vers la profondeur, vers la culture, vers ces problèmes que le grand nombre a toujours fuis, partout. Peut-être alors les masses elles-mêmes comprendront-elles qu’il n’est qu’un seul infini véritable : celui que chacun porte en soi, celui de l’âme inépuisable. Ce jour-là, les glorieux highways aboutiront enfin à l’Homme.